vidéo-surveillance : un rapport officiel qui ne prouve rien


article de la rubrique Big Brother > vidéosurveillance
date de publication : lundi 5 octobre 2009
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L’Inspection générale de l’Administration (IGA), l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et l’Inspection technique de la gendarmerie nationale (ITGN) avaient été saisies en février dernier afin d’« évaluer et quantifier l’efficacité de la vidéo-protection ».

Le 21 août dernier Le Figaro publiait un article intitulé « Vidéo-surveillance : le rapport qui prouve son efficacité ». En réalité, pour Tanguy Le Goff et Eric Heilmann, l’efficacité de la vidéo-surveillance n’est toujours pas démontrée. C’est la conclusion à laquelle sont parvenus les deux spécialistes de la vidéo-surveillance, au terme de leur analyse du rapport officiel présentée ci-dessous par Laurent Mucchielli.

Cela explique sans doute la relative discrétion qui a entouré la publication de ce rapport [1]. Le premier ministre ne l’a d’ailleurs pas évoqué lors de l’annonce, vendredi 2 octobre à Villeneuve-la-Garenne, de l’augmentation du budget consacré à la vidéo-surveillance, qui passera de 12 à 20 millions d’euros en 2010.

[Première mise en ligne le 3 octobre, mise à jour le 5 octobre 2009]



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Qu’est-ce que vous regardez ? (Banksy)

Vidéosurveillance : un rapport officiel qui ne prouve rien

une étude de Eric Heilmann et Tanguy Le Goff
présentée le 2 octobre 2009 par Laurent Mucchielli [2]


Un rapport du ministère de l’Intérieur sorti durant l’été 2009 affirme démontrer enfin l’efficacité préventive, dissuasive et répressive de la vidéosurveillance (rebaptisée « vidéoprotection » pour rassurer tout le monde). Ce 2 octobre, le premier ministre a annoncé le triplement du nombre de caméras - 60.000 en 2011.Ce rapport tombe à pic dans la mesure où les pouvoirs publics fondent aujourd’hui de plus en plus leur politique de prévention de la délinquance sur cette technologie, de sorte que toutes les collectivités locales sont progressivement confrontées à la question. Or l’analyse impartiale réalisée par les deux meilleurs spécialistes français de la question conduit à contester la plupart des affirmations de ce rapport. En réalité, l’efficacité de la vidéosurveillance n’est toujours pas démontrée. La France doit-elle s’engager les yeux fermés dans cette mode au moment même où l’Angleterre en revient avec dépit ? Est-il raisonnable d’y investir des budgets publics de plus en plus tendus, au détriment fatal de toutes les autres actions de prévention ?

On en doute sérieusement après avoir lu l’analyse de ces deux chercheurs :
« Une seule certitude : l’efficacité de la vidéosurveillance n’est pas prouvée »

La vidéosurveillance a montré son « efficacité en matière de prévention de la délinquance » affirme un récent rapport du ministère de l’Intérieur. Pourtant, dans ce rapport, rien ne permet de le démontrer. Examinons ses trois principales conclusions pour s’en convaincre.

1 – La vidéosurveillance : un outil dissuasif ?

Cette conclusion s’appuie sur une analyse comparative des chiffres globaux de la délinquance entre l’ensemble des villes équipées avec toutes celles qui ne le sont pas. Or, d’une telle approche, rien ne permet pas de mesurer l’impact d’autres variables sur la délinquance. Comme le rappellent les études évaluatives étrangères, réalisées par des chercheurs indépendants, quelques règles méthodologiques élémentaires doivent être respectées pour conduire ce type de travaux

La première est de travailler sur des études de cas contextualisées afin d’isoler l’effet propre à la vidéosurveillance au regard d’autres variables telles que l’amélioration de l’éclairage public, le renforcement des effectifs policiers ou encore le changement de leurs modes d’action. La seconde est de distinguer les différents types de délits et de se garder de toute présentation en termes de pourcentages qui ne permet pas de rendre compte de la réalité d’un phénomène. Or, les auteurs du rapport présentent systématiquement l’évolution du nombre de faits sans en préciser le volume. Et, ils « mesurent » l’impact de la vidéosurveillance en s’appuyant sur les chiffres de la délinquance générale. Mais celle-ci recouvre des délits si divers qu’il est difficile d’en tirer un quelconque enseignement : chèques volés, infractions économiques ou au code du travail, autrement dit des délits sur lesquels la vidéosurveillance n’a pas vocation à agir !
Faute de respecter ces règles méthodologiques, il est impossible d’inférer une éventuelle baisse de la délinquance à la seule présence d’un système de vidéosurveillance. C’est pourtant le tour de force auquel se livrent les auteurs. Un exemple pour l’illustrer. Dans les 26 circonscriptions de sécurité publique dans lesquelles ont été réalisées des analyses comparatives, la délinquance de proximité semble, sur la période 2000-2008, connaître une baisse sensible (-33,8 %) en zones équipées de caméras. Mais la baisse est aussi significative (-30,5%) dans les zones non-équipées. Idem pour les atteintes aux biens : -28,1% en zones équipées, -26,1% en zones non équipées ! Si l’on considère que cette différence entre les deux zones (2 points) est minime, on peut donc affirmer qu’il est possible d’arriver à des résultats similaires sans caméra ! Telle n’est pas la conclusion des auteurs. Ils en déduisent, au contraire, une diffusion des bénéfices de la vidéosurveillance au-delà des zones équipées. Comment le savoir si l’on ne s’appuie pas sur plusieurs zones de contrôle (une seule ici, elles sont de 2 à 7 dans les études anglaises) et si l’on ne connaît pas précisément quels délits sont concernés ? La vidéosurveillance peut en effet générer des déplacements géographiques de la délinquance comme des déplacements de cibles.

2 – Une amélioration des taux d’élucidation ?

Certes, la vidéosurveillance permet aux services de police d’élucider des affaires, mais une part marginale. C’est d’ailleurs la conclusion que les auteurs auraient dû tirer des chiffres qu’ils avancent. Dans l’échantillon retenu de 63 brigades de gendarmerie, 770 faits ont été élucidés grâce à la vidéosurveillance en 2008, soit 12 faits par an et par brigade (autrement dit, 1 par mois). On comprend dès lors assez mal comment les auteurs peuvent en conclure que la vidéosurveillance génère « une amélioration significative du taux d’élucidation dans la majorité des communes équipées de vidéoprotection » … à moins que d’autres facteurs n’expliquent l’amélioration du taux d’élucidation, ou que celui-ci soit extrêmement faible ! Mais, sur ce point, le rapport ne dit mot.

3 – La densité de caméras renforce t-elle la dissuasion ?

Cette conclusion est tirée d’une analyse du nombre de faits constatés en fonction de la densité de caméras par habitant de l’ensemble des circonscriptions de l’échantillon. Les chiffres présentés dans le rapport prouvent pourtant le contraire. Les écarts observés aussi bien pour la catégorie « délinquance de proximité » que pour celle des « atteintes aux personnes », sont statistiquement insignifiantes (de l’ordre de 1 point). Mieux, concernant les atteintes aux biens, les auteurs concluent que « l’évolution est mieux maîtrisée dans les zones ayant une densité de caméras comprise entre une caméra pour 1000 à 2000 habitants » que dans celles où la densité est inférieure. Mais comment expliquer que dans les zones où la densité est plus importante encore (soit 1 caméra pour moins de 1000 habitants), le nombre des atteintes aux personnes y est nettement supérieure ? Tout simplement parce qu’il n’y a pas de corrélation systématique entre la densité de caméras sur un espace et l’effet préventif de la vidéosurveillance.

A la lecture de ce rapport, il ne nous reste qu’une seule certitude : l’efficacité de la vidéosurveillance n’est pas prouvée

Laurent Mucchielli [3]


La vidéosurveillance en chiffres

par Mattea Battaglia, Le Monde Magazine, 26 septembre 2009


Evolution du nombre de caméras sur la voie publique :

  • 2008 – 20 000 caméras dans 300 communes
  • 2011 – 60 000 caméras dans 500 communes

Nombre de caméras dans l’espace public : 350 000 caméras autorisées

  • 50 000 dans les transports
  • 20 000 sur la voie publique
  • 280 000 dans les commerces, les banques...

Villes-phares de la vidéosurveillance, en nombre de caméras

  • Montpellier 114
  • Strasbourg 210
  • Lyon 213
  • Cannes 218
  • Paris 326

« 60 000 caméras surveilleront les rues de France d’ici à 2011, contre 20 000 actuellement. » L’annonce, réitérée par le ministère de l’intérieur cet été, n’a pas vraiment surpris. Elle avait été précédée, il y a un an, du lancement du plan « 1 000 caméras pour Paris » (l’objectif exact étant d’atteindre 1 226 caméras en 2010). Apparue en France il y a vingt ans, la vidéosurveillance est désormais généralisée : « 100 % des communes de plus de 100 000 habitants en
sont équipées
 », note Charles Gautier, sénateur de Loire- Atlantique et maire de Saint-Herblain (18 caméras).
La lutte antiterroriste, après le 11-Septembre, a donné à la « vidéoprotection » une nouvelle légitimité. Les caméras dans le métro de Londres n’ont-elles pas permis d’identifier les auteurs des attentats de l’été 2005 ?
Largement mis en avant par le Royaume-uni (4 millions de caméras,400 000 à Londres !) est repris place Beauvau. Pourtant les (rares) enquêtes sur l’efficacité des caméras laisse songeur. Le plus souvent, elles ne font que déplacer la délinquance... Alors, tout ça pour rien ?

Notes

[1Il est téléchargeable depuis le 1er octobre 2009 : http://www.videoprotection.interieu....

[2Eric Heilmann est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Dijon.
Tanguy Le Goff est sociologue à l’IAU île-de-France, chercheur associé au CESDIP. Courriel : tanguy.le-goff@iau-idf.fr

Leur analyse du Rapport sur l’efficacité de la vidéoprotection, Ministère de l’Intérieur de l’Outre-Mer et des Collectivités territoriales, juillet 2009 est téléchargeable à partir de cette pae.

[3Texte publié sur Médiapart le 2 octobre 2009.


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