Toulon et le passé colonial


article de la rubrique Toulon, le Var > d’une rive à l’autre
date de publication : lundi 6 mars 2006
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Lors de sa réunion mensuelle du 6 mars 2006, le bureau de la section de Toulon de la LDH a adopté la déclaration suivante.


Depuis de nombreuses années la section LDH de Toulon tente, comme d’autres associations, de contribuer au rapprochement des populations des deux rives de la Méditerranée qui vivent dans notre agglomération. Cette situation est l’héritage d’une longue histoire, et notamment de la place importante qu’a tenue Toulon dans l’histoire coloniale depuis la première moitié du XIXe siècle.
Il nous est apparu peu à peu que la mémoire et l’histoire de cette colonisation étaient au coeur des difficultés pour établir un dialogue.

A partir de là, notre souci a été d’aborder la question de deux façons complémentaires :

  1. L’histoire : la colonisation est un phénomène historique manifestant la domination sur le monde de quelques Etats, notamment européens, dont la France, et reposant sur l’inégalité des droits entre colonisateur et colonisé. Ce phénomène a eu un début, entre les XVIe et XVIIIe siècles, puis une maturation, au XIXe et au début du XXe siècles,puis une fin, depuis 1945. Les Européens n’ont pas surmonté toutes les contradictions de leur action « outre mer ». Les peuples colonisés ont acquis, parfois au prix de guerre avec la métropole, leur indépendance.
    Ce constat historique se passe de tout jugement moral. La colonisation, pour nous qui vivons plus de quarante ans après, n’a donc pas à être jugée positive, ou négative. Elle a seulement besoin d’être expliquée et comprise comme un phénomène historique.
  2. Les mémoires : face à l’histoire chacun a sa mémoire ; il est difficile de les accorder pour élaborer une mémoire collective dont se nourrit une société, pour se poser dans le monde, à côté des autres. Les mémoires de la colonisation sont très diverses. Elles sont le plus souvent marquées par la douleur, celle des événements vécus à l’époque. Mais il se trouve que cette douleur, avec son cortège de malentendus et de frustrations, a traversé le temps, entretenue par le silence de la République sur une période coloniale fort embarrassante. En effet, d’une manière ou d’une autre, pratiquement toutes les sensibilités politiques - à l’exception des communistes - s’étaient longtemps accordées sur la légitimité d’un Empire colonial. Sa disparition ouvrait la voie à un examen de conscience sur des choix erronés, et posait la difficile question de la perte de puissance de la France.

Afin de parvenir à faire entendre la parole de l’histoire, il fallait s’occuper de toutes ces mémoires en deuil. Il le faut encore aujourd’hui. Il faut écouter, comprendre. C’est le chemin à suivre pour réparer les injustices et apaiser les malentendus. Toutes les mémoires sont légitimes, car ces mémoires sont d’abord des vies et l’on ne peut nier la vie sans commettre le pire des crimes.

Ce travail est long. Réconcilier la mémoire et l’histoire est une œuvre de longue haleine. Il a fallu cinquante ans pour y parvenir au sujet de l’occupation et de la collaboration. C’est au président de la République qu’il appartint de le dire, en 1995. La société était prête.

Aujourd’hui, sur la question coloniale, la société en France n’est sans doute pas aussi prête. Mais ces temps approchent. Et c’est sans doute par crainte de cela que des minorités d’activistes ont réussi à convaincre des parlementaires de faire adopter la désormais fameuse loi du 23 Février 2005 dont l’objectif est d’empêcher la poursuite du travail de mémoire sur la période coloniale. Ils ont choisi le terrain de la malhonnêteté intellectuelle et de la démagogie en introduisant dans l’histoire ce qui la corrompt par-dessus tout : les jugements de valeurs. En instituant une colonisation positive, ils ont contribué à rouvrir des plaies, radicalisé des attitudes politiques, brouillé le dialogue qui commençait à se développer entre les différents acteurs concernés par la colonisation. En cela, ils ont porté atteinte à l’une des valeurs fondamentales de la démocratie.

Mais en voulant créer une histoire officielle indigne ils ont également suscité un débat auquel nous avons activement participé depuis un an. Ce débat est devenu un enjeu national, parce qu’il touche chacun d’entre nous dans sa vision du monde et des autres. Depuis, l’article le plus controversé de cette loi du 23 février 2005 a été supprimé par volonté du chef de l’Etat, sous la pression de l’opinion publique et d’une partie de la classe politique. Mais le reste de la loi demeure, notamment le projet d’une fondation qui recueillera les sources de la période coloniale et pourra ainsi dire une histoire officielle. Il faut également regretter le zèle de certains éditeurs et auteurs de manuels d’histoire de collège qui ont déjà modifié leur chapitre sur la colonisation pour en montrer les aspects positifs.

Nous devons pourtant sortir d’une impasse qui fait des Français des malades de leur passé colonial. Il n’y aura pas d’autre issue que d’assumer ce passé. Ne retardons pas cette échéance par ignorance, par électoralisme, ou nostalgie. Quarante ans après il ne devrait plus être impossible d’affirmer que

  1. la colonisation est un phénomène historique qui va vers sa fin, et que la France n’a pas toujours été à la hauteur dans le processus de décolonisation qu’elle a pu par ailleurs fort bien réussir dans certains cas,
  2. des populations comme les rapatriés d’Algérie ou les Harkis ont été injustement traités par l’Etat et par certains métropolitains,
  3. nos relations avec les populations originaires de l’ancien empire colonial seraient bien meilleures si nous faisions enfin le deuil de la colonisation.

C’est ce travail sur nos mémoires qui nous permettra de remettre à l’endroit le sens profond de nos valeurs républicaines et d’appliquer l’égalité des droits.

Toulon, le 6 mars 2006 (corrigé le 10 mars)


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