la vidéosurveillance est coûteuse et inefficace, mais le gouvernement tente de l’imposer


article de la rubrique Big Brother > vidéosurveillance
date de publication : mercredi 3 février 2010
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A la question « surveiller les rues avec des caméras fait-il baisser la délinquance ? », Eric Heilmann, spécialiste reconnu dans ce domaine, répond :

  • « aucune étude sérieuse n’a jamais été menée en France »,
  • toutes les études britanniques menées depuis quinze ans disent que « la vidéosurveillance n’a aucun effet sur les délits et les crimes les plus graves », « pour les vols et les dégradations, la vidéo peut contribuer à une baisse, à condition que d’autres mesures soient prises en parallèle »

Concernant le coût, il précise que, pour 100 € investis dans la vidéosurveillance, il faut rajouter 30 € chaque année, pour conserver le matériel opérationnel. Il poursuit : « Quand l’Etat propose de financer en partie l’installation de caméras, c’est un jeu de dupes. »

En dépit de tout, la vidéosurveillance continue à étendre son emprise – le département du Var en est l’illustration. Pour “accélérer le mouvement”, le gouvernement a tenté de se donner le moyen de vaincre la réticence manifestée par de nombreuses communes : il a déposé un amendement à la LOPPSI 2 permettant aux préfets de passer outre l’accord des maires pour installer des caméras – la facture restant bien entendu à la charge des municipalités [1]...

Une étape dans la novlangue : « Dans tous les textes législatifs et réglementaires, le mot “ vidéosurveillance” est remplacé par le mot “vidéoprotection” » [2].


Voir en ligne : vidéosurveillance : rebaptisée vidéoprotection, elle pourra être imposée par l’État

Vidéosurveillance : les mises en garde d’un spécialiste

Propos recueillis par Patrick Angevin, Ouest France le 23 janvier 2010


Le Mans réfléchit à des caméras vidéo dans les rues pour lutter contre agressions et dégradations. Eric Heilmann, spécialiste du sujet, est très réservé.
Eric Heilmann est sociologue et professeur à l’université de Bourgogne, à Dijon. Spécialiste de la vidéosurveillance, il a notamment analysé les travaux menés en Grande-Bretagne sur l’impact des caméras dans les lieux publics.

  • Surveiller les rues avec des caméras fait-il baisser la délinquance ?

La Grande-Bretagne est le pays en pointe en matière de vidéosurveillance des lieux publics. Et il y existe une vraie culture de l’évaluation. Or, depuis quinze ans, toutes les études britanniques disent la même chose. La vidéosurveillance n’a aucun effet sur les délits et les crimes les plus graves, notamment les agressions et les violences aux personnes. Pour les vols et les dégradations, la vidéo peut contribuer à une baisse, à condition que d’autres mesures soient prises en parallèle.

  • Pourtant, un rapport du ministère français de l’Intérieur, publié en juillet 2009, assure que la vidéo est efficace ?

Aucune étude sérieuse n’a jamais été menée en France. Ce rapport du ministère ne prouve rien car il mesure l’impact des caméras sur la délinquance générale enregistrée. Cela recouvre un tas de délits comme les violences familiales, l’usage de chèque volé ou les infractions économiques, sur lesquels la vidéo n’a aucun effet. Le rapport, qui compare des villes équipées avec celles qui ne le sont pas, ne tient pas compte de variables tels que l’évolution de l’éclairage et des effectifs de police ou encore un changement de leur mode d’action.

  • Au Mans, la mise en place de caméras dans les parkings et dans les transports en commun a fait baisser délits et incivilités. Qu’en pensez-vous ?

C’est possible. Les études britanniques ont montré que la vidéosurveillance pouvait avoir un impact quand elle est installée dans des lieux identifiés, notamment les espaces clos comme les parkings ou les bus. Pourquoi ? Parce que, derrière leurs écrans, les employés savent précisément ce qu’ils cherchent. Par exemple, le gars qui tourne autour de voitures. Et aussi, parce que les délinquants potentiels ont intégré que, dans ces lieux identifiés, ils ont des chances de se faire prendre. A cause des caméras et parce qu’il est plus difficile de fuir un lieu clos.

  • Au Mans, le débat sur l’extension de la vidéo à quelques rues du centre-ville a émergé après des bagarres et des agressions sur fond d’alcool, en fin de nuit. Est-ce pertinent ?

Les études ont montré que l’effet sur les bagarres est quasi nul. La vidéo n’a pas de prise sur ces comportements. Quand quelqu’un a 2 g/l d’alcool dans le sang, qu’il estime que son honneur est en jeu, il va cogner. Caméra vidéo ou pas.

  • Le maire-adjoint chargé de la Tranquillité publique évoque un dispositif expérimental et temporaire, limité à des une ou deux rues...

S’il s’agit de surveiller une rue ou un endroit précis, qui ont des accès restreints, ça peut marcher. Encore faut-il, si c’est une expérimentation, évaluer réellement l’impact des caméras au bout de six mois. Le risque, c’est d’installer des caméras, uniquement pour montrer que l’on fait quelque chose. Pas pour résoudre les problèmes.

  • Vous mettez en garde les collectivités contre le coût de la vidéo...

On estime que pour 100 € investis dans la vidéosurveillance, il faut rajouter 30 €, chaque année, pour conserver le matériel opérationnel. Pour les élus locaux, cela vaut vraiment la peine de réfléchir, surtout quand on voit le peu de résultats. Quand l’Etat propose de financer en partie l’installation de caméras, c’est un jeu de dupes. Outre l’effet d’affichage, le ministère de l’Intérieur espère ainsi pouvoir récupérer à moindre frais des images pour ses enquêteurs. Dans ce cas, pourquoi l’Etat ne finance-t-il pas cette mission de police judiciaire ?

  • Si elles sont si peu efficaces, pourquoi les caméras fleurissent-elles ?

Parce que les élus sont soumis à une forte pression populaire et qu’installer des caméras, ça se voit. C’est de la paresse politique. A la décharge des élus, ils subissent une forte pression du gouvernement avec, à la clé, la carotte financière des aides. Les élus ne sont pas aidés non plus par l’absence d’évaluations et de réflexions sérieuses sur le sujet. Enfin, il y a cette foi absolue dans la technique qui veut que la machine fera forcément mieux que les hommes.

Le gouvernement veut obliger les mairies à installer des caméras de surveillance

par Guillaume Champeau, publié le 27 Janvier 2010 sur numerama.com


Le gouvernement veut tripler en un an le nombre de caméras de surveillance installées sur la voie publique. Pour aller vite contre les réticences des élus locaux, un amendement [3] au projet de loi Loppsi 2 [4]
prévoit de donner aux préfets le pouvoir d’ordonner l’installation de caméras et d’envoyer la facture aux maires.

Entre autres choses, le projet de loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure (Loppsi) prévoit d’intensifier la vidéosurveillance, rebaptisée "vidéoprotection" pour rassurer le citoyen lambda sur les intentions étatiques. Lorsqu’il était encore dirigé par Michèle Alliot-Marie, le ministère de l’intérieur avait révélé son grand plan pour "un nouvel élan de la vidéoprotection", qui prévoit de faire passer le nombre de caméras sur la voie publique de 20.000 à 60.000 d’ici 2011. "La vidéoprotection, c’est un instrument efficace pour prévenir les actes de délinquance et dissuader les délinquants", assure le ministère, selon lequel "il s’agit de protéger les Français de la délinquance et en aucun cas de les surveiller !".

Mais le gouvernement est face à un léger problème pratique. Beaucoup de communes sont réticentes à l’idée d’installer des systèmes de vidéosurveillance dans la rue, notamment parce que ces systèmes coûtent très chers à mettre en place et à entretenir, mais aussi parce qu’ils sont inefficaces voire contre-productifs. [...] Certains conseils municipaux se posent même, incroyable, des questions éthiques ! L’objectif de sécurité justifie-t-il d’en arriver à surveiller l’ensemble de ses concitoyens ?

Face à la réticence des élus de terrain, le gouvernement propose un amendement à la loi Loppsi qui pourrait leur forcer la main. L’amendement CL160 (.pdf) proposé par Brice Hortefeux prévoit en effet de donner aux préfectures le pouvoir d’ordonner la réalisation d’études de sécurité sur les besoins des communes en matière de vidéoprotection, lorsque les conseils municipaux rejettent de telles études. Mieux, si l’étude conclut à la nécessité d’installer des caméras de surveillance, la préfecture pourra les faire installer de force contre l’avis des élus locaux. "Le préfet est habilité à passer, pour le compte de la commune et en se substituant au maire et au conseil municipal, les marchés nécessaires à cette installation", indique ainsi l’amendement.

"L’objet du présent amendement est de favoriser le développement de la vidéoprotection dans
les communes où son implantation se justifie. Il convient que l’Etat puisse passer outre à leur inertie en la matière lorsque celle-ci conduit à ne pas recourir à cette technique alors que son intérêt est pourtant établi au regard des circonstances locales"
, explique le gouvernement.

Qui paiera la facture indésirée ? La commune, bien sûr. En effet, "les dépenses de vidéoprotection arrêtées par le préfet, après mise en demeure du conseil municipal, constituent une dépense obligatoire pour le budget de la commune".

Notes

[1Il s’agit de l’amendement CL 160 – référence : pages 8, 16, 20 et 47 de http://www.assemblee-nationale.fr/1....

[2Amendement CL 158 présenté par le gouvernement et adopté par la commission des lois de l’Assemblée nationale, le 27 janvier 2010 – référence : pages 19 et 47 de http://www.assemblee-nationale.fr/1....

[3Amendement CL160 – référence : http://www.assemblee-nationale.fr/1....

[4Le projet de loi Loppsi 2« favorise le recours aux nouvelles technologies en matière de police administrative et judiciaire pour lutter contre la délinquance en série. Il élargit les conditions du recours à la vidéoprotection, pour assurer une meilleure prévention des infractions pénales et améliorer la résolution des affaires, tout en apportant de nouvelles garanties de protection de la vie privée. La mise en oeuvre de ces garanties est confiée à la commission nationale de videoprotection, dont l’indépendance et les pouvoirs de contrôle sont renforcés. »
(Extrait du compte rendu du Conseil des ministres du 27/05/09. Référence : le dossier législatif de la Loppsi 2 http://www.assemblee-nationale.fr/1...)


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