aborder autrement les drogues, par Aude Lalande


article de la rubrique libertés > drogues
date de publication : vendredi 23 février 2007
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Le 5 février 2007, Nicolas Sarkozy renouvelait sa volonté de « faire la guerre à la drogue » [1]. Ce n-ème appel à la guerre a été vivement contesté par des associations [2].

Une ethnologue, Aude Lalande, publie une contribution dans le cadre de L’Autre campagne pour faire des propositions aux candidats sur les drogues, loin des discours simplistes, populistes et répressifs.


Voir en ligne : Des extraits de la déclaration de la LDH du 22 mars 1996, intitulée "Drogues et droits de l’homme"

Drogues : aller vers une réglementation de l’offre

Qu’est-ce qu’une drogue, au sens strict ?

Moins un produit dangereux qu’un produit illégal. Les politiques occidentales des drogues sont construites sur l’interdit : d’un côté elles s’efforcent de contrôler l’usage des substances les mieux assimilées culturellement (alcool, tabac) ; de l’autre elles interdisent, avec violence et détermination, la consommation des autres, jugées trop dangereuses. Mais c’est peu dire que l’interdit ne marche pas : en Europe aujourd’hui une personne sur cinq a goûté au cannabis, et la cocaïne ne cesse de progresser. Et qu’en cas d’échec il est contre-productif : l’invisibilité des consommations illégales est telle, actuellement, que leurs conséquences médicales sont assez mal connues ; les problèmes sociaux qu’elles soulèvent tiennent en grande part à leur statut juridique : aux prix pratiqués sur le marché noir, qui expliquent souvent les actes de délinquance, ou aux sanctions judiciaires auxquelles elles exposent. Près de quarante ans après la promulgation de sa loi « de lutte contre la toxicomanie » (1970), le système français explose. Face à une majorité de consommations légales, une minorité d’usagers vit ses consommations dans des conditions d’invisibilité totale (tant qu’elle y parvient) ou de visibilité extrême (les plus pauvres alimentant la toxicomanie de rue). Et entre les deux le système craque : de produit minoritaire le cannabis devient majoritaire (il concerne 47,6% des 18-25 ans) et engendre aujourd’hui plus de poursuites policières que de problèmes de santé [3].

Comment sortir de la réponse punitive, tout en offrant des moyens de sécuriser les pratiques ?

Changer radicalement de système, autoriser et organiser l’usage et la circulation de psychotropes à usage récréatif, et non médical, paraît aujourd’hui difficile ; des paliers sont nécessaires. Confirmer et prolonger les brèches ouvertes depuis vingt ans dans l’interdit est possible en revanche. Modifier l’environnement législatif de la consommation aussi.

Confirmer et prolonger l’existant

« Une société sans drogue, ça n’existe pas » reconnaissait déjà il y a sept ans un livret ministériel d’information [4]. Aucune drogue n’est dangereuse par elle-même, pourrait-on ajouter. Tout dépend de l’usage qu’on en fait : des doses prises, de l’activité à laquelle on les associe, de la fréquence à laquelle on consomme. Mais leur utilisation présente des dangers : comportementaux (agressivité mal contrôlée, danger au volant), sociaux (attitudes mal acceptées, appauvrissement lié à la surconsommation), médicaux (accidents, maladies à plus ou moins long terme), psychologiques (délires, paranoïa, etc.), et celui de devenir dépendant. Une politique des drogues réaliste et pragmatique devrait se fixer pour enjeux, dans le sillage et la confirmation des politiques de « réduction des risques » et de soin mises en place depuis vingt ans :

1. de construire des politiques de prévention efficaces : qui sachent s’adapter à la diversité des pratiques (distinguer le simple usage des conduites d’abus ou de dépendance, les différents types de produits et les façons de consommer – par injection, sniff, voie orale) ; prendre en compte les représentations des usagers ; mobiliser les compétences (stimuler la recherche ; former les médecins) ;

2. de sécuriser autant que possible les pratiques : par la mise à disposition de matériels stériles (kits d’injection ou de sniff, pipes à crack) ; d’espaces de repos et de prévention dans les lieux de fêtes (teknivals, raves, clubs) ; de salles de consommation pour les usagers qui vivent dans la rue ; la diffusion de tests de composition des produits qui permettent de limiter la circulation de produits de nature incertaine ou frelatée (testing) ;

3. d’aider ceux qui le souhaitent à s’extraire de la dépendance, avecdes ressources diversifiées et renforcées : une offre de produits de substitution élargie (y compris aux formes injectables) ; des structures d’accueil plus nombreuses (cures, postcures, dispositifs d’hébergement).

Modifier l’environnement législatif de la consommation

Atteindre ces objectifs impose cependant de modifier le cadre législatif :

Parce qu’on ne peut espérer construire une prévention efficace sans dépénaliser la parole : en interdisant de présenter les drogues sous un jour positif, la loi actuelle fait de la plus haute raison de leur dangerosité, le plaisir qu’elles procurent, le message de prévention le moins énonçable. Si la publicité pour les drogues doit être interdite, le plaisir qui en fait l’expérience, et la complexité de sa gestion, doivent pourtant pouvoir être entendus.

Parce qu’on ne peut espérer sécuriser les pratiques sans dépénaliser la consommation : outre que, pour des raisons éthiques, personne ne devrait être emprisonné pour simple usage de drogues [5], on ne peut avoir de clairvoyance sur les pratiques, ni sur les moyens à mettre en œuvre pour les sécuriser, si leur illégalité contraint à les cacher. Le recours à la punition devrait se concentrer sur les dangers comportementaux, qui mettent en jeu la sécurité de tiers. Le reste relève de la prévention ou du soin.

Pour limiter, enfin, les nuisances liées au marché noir : réglementer et/ ou peser sur l’offre, même à la marge, constitue le seul moyen de limiter les violences liées au marché d’une part, à la circulation de produits frelatés d’autre part.

Le cannabis connaît aujourd’hui en France un tel degré d’intégration que son usage pourrait sans risque être réglementé selon le modèle hollandais, qui combine dépénalisation de la consommation et réglementation de la distribution. Non seulement ce modèle a fait ses preuves aux Pays-Bas, mais il dément le risque d’une « épidémie » : le taux moyen de fumeurs de cannabis y est plus bas qu’en France ou en Grande-Bretagne.

Le testing des autres produits doit être légalisé : interdit depuis avril 2005 [6], l’usage de cette technique a pourtant montré qu’elle pesait tant sur la qualité des produits que sur le niveau de connaissances et d’exigence des usagers. Sa diffusion constituerait un contrepoids au cynisme du marché : moins désarmés, mieux informés, les consommateurs pourraient peser sur l’offre.

Ces quelques mesures peuvent être mises en place immédiatement. Voies de sortie d’une « guerre totale à la drogue » qui a fait trop de dégâts, elles doivent aussi constituer l’amorce d’un processus plus large, qui puisse sortir les drogues de l’interdit. Expérimenter des effets psychotropes, pour le plaisir, pour l’expérience ou pour trouver remède à ses maux, n’est ni un vice, ni une maladie. Juste une constante de l’histoire des hommes.

Aude Lalande, Membre du comité de rédaction de la revue Vacarme, ancienne élue de l’association Act Up-Paris, elle mène des recherches ethnologiques sur les usages de drogues.

Notes

[1Sur les antennes de TF1, il avait ainsi répondu à une question : "Sur la drogue, guerre totale parce que nous sommes de tous les pays d’Europe celui où les jeunes fument le plus de cannabis. L’idéologie héritée de 68 qui a consisté à supprimer l’interdit social sur la drogue est une catastrophe. La notion même de drogue douce est une absurdité, si c’est une drogue, elle n’est pas douce."

[2Voir le communiqué de presse du Collectif d’information et de recherche anti-cannabique En 2003 déjà, Act-Up dénonçait le simplisme du ministre Sarkozy sur les drogues : Sarkozy et les drogues : contrairement au ridicule, la bêtise tue.

[3Contrairement à l’affichage gouvernemental : obsession anticannabique à la Mildt.[Note LDH-TOULON]

[4Introduction du livret « Drogues, savoir plus, risquer moins », Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie (MILDT), 2000.

[5En 2005 les incarcérations pour simple usage avaient augmenté de 18,5% par rapport à l’année précédente (Libération, 19 avril 2006).


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