légitimité démocratique et légitimité républicaine, par Jacky Dahomay


article de la rubrique démocratie > coups de gueule
date de publication : mercredi 28 janvier 2009
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Après nous avoir rappelé, il y a peu, « le cynisme des chiens », Jacky Dahomay s’alarme aujourd’hui de « l’obsolescence des valeurs républicaines » et souligne que « la lettre des institutions est respectée, mais [que] leur esprit est devenu errant. » [1]


Légitimité démocratique et légitimité républicaine

par Jacky Dahomay, 26 janvier 2009

En ce début d’année, la cohérence politique du président de la République advient à la clarté du jour. Le pouvoir de séduction incontestable de Nicolas Sarkozy réside dans l’habileté qu’il a de toucher du doigt des problèmes réels qui se posent à la société, de multiplier les effets d’annonce, de se rendre omniprésent, mais, dans le même temps, de détourner l’attention de l’essentiel et subrepticement, de faire passer son projet politique.

Qu’on en juge : il est vrai que la psychiatrie en France est en crise. On en profite alors pour lui assigner comme mission, non pas de soigner principalement mais de réprimer essentiellement. On ajoute une autre figure de la peur dans une société minée par l’angoisse sécuritaire, celle du psychotique, renouant ainsi avec une vieille tradition répressive du pouvoir concernant les fous. Il est aussi incontestable que certaines affaires ont rendu problématique l’autorité du juge d’instruction. On décide donc de supprimer ce dernier mais en subordonnant la justice au pouvoir exécutif ce qui fragilise ainsi la séparation des pouvoirs et on revient à une conception anti-républicaine de l’Etat comme Etat de police. L’école laïque républicaine comme tout le monde le sait est en crise depuis longtemps. Sous prétexte d’une énième réforme, on tente de la saper dans ses fondements mêmes en s’alliant avec le pape pour déclarer que les prêtres sont mieux armés que les instituteurs pour transmettre la morale aux élèves, en affaiblissant la laïcité républicaine, et on régresse même en deçà de la loi de 1905 en abolissant le principe selon lequel seule l’université publique avait de le droit de décerner des diplômes reconnus publiquement. C’est vrai aussi que la publicité à la télévision pose problème. Désormais c’est l’Elysée qui devra contrôler le pouvoir des médias. Peut-on alors nier que tout cela ait une cohérence, un sens ?

Mais ce n’est pas tout ! On sait que la morale et la politique ne font pas toujours bon ménage et on connaît la solution kantienne : c’est le droit et en particulier les droits de l’Homme qui peuvent limiter la tentation immorale de la politique. Tout en proclamant la main sur le cœur que le gouvernement va moraliser la vie économique (avec quelle morale ?), on encourage tout de même l’inénarrable Kouchner à déclarer publiquement à Rama Yade, secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme, que la politique extérieure de la France ne peut pas toujours être fidèle aux droits de l’Homme. On justifie ainsi le fait que dans le passé la politique extérieure de la France n’a pas toujours respecté de tels droits. Quand ? On pense à Vichy, bien sûr mais surtout à la politique coloniale et néo-coloniale de la France. On cautionne ainsi les tentations impériales passées, voire à venir, de la République française. Voilà qui aurait fait plaisir au philosophe pro-nazi Carl Schmitt, lequel aimait se gausser des nations démocratiques européennes se réclamant des droits de l’Homme quand, dans le même temps, beyond the line, elles massacraient l’Homme aux quatre coins du monde.

Ainsi, on signifie par là que les droits de l’Homme viennent après les droits de l’Etat, position peu nouvelle en fait car elle est celle d’une tradition conservatrice anti-républicaine qui a toujours accompagné l’histoire du républicanisme français. Cela est en parfaite cohérence avec les positions de cet ami de toujours du président, l’insolite Brice Hortefeux, que l’esprit des pénates gouverne encore. C’est lui qui a permis à Nicolas Sarkozy de gagner les élections présidentielles en ralliant les voix du Front national, en proposant de créer, comme sous Vichy, un ministère de l’identité nationale. On en revient ainsi à une conception ultra-droitière et nationaliste de l’identité nationale tout en prétendant faire une politique de la diversité. Dans tous ses discours, Brice Hortefeux, volontairement ou non, se montre incapable de distinguer entre les valeurs culturelles franco-françaises définissant une tradition collective et les valeurs politiques strictement républicaines pouvant fonder une identité politique commune capable d’intégrer des citoyens d’origines culturelles diverses. Là encore, les droits du peuple avant les droits de l’Homme ou d’autres valeurs ouvrant sur l’universalité.

En résumé, le sarkozysme est un renforcement du pouvoir de l’Etat avec l’affaiblissement de la séparation des pouvoirs, le trouble introduit dans la fonction traditionnelle des institutions et l’obsolescence des valeurs républicaines qui jusqu’ici avaient pour rôle de produire une transcendance dans le social. Les ministres ne sont que de pâles exécutants et les ministères de simples « machines à gazouiller » pour reprendre le titre d’un tableau de Paul Klee. Car, à l’évidence, ce que semble dire Sarkozy, c’est que « l’Etat c’est moi ! » et même s’il lui arrive quelques fois de rêver d’être un roi, il sait bien qu’il ne serait qu’un roi fait du néant ne pouvant renvoyer à aucune transcendance hors de sa propre personne. D’où son obsession pour la visibilité médiatique. Désormais le pouvoir en France ne se réfère à nulle valeur fondatrice, ni celle des droits de l’Homme, ni celle de principes républicains ni même celle de possibles transcendances laïques. Si vous voulez de la transcendance, allez voir le pape. Nous en sommes là !

Faut-il en conclure à une fascisation du régime actuel ? Ce serait une erreur car nous ne sommes pas dans un régime totalitaire. La lettre des institutions est respectée démocratiquement mais leur esprit est devenu errant. Le chef de l’Etat se drape dans une légitimité démocratique que lui ont conférée les élections. Or, s’il faut distinguer comme le fait Rosanvallon dans son livre La légitimité démocratique entre la légitimité dérivée d’une reconnaissance sociale d’un pouvoir issu des urnes d’un côté et la légitimité comme adéquation à des normes et à des valeurs, concentrée dans le pouvoir administratif de l’autre, force est de constater que tout est fait pour affaiblir ce dernier pouvoir. L’équilibre traditionnel et nécessaire entre légitimité démocratique et légitimité républicaine est dangereusement rompu au détriment de cette dernière. Nous traversons alors une crise grave de la V° République avec la résurrection d’une conception « décisioniste » du pouvoir, chère là encore à Carl Schmitt, d’un pouvoir concentré dans la seule volonté du Chef. Il s’agit bien là d’une politique réactionnaire, mais plus subtile et plus radicale que celle de Le Pen, révolution conservatrice d’un genre nouveau, alliance de néo-conservatisme et de néolibéralisme, propre à notre temps de crise du capitalisme mondialisé.

Mais jusqu’où le Président abusera-t-il de la confiance des citoyens ? A combien de démissions faudra-t-il encore assister ? Ce qu’il y a de nouveau cependant, c’est que la solution trouvée par Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux, celle de prendre pour bouc émissaire l’immigré en favorisant ainsi la peur du musulman et des jeunes des banlieues, ne marche plus. La colère a remplacé la peur comme si en France, la Grèce en quelque sorte faisait école. Si on peut à bon droit critiquer le pouvoir administratif de la haute fonction publique, il n’empêche que les fonctionnaires sont bien les garants de la légitimité républicaine. Ce qui peut surprendre les syndicats et les partis de gauche, encore sous l’influence du marxisme réduisant la politique au social, c’est que beaucoup de citoyens ne se révoltent plus uniquement pour des intérêts matériels. C’est le sens même des institutions (école, santé, justice) qui fait problème pour eux et les conduit à une sorte de grogne voire de désobéissance civile. On peut donc s’attendre à une révolte des fonctionnaires. Si on ajoute à cela les injustices créées par la crise économique, le mélange avec la crise sociale qui s’annonce peut être explosif et déterminer pour une large part le printemps à venir du peuple français Car le sarkozysme peut produire, en France, une crise grave de l’autorité politique. La Guadeloupe, avec des raisons spécifiques bien sûr, semble ouvrir la voie d’une contestation sociale radicale.

Jacky Dahomay
Professeur de philosophie à la Guadeloupe

Notes

[1Le texte de Jacky Dahomay est repris du site ContreInfo.