de l’utilisation du "courrier des lecteurs" ...


article de la rubrique Toulon, le Var > d’une rive à l’autre
date de publication : samedi 25 juin 2005
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... pour faire passer des idées "extrêmes".

[Première publication, le 20 août 2004,
mise à jour, le 25 juin 2005]


La rubrique "courrier des lecteurs" peut être aisément détournée de sa finalité et utilisée comme une tribune par des personnalités politiques. Les idées exposées deviennent alors des opinions parmi d’autres, exprimées par des personnes dont les engagements et les responsabilités politiques ne sont pas toujours explicités.

Les exemples suivants, tirés de la lecture du journal Var-Matin au cours des étés 2004 et 2005, montrent que cette situation est relativement fréquente. [1]

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Lundi 19 juillet 2004

Var-Matin publie une lettre de lecteur qui, après avoir évoqué la récente "affaire du RER D" [2], se termine ainsi :

[...]

De nombreuses personnalités ont fustigé l’indifférence, l’absence de solidarité de nos compatriotes quand survient une agression dans un lieu public.

Monsieur le Premier ministre s’est permis de prôner le « courage citoyen » et de déplorer « l’indifférence à la violence ». C’est vraiment se moquer du monde ! En effet, le plus souvent, il s’agit de bandes de sauvages, armés de couteaux, cutters et autres engins de mort. Les « jeunes » ne craignent même pas les policiers armés ; alors vous pensez, un citoyen lambda ! Supposons (cela s’est déjà produit) que quelqu’un intervienne lors d’une agression par un groupe d’individus. De deux choses l’une : le courageux citoyen n’est pas armé et il finit au mieux à l’hôpital, au pire au cimetière. Ou bien il est armé et met à mal un ou plusieurs voyous, et c’est la prison pour lui, avec un tarif double s’il est militant d’un parti dit d’extrême droite.

Je dis à ceux qui nous gouvernent : la police et ta justice, en un mot la sécurité, c’est votre affaire. Si les « sauvageons » étaient très sévèrement punis (tolérance zéro) et pas seulement pour des actes antisémites, les choses iraient beaucoup mieux.

Jean-Claude LUNARDELLI
(83 Toulon)

Mais, le 21 octobre 2000, on avait pu lire l’information suivante dans Var-Matin :

Toulon : prison avec sursis pour l’adjoint au maire
Il était poursuivi pour avoir menacé des enfants avec un fusil

Adjoint (FN) au maire de Toulon, et privé de ses délégations depuis six mois, le docteur Jean-Claude Lunardelli [3], 62 ans, a été condamné hier à trois mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Toulon, dans le cadre d’une procédure ouverte contre lui en 1999, alors qu’il était soupçonné d’avoir tiré un coup de feu pour faire fuir des enfants qui avaient pénétré dans son jardin.
[...]
 [4]

Ce n’est pas la première fois que Jean-Claude Lunardelli profite de la tribune du courrier des lecteurs pour tenter de faire passer ses idées : le 23 novembre dernier, il avait réussi à faire paraître une autre “lettre de lecteurs” dans Var-Matin.

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Jean-Claude Lunardelli
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Samedi 14 août 2004

La date est importante : le lendemain, dimanche 15 août 2004, devait se dérouler à Toulon, en présence du président algérien, la commémoration officielle du soixantième anniversaire du débarquement de Provence. Le jour habituel de parution de la rubrique "paroles de lecteurs" est le lundi, mais, en page 7 de l’édition de Toulon du samedi 14 août, on a pu lire le petit article suivant, non signé :

Venue de M. Adelaziz Bouteflika
Présence controversée

C’est en sa qualité de nièce du général Diego Brosset, commandant de la 1ère DFL ayant débarqué en août 1944 à Cavalaire avec ses hommes qu’Eliane de la Brosse, conseiller général du Var de 1994 à 2001, s’indigne « contre la scandaleuse venue à Toulon d’Abdelaziz Bouteflika, ex F.L.N., alors même que celui-ci n’a fait aucun geste vers nos combattants, soldats, pieds-noirs et harkis. Invité officiellement par le gouvernement français, M. Bouteflika salit cette journée historique par cette véritable offense ».

Antinomique

« Toulonnais depuis quarante-deux ans, j’ai le grand regret de ne pouvoir assister aux cérémonies du 15 août prochain commémorant les évènements de 1944 qui furent l’aube de la liberté pour tous les Français ! exprime M. T. de La Garde. La présence de M. le Président de la République algérienne me paraît, en effet, antinomique avec cette notion sacrée à nous, Français ».

Pour Jean-Jacques Garradin, colonel de gendarmerie (H) et président du cercle des gens d’armes , ancien lieutenant commandant un escadron supplétif en Algérie entre 1958 et 1960 « composé entre autres de 43 harkis », la présence du président algérien « à ces cérémonies de commémoration de la mort au champ d’honneur de tirailleurs algériens servant la France (...) C’est une insulte à tous les petits gars du contingent qui sont allés combattre sur ce territoire et dont un grand nombre n’est pas revenu, c’est une insulte aux harkis qui ont combattu dans nos rangs et que M. Bouteflika a traités de “collaborateurs” lors de son voyage officiel en France. »

Donnons quelques précisions :

Eliane Guillet de la Brosse a bien été conseillère générale, mais conseillère générale FN ! Son élection en 1994 contre le conseiller général sortant, Maurice Arreckx, avait marqué le début de la chute du "parrain" du Var. De 1995 à 2001, elle avait été adjointe du maire F.N., Jean-Marie Le Chevallier.

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Eliane de la Brosse.

Les lecteurs n’auront sans doute pas reconnu Jean-Jacques Gérardin.
En 1985, il est secrétaire départemental du FN dans le Cher, puis membre du cabinet de Jean-Marie Le Pen en charge de la sécurité (DPS). Il a été Conseiller régional (FN) des Pays-de-la-Loire. Après s’être opposé à Jean-Marie Le Chevallier, il aurait pris ses distances avec le FN. Il est actuellement directeur de publication du bulletin du Cercle national des gens d’armes (CNGA), Le Glaive.

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Lundi 16 août 2004

La seule lettre de la rubrique paroles de lecteurs du jour qui évoque le débarquement de Provence (il a été commémoré la veille) est la suivante :

Mémoire
Trop de mépris

Quelle honte pour notre pays d’avoir invité M. Bouteflika à ces cérémonies !

Mépris pour nos concitoyens rapatriés d’Algérie qui ont enduré les sévices des hommes du FLN dont faisait parti M.Bouteflika !

Mépris pour les " harkis " qui, après avoir été au service de leur pays (la France), ont été massacrés ou, mieux, expulsés par les amis de M.Bouteflika !

Mépris pour l’histoire, enfin ! car en 1944 les Algériens qui ont débarqué, se sont battus, sont morts au cours de ces débarquements, étaient français et venaient libérer leur nation."

Charles Bourgoin
Toulon (83)

Précisons pour le lecteur qui l’ignore sans doute que Charles Bourgoin est un ancien conseiller municipal de Toulon ; élu en 1995 sur la liste RPR-UDF, démissionnaire du RPR en 1997, il avait déclaré en 1997 « être contre l’opposition systématique » à la municipalité d’extrême droite de l’époque [5]. Il est actuellement le délégué pour le Var de l’Alliance Royale.

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Charles Bourgoin

Quelques mois plus tard, voici ce que l’ont pouvait lire dans le courrier des lecteurs de Var-Matin/Nice-Matin du lundi 23 mai 2005 :

VOIR EN LIGNE : les massacres de Sétif et Guelma.

Lundi 20 juin 2005, jour du courrier des lecteurs dans Var-Matin / Nice-Matin

Les termes n’en sont ni injurieux, ni diffamatoires, ainsi que l’exige le journal. Mais un minimum de respect envers ses lecteurs voudrait que Var-Matin signale que Jean-Claude Lunardelli a été adjoint au maire FN de Toulon, de 1995 à 2001.

Mais cette fois, le journal va plus loin : il reprend une partie du courrier de Jean-Claude Lunardelli comme légende de la photo illustrant la rubrique :

Comment expliquer ces étranges coïncidences ? hasard ? négligence ? manipulation ? collusion ? ...

Notes

[1Les croquis sont des copies de dessins parus intialement dans le mensuel satirique Cuverville au cours des années "noires" 1995-2001.

[2Le 9 juillet dernier, une jeune femme de 23 ans, Marie L., avait affirmé avoir été victime d’une agression antisémite dans le RER D, avant de reconnaître cinq jours plus tard que c’était une affabulation.

[3À l’époque des faits, en mars 1999, Jean-Claude Lunardelli était adjoint délégué à la sécurité.

[4L’article se poursuivait ainsi :

« Le 27 mars 1999, en début d’après-midi, l’élu, médecin généraliste en retraite, avait été alerté par un voisin que des individus “se dirigeaient vers sa maison en tirant des coups de feu”, la police ayant déjà été alertée par ce même voisin. »

« Le docteur Lunardelli, réveillé dans sa sieste, était alors sorti sur sa terrasse, un fusil de chasse en main. Dans le jardin, en fait, se trouvaient trois enfants de 13 et 14 ans. Tous prétendaient que le médecin avait tiré un coup de feu en l’air.
 »

« Devant le tribunal, présidé par Mme Monique Sakri, l’adjoint toulonnais a une nouvelle fois réfuté cette version :
“Mon fusil n’était pas chargé et je n’ai pas tiré. De plus, quand je suis sorti de la maison, je n’ai pas tout de suite vu de qui il s’agissait”.
Les enfants, absents à la barre hier, avaient déclaré aux enquêteurs qu’ils se trouvaient dans la rue, lançant des pétards et jouant au foot.
C’est pour aller récupérer le ballon qu’ils avaient sauté le mur de la cloture. » [...]

« En défense, le bâtonnier Jean Pin a plaidé qu’il n’y avait pas eu de violences illégitimes et que le docteur Lunardelli, en raison de son engagement politique, pouvait raisonnablement penser qu’on lui voulait du mal. »

[5Lors des délibérations du conseil municipal du 28 mars 1998, il avait pris la parole pour dire, à propos d’un projet de Jean-Marie Le Chevallier : « je voulais m’abstenir, mais vous m’avez convaincu, je voterai pour. »


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