chiens renifleurs au lycée


article de la rubrique libertés > drogues
date de publication : jeudi 24 mars 2005
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Opération anticannabis musclée dans un lycée : un magistrat, 22 gendarmes et des chiens ont débarqué dans une classe

Article paru dans Le Monde, le 8 février 2004.

L’effet recherché était d’impressionner, il a été atteint. Les élèves du lycée horticole et agricole de Sainte-Gemmes-sur-Loire (Maine-et-Loire), en proche périphérie d’Angers, ont eu la surprise de voir débarquer, jeudi 5 février à 8 h 15, le substitut du procureur de la République, Jean-Sébastien Bladier, chargé des dossiers de stupéfiants, escorté de 22 gendarmes et de chiens formés à la recherche de drogues. Un reportage sur l’opération menée dans cet établissement, accueillant des lycéens ainsi que des étudiants en BTS et en classes préparatoires aux grandes écoles, a été diffusé le lendemain matin sur Europe 1. Les échanges, recueillis par le correspondant à Nantes de la radio, sont tendus.

Cela commence par la mise en garde d’un maître-chien : « Restez calmes. Vous ne bougez pas, sinon le chien pourrait percevoir en vous de l’animosité, et ça... il n’aime pas. » Puis vient la première prise : 2 g de cannabis dans le portefeuille d’un élève. « Cela fout tout en l’air. J’crois que je vais me faire virer », s’inquiète le jeune. « Est-ce que vous trouvez naturel d’avoir consommé du cannabis à 13 ans ? », lui lance M. Bladier sur un ton glaçant. Manifestement énervé, le magistrat assène : « Aujourd’hui, vous êtes consommateur. Si demain vous êtes trafiquant, c’est dix ans d’emprisonnement que vous encourrez et ça ne me posera pas de problème de requérir ça contre vous. » Il poursuit : « Maintenant, monsieur, votre nom sera dans les tablettes de la justice. On applique la loi. La loi dit que le cannabis est interdit. Le cannabis est interdit. Point, c’est tout. Si cela ne vous plaît pas, vous écrivez à votre député pour que ça change. C’est lui qui fait la loi et moi, je l’applique... sans états d’âme. »

Un lycéen s’indigne de voir les gendarmes faire les « cow-boys dans la classe » . La réplique du magistrat est cinglante : « Je n’ai pas à vous rendre de comptes sur la manière dont je mène mes opérations. » Bilan : treize usagers de drogue identifiés, dont trois ont été placés en garde à vue. Ils ont été remis en liberté dans l’après-midi après un rappel à la loi et la semonce d’un rendez-vous obligatoire chez un psychologue.

« D’abord la prévention »

Dans l’entourage du procureur de la République d’Angers, on indique qu’il s’agit d’opérations menées régulièrement - trois ou quatre ont été effectuées en moins d’un an -, comme d’autres parquets le font. « On ne va pas à la pêche, précise un magistrat. Nous intervenons toujours à la demande d’un chef d’établissement et notre intervention possède davantage un but préventif que répressif. »

Le proviseur du lycée de Sainte-Gemmes-sur-Loire est au diapason. « La loi s’applique dans l’établissement. Le lycée n’est pas une zone de non-droit », affirme Robert Chazelle, pour justifier l’intervention des forces de l’ordre. « On travaille régulièrement avec la police, ajoute le proviseur. Mais la politique globale de l’établissement, c’est d’abord de travailler sur la prévention. »

L’épisode a provoqué une vive réaction de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) au niveau national, qui s’est déclarée « révulsée » de constater l’intervention fréquente « ces derniers temps » des forces de l’ordre dans les établissements. « Les intrusions à fin d’enquête, menées avec force déploiement d’effectifs et de chiens renifleurs, sont intolérables », souligne la FCPE dans un communiqué publié vendredi 6 février. « L’impuissance éducative » conduit à appeler « police-secours », relève la Fédération, qui dénonce la réduction du nombre d’adultes dans les établissements et le développement des politiques sécuritaires.

Paul Benkimoun et Luc Bronner

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La police fait la chasse au shit dans un internat

A Périgueux, émoi après la fouille des casiers des lycéens par les forces de l’ordre, sur l’initiative du proviseur.

Par Michaël HAJDENBERG, Libération, lundi 14 mars 2005

Jusqu’où aller pour empêcher les jeunes de fumer du cannabis ? Jusque dans leurs chambres, situées à l’intérieur d’un établissement scolaire, répondent conjointement le substitut du procureur et le proviseur du lycée Claveille de Périgueux.

Le soir du 31 janvier, à l’initiative du chef d’établissement, des policiers débarquent dans l’internat de ce lycée sans soucis particuliers, avec des chiens prêtés par les douanes. Pendant que les élèves sont réunis au réfectoire sous un prétexte fallacieux, les chiens reniflent sacs et casiers, et s’attardent sur 75 d’entre eux. Les élèves sont appelés et leurs effets personnels fouillés. Dans les affaires de quatre d’entre eux, les policiers trouvent des barrettes de shit et de l’herbe. Le substitut du procureur propose un classement sous condition à tous ceux dont les affaires ont été reniflées par les chiens : pas de poursuite judiciaire si les élèves se soumettent à une analyse urinaire régulière. En revanche, si des traces de cannabis sont par la suite retrouvées, des poursuites seront engagées.

Le procédé inattaquable du point de vue du droit choque nombre de professeurs. La moitié d’entre eux vient de signer une pétition remettant en cause le procédé, qui divise encore, plusieurs semaines après les faits. « Nous ne faisons pas l’apologie du cannabis, explique un professeur de philosophie. Nous avons les mêmes objectifs, mais pas les mêmes méthodes. Nous regrettons l’intrusion brutale dans une enceinte protégée car l’éducation est une affaire de confiance. On a menti aux élèves, et cette intervention laisse à penser que notre travail de prévention en tant qu’éducateurs est inefficace. » Les élèves, « intimidés » selon la section de la Ligue des droits de l’homme de Périgueux, qui dénonce « une politique de la terreur », ont accepté la proposition du substitut et n’ont pas protesté. Leurs parents non plus, en majorité. Mais le Snes et les profs s’interrogent. Ils regrettent l’atteinte à l’intimité par la fouille des casiers, et les malentendus qui peuvent en découler : des lycéens à qui on a proposé un suivi affirment n’avoir jamais fumé. Leurs affaires sentant toutefois le cannabis peut-être en raison d’une proximité géographique avec des fumeurs , ils ont été pointés du doigt.

Philippe Guittet, secrétaire général du Syndicat national des personnels de direction de l’Education nationale, dénonce « un mélange des genres » et en fait une question de principe : « Le proviseur dispose de sanctions propres et n’a pas à faire faire le travail par des policiers. » Pour le chef d’établissement, « la peur du gendarme fait partie de la prévention, et il est irresponsable d’avoir une poussée d’acné dès qu’on voit un uniforme. Le but n’est pas de mener ces jeunes en prison mais de rappeler l’interdiction et de casser la dépendance. Et s’il est liberticide d’aider des jeunes à sortir de la drogue, alors, vive le liberticide ! ». Le prof de philosophie, lui, n’en revient toujours pas. Quelques jours après l’intervention, au milieu de son cours sur le droit et le Contrat social de Rousseau, on est venu chercher des élèves « pour qu’ils aillent pisser dans un flacon ». [1]

Notes


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