« caméras de surveillance : tous “pipole” ? » par Elisabeth de Visme


article de la rubrique Big Brother > vidéosurveillance
date de publication : samedi 13 février 2010
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Membre du Groupe de travail de la Ligue des droits de l’Homme consacré aux technologies de l’information et de la communication, Elisabeth de Visme appelle à lutter contre la vidéosurveillance dans l’espace public. Il faut, dit-elle, préserver « l’authenticité de nos relations » afin de sauvegarder « notre capacité à critiquer le monde et à participer à son évolution, par le débat démocratique de citoyens libres ».


« Je ne crains pas d’être filmé, puisque je n’ai rien à me reprocher » est l’argument auquel les opposants au déploiement des caméras de surveillance font face le plus souvent. Pourquoi cette indifférence chez beaucoup, et inversement l’opposition farouche des anti-caméras ?

L’indifférence est plus répandue que la promotion active de la vidéosurveillance. Cette dernière est essentiellement le fait d’une certaine classe politique, et tient, pour quelques uns, à une conviction de nécessité (qu’on leur laissera le soin d’expliquer) et, pour beaucoup, avant tout à une démarche électoraliste. Contre-argumenter les propos des promoteurs de la vidéosurveillance ne présente pas en soit de difficulté (aucun de leurs arguments ne supporte l’analyse). La difficulté est de se faire entendre, de faire
émerger un autre point de vue du bruit de fond assourdissant : l’indifférence au fait d’être filmé.

Que filment les caméras de surveillance ? Quelle partie de nous ? la publique, la privée, l’intime ? Elles me filment marchant dans la rue : l’observation se réduit-elle à l’aspect mécanique (Mme X met un pas devant l’autre) ? à l’aspect logistique (Mme X se rend du point A au point B) ? aux signes extérieurs de mes relations contractuelles (Mme X s’arrête pour échanger avec M.Y) ? De fait, elles filment aussi ma façon de marcher, d’être en relation avec mon environnement, avec les autres, avec le temps. Mon regard s’arrête sur telle personne, je lèche une vitrine avec concupiscence, j’accélère en passant devant tel lieu qui me déplait… C’est cette intimité qui est exposée aux agents
postés derrière les écrans de surveillance et ainsi mise à nue : elle est vue, voire observée et étudiée, peut-être prête-t-elle à la critique, voire à la moquerie ?
Le sachant, vais-je me comporter comme si de rien n’était, ou vais-je ajuster mon comportement ? Que va-t-il rester de mon authenticité ? Son expression est-elle vouée à être confinée à l’espace privé de mon appartement ?

L’intime, expérience personnelle et condition de la démocratie

L’intime est cette expérience de soi dans nos relations personnelles à autrui, qui nous sont propres et vont au-delà des relations sociales : les relations particulières qui se nouent avec des personnes en particulier et sur un mode qui leur sont propre, et, partant, nos relations à notre environnement [1]. Bien que personnelle, l’intimité se manifeste aussi bien dans nos lieux de vie privés que dans les lieux publics, tout en ne s’adressant pas à tous : échanger un geste, un regard, avec une personne en particulier dans un groupe est une expression de l’intime, qui se manifeste au regard de tous sans pour autant s’adresser à tous.

Cette expérience de l’intime, nous en avons tous l’intuition, est nécessaire : que serait un monde dans lequel toutes nos relations seraient normées en toute circonstance ? L’individu a besoin de cet espace de liberté dans ses relations aux autres.
Plus encore, cette expérience de l’intime est nécessaire à la construction
démocratique : dans notre monde moderne – issu des Lumières – la construction d’un monde en commun est celle d’individus libres qui le construisent ensemble. Sans possibilité d’expression de l’intime, pas d’expérience personnelle qui permette de prendre du recul par rapport au monde social : il n’y aurait plus d’autre alternative que « l’adhésion pure et simple au système de valeurs promu par la société en place » [2]. Et ainsi non plus d’espace de débat.

Or, ainsi que le montre M.Foessel, la société néolibérale dans laquelle nous sommes tend à réduire l’intime à la sphère du privé. Le privé est ce que nous possédons, il est ce que l’Etat de peut pas prendre à l’individu (cf la Déclaration des droits de l’Homme, art. 17) et un lieu d’échanges contractuels, alors que l’intime est constitué d’échanges interpersonnels : « est déclaré « privé » ce dont l’individu se veut (…) le seul maître. A l’inverse, l’intime ne peut être la propriété d’un seul, lui qui n’existe que d’être élaboré comme lien » [3]. De même, la société néolibérale tend à réduire l’espace public à un espace de contractualisation : tout est ramené à une valeur marchande (rappelons l’exigence de rentabilité des services publics, présentée comme une évidence). Or le « contrat social » (celui de J-Jacques Rousseau) n’est pas un contrat de droit privé ! Et les politiciens, en exhibant leur intimité, sous prétexte de transparence, la mettent sur le marché médiatique.

Notre relation à la caméra : perception du viol perpétré ou abandon de sa
singularité

En déplorant, ces toute dernières années en particulier, la propension de politiciens à mettre en scène leurs relations intimes, nous en percevons l’atteinte à l’authenticité, mais aussi l’atteinte à la démocratie : l’intimité mise en scène n’en est plus, elle n’est que représentation publique, dont l’objet est de détourner notre attention. Est-ce à une telle mise en scène que nous sommes conviés à participer en acceptant d’être filmés dans tous nos faits et gestes dans l’espace public ?

Notons que, dans le premier cas, il y a intention de mise en scène et connaissance que l’on sera vu. Dans le deuxième, nous ne sommes pas assurés d’être vus : il y a perception subjective que quelqu’un est derrière l’écran de surveillance, ou pas. Dans nombre de situations quotidiennes, nous n’acceptons pas que notre intimité soit violée : qu’un inconnu vienne se tenir tout près du groupe que nous formons avec quelques amis sur une place publique, alors qu’il pourrait tout aussi bien se tenir à une dizaine de mètres, paraitrait à tous insupportable. Mais parmi les personnes composant ce groupe, certaines seraient gênées par la présence d’une caméra et d’autres pas.

Les premières voient la caméra et ont parfaitement conscience de sa finalité :
observer, surveiller, et l’idée même de la subir leur est insupportable. Les secondes ne perçoivent peut-être même pas la présence de cette forme devenue familière, sciemment fondue dans le mobilier urbain. Ou bien, et cela revient au même, cette présence les indiffère : être épiées par une personne inconnue et dont elles ne connaissent pas les intentions ne les dérange pas. Viol insidieux et sans violence physique de leur intimité : elles laissent un inconnu pénétrer dans leur cercle d’intimité sans se rebiffer.

De là à reconnaître qu’abandonnant leur intimité elles abandonnent aussi leur capacité à porter un regard critique sur notre société, il n’y a qu’un pas, que nous franchissons avec M.Foessel : en acceptant la réduction de leur intimité, contre la promesse d’une « protection », elles renoncent à leur « réserve de protestations », à leur capacité à refuser « de voir [leur] sphère propre colonisée par des normes (…) qu’ [elles n’ont] pas choisies » [4].

La vive opposition de certains aux moyens de surveillance dans l’espace publique, et en particulier de la vidéosurveillance, aurait ainsi pour origine une intuition aigüe de la double restriction imposée à l’individu, à la fois dans son intimité et dans sa possibilité de participation au débat démocratique. Alerter contre la vidéosurveillance dans l’espace public, c’est promouvoir la sauvegarde de l’authenticité de nos relations, notre capacité à critiquer le monde et à participer à son évolution, par le débat démocratique de citoyens libres.

Le 26 Janvier 2010

Elisabeth de Visme


Notes

[1Cette réflexion est tirée de la lecture de Mickaël Foessel, La privation de l’intime, Seuil, 2008.

[2Ibid. page 14.

[3Ibid. page 108.

[4Ibid. page 83.


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