Toulon, ses caméras clandestines et son prochain centre de surveillance urbaine


article de la rubrique Big Brother > vidéosurveillance
date de publication : mercredi 26 août 2009
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Le 25 mai dernier, souhaitant faire le point, la section de Toulon de la LDH s’est adressée à Hubert Falco, Maire de Toulon et Secrétaire d’Etat, pour lui demander un bilan de ce qui existe actuellement dans le domaine de la vidéo-surveillance, ainsi que des précisions sur les développements prévus.

Hubert Falco nous a fait parvenir le 12 juin une réponse détaillée, avec la liste des caméras de « vidéo-protection » et leurs emplacements. C’est la huitième caméra du secteur centre-ville, à l’angle Cours Lafayette/Place Hubac, qui « protège » Georges, crieur public de son état, lorsqu’il vient nous donner les nouvelles du monde et de Toulon [1].

En réalité, ce n’est pas une mais trois caméras qui veillent sur Georges. Monsieur le Maire, vos services vous ont mal informé, à moins que ces caméras ne soient pas tout à fait légales, ou hors d’usage ...

Autre surprise que nous narre Var Matin le 15 août, au détour d’un article concernant Sanary : Toulon aura son CSU – “Centre de supervision urbaine” – d’ici la fin de l’année.

Encore une information qui n’était pas parvenue au Maire de Toulon ...
Et pourtant, efficace ou pas, ce nouveau développement sécuritaire ne pourra que contribuer à sa réélection !

[Première mise en ligne le 23 août, mise à jour le 26 août 2009]



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Georges était bien “vidéo-protégé”...
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... par trois caméras : une “déclarée” et deux “clandestines” (cerclées de rouge)

Quarante caméras et un Centre de supervision urbaine pour Sanary, qui pourra ainsi postuler dans la catégorie « villes et villages sécuritaires ».

Sanary-sur-Mer : les caméras, nouvelles armes de la police nationale

[Var Matin, le 15 août 2009]


C’est l’un des commissariats pilotes en matière de vidéo-protection que le préfet, Hugues Parant, a visité, hier matin, en compagnie du maire, Ferdinand Bernhard. Le commissariat s’est doté, fin juillet, d’un Centre de supervision urbaine (CSU), un dispositif qui permet de lier caméras de surveillance et intervention des policiers sur le terrain.

Sanary a été retenu par le ministère de l’Intérieur pour mettre en place ce système en partie financé par l’Etat [2].

Quarante caméras réparties sur dix sites

La commune a installé ses premières caméras en 2007. Elle en possède aujourd’hui quarante, réparties sur dix sites de la ville. Jusqu’ici, les images captées étaient transmises et enregistrées par la police municipale.

Mais elles n’étaient pas traitées en direct : il n’y avait pas d’agent en charge de la vidéo-surveillance. « Chaque fois qu’on voulait vérifier quelque chose, il fallait demander à la police municipale de nous ressortir les images. On ne pouvait pas intervenir en temps réel », explique le commissaire Nivaggioli.

Intervention en temps réel

La création du Centre de supervision urbaine permet ainsi de raccorder par fibres optiques, polices municipale et nationale. Désormais, les images arrivent aussi au commissariat qui peut les visionner en direct et même décider de changer leur position. Deux agents supervisent en permanence les écrans. Un intérêt est que la police nationale peut intervenir sur les flagrants délits. Les images constituent d’ailleurs une preuve.

En revanche, l’enregistrement se fait toujours au niveau de la police municipale. « Dans le cadre de la préservation des libertés publiques, on ne peut demander les enregistrements que dans le cadre d’une enquête », précise le commissaire.

Sanary est la deuxième ville du département à tester ce dispositif après Draguignan, qui l’expérimente depuis six mois. Toulon devrait également mettre au point un CSU, d’ici la fin de l’année.

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Le préfet en visite au centre de supervision urbaine de Sanary, mis en place fin juillet 2009 au commissariat de Sanary. (Photo : Éric Estrade)

Alors que jusqu’à présent l’efficacité de la vidéo-surveillance reposait sur une évaluation au « doigt mouillé », un rapport « confidentiel » confirmerait « l’impact significatif » de la vidéo-protection ...

Une efficacité discutée

La vidéo-surveillance réduirait crimes et délits sans aider les enquêtes

[LEMONDE.FR, mis à jour le 23 août 2009 ]


La vidéo-surveillance a un impact « significatif » sur les actes de délinquance, en particulier les crimes et délits, mais son apport est « peu marqué » sur les enquêtes, indique un rapport coordonné par l’Inspection générale de l’administration (IGA), révélé vendredi par Lefigaro.fr. Interrogé par l’AFP, le ministère de l’intérieur a confirmé l’authenticité de ce rapport.

Sans détailler les chiffres, Lefigaro.fr écrit que les crimes et délits baissent deux fois plus vite dans les villes équipées de vidéo-protection. « L’impact le plus significatif concerne les agressions contre les personnes », indiquent les auteurs de cette étude, datée de juillet 2009, à laquelle ont également pris part l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et l’Inspection technique de la gendarmerie nationale (ITGN). Depuis 2000, en zone police, alors que ces actes ont grimpé de 40 %, ils ont augmenté deux fois moins vite dans la cinquantaine de villes vidéo-protégées, détaille Lefigaro.fr, qui ajoute que le constat fait par les gendarmes est identique. [...]

The Independent contredit Le Figaro  [3]

D’après The Independant du 25 août, un rapport interne de la police londonienne révèle que, en un an, seule une caméra sur mille a permis d’identifier l’auteur d’un délit, dans une zone particulièrement surveillée – l’agglomération londonienne comporte un million de caméras. Ce rapport contient une mise en garde de l’inspecteur en Chef Mick Neville de Scotland Yard qui redoute une crise de confiance du public envers la vidéo-surveillance.

L’ex-ministre de l’intérieur du cabinet fantôme, David Davis, a déclaré n’être absolument pas surpris. Pour lui, ce rapport « devrait provoquer une remise en cause profonde de l’utilisation du budget de la prévention de la délinquance par le Ministère de l’Intérieur. »
« La vidéo-surveillance coûte cher, elle entraine une intrusion considérable dans la vie privée, et pourtant son efficacité dans le domaine de la sécurité est faible sinon nulle ».

On notera que le rapport britannique porte sur la résolution de délits avec l’aide des caméras, et non sur la mesure de leur effet dissuasif, mais il est en tout cas négatif, contrairement au rapport français évoqué par Le Figaro qui titrait « Vidéosurveillance : le rapport qui prouve son efficacité »

Le gouvernement veut accélérer l’installation de systèmes de vidéo-protection. L’objectif fixé en novembre 2007 par la ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie, était de tripler en deux ans le nombre de caméras installées sur la voie publique en France. Mais, comme à Toulon, nul ne semble savoir combien de caméras sont actuellement installées...

Contrôle inexistant

D’après Alex Türk, président de la Commission nationale informatique et liberté (Cnil), « personne, y compris au ministère de l’Intérieur, n’est capable de déterminer le nombre exact de caméras de surveillance sur la voie publique [...] certaines sont illégales. » Pour lui, « on ne peut pas continuer en l’état, il faut une garantie pour le citoyen, et cette garantie passe par un contrôle et l’écriture d’une charte. » [4]

A quoi sert le développement de la vidéo-surveillance ?

L’instrumentalisation

[extrait de l’excellent blog Bug brother de Jean-Marc Manach]


Les partis politiques instrumentalisent cette montée en puissance de la société de surveillance parce qu’elle leur permet de rassurer leur électorat en montrant qu’ils se targuent de lutter contre l’insécurité. Or, les études universitaires montrent que le problème, ce n’est pas l’insécurité, mais le « sentiment d’insécurité » ; et, pour ne parler que des maires, il leur est dès lors facile d’instrumentaliser (de développer) la vidéo-surveillance pour espérer pouvoir rassurer leurs électeurs, et donc être réélus.

Ce qui dénote, non seulement une perversion démagogique de la démocratie (ce qui n’est pas nouveau), mais aussi une victoire des industriels… : car ce que je retiens de près de 10 ans d’enquêtes et de veille sur le sujet, ainsi que de ma participation aux Big Brother Awards, c’est que la surveillance est d’abord et avant tout un « business…  » comme un autre.

Un marché (de dupes, et dangereux), qui propose certes des « solutions » que l’on peut acheter « sur étagères » (comme l’écrivent les anglo-saxons), mais que les politiques (et je ne parle pas là des partis, mais des hommes) feraient mieux de se poser les bonnes questions (est-ce que ça marche ? – pas tant que ça – ; est-ce que ça en vaut la peine, et l’investissement ? – à court terme, peut-être, à moyen et long terme, non : la spirale est trop infernale), plutôt que d’acheter des solutions toutes faites, et donc des voix (voir +50 % de villes vidéo-surveillées en deux ans).

Evolution du marché de la vidéo-surveillance. Certes, le marché de la vidéo-surveillance – pour ne prendre que cet exemple – ne connaît pas vraiment la crise, il est même promis à une forte croissance. Marianne2.fr rapportait ainsi récemment cette étude du cabinet MSI pour qui « le secteur a connu entre 2003 et 2007 une augmentation de 41%. Et le meilleur est à venir : entre 2003 et 2012 le cabinet d’études prédit un doublement du marché du matériel de vidéo-surveillance et une multiplication par 5 du marché des logiciels ! »

Reste que la surveillance – ou, plus précisément, le fait de dépenser de l’argent public pour mettre le public sous surveillance – ça sert surtout à « acheter » des voix. Et « acheter » des voix, ça n’est pas très démocratique. Il ne s’agit donc pas tant d’être « anti-surveillance » que d’être vigilant quant à l’évolution de nos libertés, et donc de nos démocraties.

Les technologies de surveillance nient la présomption d’innocence, faisant de chacun d’entre-nous des suspects en puissance, à qui il revient de démontrer leur innocence le jour où ils sont pris dans les rets de cette société de surveillance. Et ça, ce n’est pas très conforme à ce que l’on entend par un État de droit.

Jean-Marc Manach


Notes

[1A 11 heures précises, chaque premier dimanche du mois.

[2L’État finance le raccordement au commissariat, soit 16 000 euros HT pour celui de Sanary.

[3Ajouté le 26 août 2009.


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