comme le temps passe !


article de la rubrique Toulon, le Var > d’une rive à l’autre
date de publication : mercredi 13 juillet 2005
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Il y a 25 ans, à Toulon ...


Le "Canard" du jour nous la baille belle :

Quand l’OAS ne défrisait pas Gaudin et Muselier [1]

Dans le concert de protestations qui a tenté - en vain - d’empêcher la pose de la stèle à la gloire de l’OAS, le 5 juillet à Marignane [2] (ville du maire apparenté UMP Daniel Simonpieri), certaines voix se sont fait moins entendre que d’autres.

A commencer par celle du grand manitou de l’UMP dans la région, et accessoirement vice-président du parti, le sénateur-maire de Marseille Jean-Claude Gaudin. Il a fallu attendre la date, hautement symbolique, du 18 Juin [3] pour que le grand gaulliste qu’est Gaudin lâche du bout des lèvres, à l’occasion d’une inauguration de chantier à Marignane : « Personnellement, je ne veux pas rendre hommage à ceux qui ont tenté d’assassiner le général de Gaulle. » Encore heureux... Quant à l’impatient dauphin de Gaudin, Renaud Muselier, son indignation a été tout aussi retentissante le 24 juin, lors de la réunion du conseil de la Région PACA, le chef du groupe UMP a qualifié de
« stupéfiante » l’initiative de Marignane. C’est tout ?

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Notre-Dame d’Afrique - Théoule (mai 2002)

Il faut dire que Muselier et Gaudin, qui ont toujours caressé l’électorat pied-noir dans le sens du poil, ne sont pas les mieux placés pour crier au scandale. Au premier, les élus FN de la Région se sont chargés de rafraîchir la mémoire [4] : le 1-er novembre 2003, en pleine campagne pour les régionales, Muselier, alors sous-ministre des Affaires étrangères, était allé s’exhiber lors d’une cérémonie au mémorial des « martyrs de l’Algérie française », Notre-Dame d’Afrique. Un monument édifié à Théoule-sur-Mer (Alpes Maritimes) par les joyeux lurons de l’association Adimad, celle-là même qui a érigé la stèle de Marignane.

Pour Gaudin, le devoir de mémoire impose aussi de rappeler qu’il fut un temps où il savait rendre hommage... à ceux qui ont tenté d’assassiner le général de Gaulle. Le 14 juin 1980, à Toulon, il était allé se recueillir devant les ruines d’un monument plastiqué quelques jours plus tôt et dédié à une figure de l’OAS, Roger Degueldre, chef des commandos Delta. Et qui plus est en compagnie du général putschiste Jouhaud et de la fille de Jean-Marie Bastien-Thiry, autre pointure de l’OAS et auteur de l’attentat du Petit-Clamart contre Mongénéral.

Comme le temps passe.

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Jacques Dominati, Melle Bastien-Thiry, Jacques Médecin, Jean-Claude Gaudin, Arthur Paecht et Maurice Arreckx (Le Méridional, 15 juin 1980)

Effectivement ...

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Le Monde du 10 juin 1980

L’inauguration a bien eu lieu le 14 juin. En font foi les photos de Var-Matin et l’article ci-dessous :

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A la une de Var-Matin, le 15 juin 1980.

A Toulon, des associations de rapatriés contestent
l’action de M. Dominati, secrétaire d’Etat
 [5]

Près de trois mille personnes ont participé, samedi 14 juin, à Toulon, à l’inauguration d’un monument dédié à la mémoire des « martyrs de l’Algérie française », en présence de M. Jacques Dominati, secrétaire d’Etat chargé des rapatriés et sous la présidence du général Edmond Jouhaud.

Ce monument à l’effigie de Roger Degueldre - lieutenant du 1-er régiment étranger de parachutistes, déserteur, créateur des commandos Delta de l’O.A.S., condamné à mort, en 1962, par la Cour de sûreté de l’Etat et fusillé au fort d’Ivry, le 6 juillet 1962 - avait été plastiqué, dimanche 8 juin, et il doit être reconstruit.
Il célèbre le cent-cinquantième anniversaire du débarquement du corps expéditionnaire français à Sidi-Ferruch.

Le rassemblement, auquel participaient tous les dirigeants d’organisations de rapatriés et de nombreuses personnalités, a été troublé, au cours de l’intervention de M. Dominati, par des cris de l’assistance : « Amnistie, amnistie » et « Réhabilitation, réhabilitation » et par quelques bousculades. M. Dominati venait de déclarer : « Les Français d’Algérie ont attendu que la France reconnaisse leur sacrifice et les droits qui y sont attachés. Cela pour l’essentiel est aujourd’hui accompli. »

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On aperçoit Arthur Paecht, légèrement en retrait, entre Jacques Dominati et Maurice Arreckx (cliché Var-Matin du 15 juin 1980)

Le général Jouhaud avait rendu hommage au colonel Bastien-Thiry, chef du commando qui avait tiré sur le général de Gaulle au Petit-Clamart, le 22 août 1962, et qui fut exécuté en 1963, et aux trois membres des commandos Delta exécutés, Degueldre, Dovecar et Piegst.

A la suite de cette cérémonie. M. Jacques Roseau, porte-parole du RECOURS (Rassemblement et coordination unitaire des rapatriés et spoliés), nous a déclaré
 : « Les rapatriés ont largement manifesté à Toulon leur attachement et leur souvenir à ce qui fut leur idéal : une Algérie française juste et fraternelle et à ceux qui le payèrent de leur vie. Leur recueillement ne pouvait être confondu avec une quelconque approbation à l’égard des mesures qui leur sont aujourd’hui appliquées tant au plan moral, avec une amnistie toujours incomplète, qu’au plan matériel, avec une loi dont les aspects restrictifs sont inadmissibles. » [...]

La FNACA proteste
 [6]

La Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc, Tunisie (FNACA), déclare dans un communiqué publié mercredi 18 juin 1980, qu’elle « a suivi avec attention le développement de l’affaire de la cérémonie du 14 juin, à Toulon. Si la FNACA comprend bien volontiers que les rapatriés puissent avoir des souvenirs particuliers à commémorer, elle s’inquiète cependant de la présence d’un membre du gouvernement à une manifestation non officielle, destinée à honorer Roger Degueldre - dont les commandos O.A.S. sont responsables, entre autres, de la mort de militaires du contingent restés fidèles à la légalité républicaine, - en présence d’orateurs ayant rendu hommage à Bastien-Thiry, exécuté pour avoir attenté à la vie du général de Gaulle, chef de l’État de l’époque.

 » La FNACA s’indigne d’autant plus de cette présence officielle du gouvernement qu’elle s’est vu refuser par le président de la République que la date du 19 mars, anniversaire du cessez-le-feu en Algérie, soit consacrée à un hommage national à la mémoire des trente mille soldats français tombés en Afrique du Nord et à toutes les victimes civiles de ces conflits. [...] »

À l’Assemblée nationale ...

Mardi 17 juin 1980, l’ancien premier ministre Pierre Messmer s’indigne de la présence, le 14 juin à Toulon, de M. Jacques Dominati à une cérémonie à la mémoire des martyrs de l’Algérie française - cérémonie qu’il juge attentoire à la mémoire du général de Gaulle.

Jeudi 19 juin 1980, le premier ministre Raymond Barre répond à Pierre Messmer que Jacques Dominati, arrivé à Toulon le 14 juin à 10 heures, en était reparti à 11 heures et qu’entre-temps il ne s’était rien passé d’extraordinaire.
Qu’il fallait distinguer les rapatriés - frappés de plein fouet par le vent de l’histoire - et dont il comprend le déchirement - des anciens fauteurs de troubles.
Qu’il n’acceptera jamais de laisser justifier par un membre du gouvernement les actes de ceux qui, naguére, se sont dressés en toute consience, avec leurs armes, contre l’État et contre son chef.
« Quant à la statue de pierre figurant sur la stéle, a ajouté M. Barre, le secrétaire d’État chargé des rapatriés m’a affirmé qu’il n’avait pas été informé avant la cérémonie du 14 juin que la statue détruite ait pu représenter un ancien membre des commandos Delta de l’O.A.S., condamné à mort ... » [7]

L’élection présidentielle de 1981.  [8]

Au printemps 1981, de discrets contacts s’établissent, avec la bénédiction de Raoul Salan [8], entre le RECOURS de Jacques Roseau et François Mitterrand, candidat à l’élection présidentielle. Le 4 avril 1981 à Avignon, le candidat socialiste formalise publiquement quinze promesses aux rapatriés, « Une amnistie totale sera enfin réalisée, effaçant les séquelles de toute nature des événements d’Algérie. »

Entre les deux tours de l’élection présidentielle, Jacques Roseau appelle à voter pour François Mitterrand [9]

1982, le pardon présidentiel  [8]

Le 29 septembre 1982, un an et demi après l’élection présidentielle, le chef du gouvernement, Pierre Mauroy, présente au Conseil des ministres un projet de loi « relatif au règlement de certaines conséquences des événements d’Afrique du Nord ». Le président Mitterrand avait déclaré quelques jours plus tôt : « Il appartient à la nation, au bout de vingt ans, de pardonner. » Au fil des années, toutes les condamnations prononcées pendant ou après la guerre d’Algérie ont été effacées par les amnisties successives. Reste un dernier point à régler : 800 officiers, 800 policiers et 400 administrateurs civils renvoyés de la fonction publique entre 1961 et 1963 attendent l’ultime normalisation administrative, la « révision de carrière ». Pour huit généraux putschistes, leur ultime réhabilitation doit prendre la forme d’une réintégration dans le cadre de réserve.

Le projet de loi présenté au Conseil des ministres ne semblait pas devoir soulever de problèmes particuliers. Mais le groupe des députés socialistes à l’Assemblée, mené par son président Pierre Joxe [10], refuse de voter le projet de loi. Pour le faire adopter, le Premier ministre doit avoir recours à l’article 49-3, pour la première fois du septennat.

Et maintenant ...

Les stèles se multiplient ... Théoule, Perpignan, Béziers, Pérols ...

Celle de Marignane sera-t-elle la dernière ?

Notes

[1Article, signé C.N., paru dans Le Canard enchaîné du mercredi 13 juillet 2005. Les illustrations ne figurent pas dans l’article du Canard.

[2La cérémonie d’inauguration n’a pu se dérouler comme l’ADIMAD l’avait prévu, mais la stèle a bien été installée dans le cimetière de Marignane.

[4Voir, par exemple, Français d’abord du 8 juillet 2005.

[5Le Monde du 17 juin 1980.

[6Le Monde du 20 juin 1980.

[7"Pour le RPR, l’incident est clos", par Jean-Yves Lhomeau, Le Monde du 21 juin 1980.

[8Pour en savoir plus, lire la réhabilitation des généraux putschistes de Jean Guisnel.

[8Rappelons en passant qu’il n’y a plus de carrefour général Salan à Toulon...

[9Lors de l’élection présidentielle de 1988, Jacques Roseau appellera à voter pour Jacques Chirac.

[10Son père, Louis Joxe, ministre du général de Gaulle, avait été l’un des principaux négociateurs des accords d’Évian qui aboutirent à l’indépendance de l’Algérie en 1962 ; sa tête avait été mise à prix par l’OAS.


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