Toulon : le trou de mémoire colonial


article de la rubrique extrême droite > Toulon : la stèle, le carrefour
date de publication : mardi 23 juin 2015
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La prise en compte de certaines plaques commémoratives peut aider à comprendre des pans de l’histoire d’une ville.

C’est ce que montre l’exposé ci-dessous consacré à Toulon et son passé colonial. Il illustre la partialité avec laquelle celui-ci y est traité. N’y aurait-il donc place que pour une seule “mémoire” du passé colonial à Toulon ?


En 1830, une flotte considérable part de Toulon, traverse la Méditerranée et s’empare de la ville d’Alger. Un événement de grande importance qui ne trouvera son épilogue que 132 ans plus tard avec la fin de la guerre d’Algérie. Une plaque, sur une des digues protégeant les plages du Mourillon, commémore le départ de l’escadre française pour Alger le 25 mai 1830 [1]

“afin de rendre la Liberté à la Mer et de faire de l’Algérie une terre de progrès”


« Quelque jugement que l’on puisse aujourd’hui porter sur cette page d’histoire de la France, l’historien de Toulon ne saurait la sous-estimer. C’est en ces murs et dans cette rade que l’expédition s’est préparée, portant l’activité de la ville à un degré inouï, c’est de ce port que sont partis (le 25 mai 1830) et c’est là que sont revenus les navires de guerre, mais aussi de courrier, et de ravitaillement. » (Maurice Agulhon, Histoire de Toulon — Privat éd. 1980)

“éclairer et civiliser le monde”


Œuvre du sculpteur Louis Joseph Daumas, la statue du Génie de la navigation, plus communément désigné par le sobriquet Cuverville, fut inaugurée le 1er mai 1847, en présence du maire, Paul Garnier.
Dans le discours qu’il prononça alors, le maire souligna l’importance de l’allégorie : « éclairer et civiliser le monde, voilà le seul empire que doivent ambitionner les nations. ».

1830 est le début d’une période faste pour Toulon qui devient l’un des pivots de l’expansion coloniale de la France en Afrique du Nord, mais également en Indochine, à Madagascar ... La France reconstitue un domaine colonial. Elle le fait au nom des droits de l’homme ! Objectif affiché : apporter la civilisation aux “indigènes”. Dans la réalité, on applique un code de l’indigénat qui classe les individus en deux catégories : les Européens ont un statut de citoyens, mais les “indigènes” ne sont que des sujets.
Des indigènes qui ont payé d’un lourd tribut leur participation à la libération de Toulon, le 28 août 1944, comme en témoigne la plaque de la Place de la Liberté :

“tirailleurs et spahis algériens”  [2]


On sait ce qu’il est advenu depuis lors de l’empire colonial français. En particulier, en 1962 l’Algérie était indépendante :

« La guerre était devenue inévitable, et il est vain de rechercher les responsabilités immédiates des uns ou des autres : à l’échelle de l’histoire, elles sont microscopiques. Car il y avait, en Algérie, deux légitimités qui s’affrontaient, irréductibles. Celle, d’abord, d’un peuple colonisé qui revendiquait le droit indiscutable de retrouver sa dignité dans l’indépendance. Celle, d’autre part, de Français issus d’une immigration européenne remontant à plusieurs générations et qui exigeaient avec un droit également incontestable de demeurer sur la terre où ils étaient nés et dans laquelle reposaient leurs ancêtres. » (Georges Apap [3], « Le péché originel », L’Humanité du 5 janvier 2001)

Sans doute la guerre d’Algérie a-t-elle contribué, une trentaine d’années plus tard [4], à la victoire du Front national aux élections municipales de 1995. Il ne subsiste que peu de traces "visibles" des six années où l’extrême droite a été aux commandes à la mairie — mise à part l’attribution inexacte du nom d’un général putschiste à un carrefour de la ville, erreur qui a été corrigée par Hubert Falco en juin 2005, par respect de la vérité historique [5].

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La plaque conforme à la vérité.

Les plaques d’inauguration fleurissent sous Hubert Falco. En voici une, située au début du chemin qui permet de gagner la chapelle du Cap Falcon (quartier du Cap Brun) qui héberge la statue de “Notre-Dame du cap Falcon, près d’Oran, rapatriée d’Algérie” [6] :

Récemment, Hubert Falco a accepté qu’une plaque soit fixée sur le bâtiment rénové qui avait abrité l’ancienne Bourse du travail, pour y rappeler l’histoire et les grandes dates du mouvement ouvrier varois.

Mais il manque à Toulon une plaque explicative qui exposerait sereinement et sans polémique inutile l’histoire d’un des monuments les plus spectaculaires de la ville : le monument aux “Martyrs de l’Algérie française” de la porte d’Italie :

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Le monument aux “Martyrs de l’Algérie française” (photo : mars 2006).

Les Toulonnais savent-ils que ce monument était originellement un hommage à l’OAS, sous la forme d’une sculpture représentant Roger Degueldre, un responsables d’un des pires crimes de la fin de la présence française en Algérie : l’assassinat de sang froid de six enseignants, inspecteurs des centres sociaux éducatifs, quatre jours avant la signature des accords d’Evian.

La section LDH de Toulon a demandé à Hubert Falco que, au nom du respect de la vérité historique, une plaque explicative soit installée à proximité de ce monument pour en exposer l’histoire et le sens. Sans succès jusqu’à présent ...

Notes

[1Plus de détails : quelques monuments toulonnais.

Vous trouverez une photo de bien meilleure qualité de cette plaque : http://commons.wikimedia.org/wiki/F....

[2Cette plaque se trouve dans le gazon, place de la Liberté, à gauche de la fontaine.

[3Georges Apap, né en 1926 à Djidjelli et décédé à Béziers en novembre 2013, a laissé le souvenir d’un “grand” magistrat.

[4On notera l’étonnante manifestation, organisée par le “Collectif pour la commémoration de la fin de l’esclavage barbaresque”, qui s’est déroulée autour de la plaque du Mourillon le 25 mai 2006.

[5Raoul Salan a effectivement participé à la libération de Toulon en août 1944, mais il était alors colonel — à la tête du 6e régiment de tirailleurs sénégalais.

[6Lire l’article consacré à son inauguration sur le site de Cuverville.


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