15 mars 1962, 7 janvier 2015 : “la bêtise qui froidement assassine”


article de la rubrique droits de l’Homme > Charlie-Hebdo
date de publication : dimanche 11 janvier 2015
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Dans son édition du 9 janvier 2015, le quotidien La Marseillaise évoque le soutien que l’équipe de Charlie Hebdo était venu apporter en 1995 et 1996 à ceux qui résistaient au Front national à Toulon.

L’édition du même jour de La Marseillaise donne la parole à François Nadiras, un ancien président de la section de Toulon de la Ligue des droits de l’Homme. Ce dernier rappelle que Toulon continue d’honorer un ancien de l’OAS responsable de l’assassinat le 15 mars 1962 à Alger de six fonctionnaires de l’Éducation nationale, un acte aussi abject que ceux commis à Paris le 7 janvier dernier.

Ces derniers événements dramatiques ouvriront-ils les yeux des Toulonnais en les incitant à demander à leurs élus de reconnaître la signification du monument de la Porte d’Italie à Toulon ? [1].

Ce passé douloureux ne doit plus être tabou, l’histoire de ce monument et des « singes sanglants » qu’il honore doit être clairement reconnue
 [2].


Quand Charlie-Hebdo tombait sur Toulon [3]

par Agnès Masseï, La Marseillaise, le 9 janvier 2015


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En collaboration avec les éditions Soleil de Mourad Boudjellal – “abasourdi” par l’assassinat des dessinateurs – Charlie avait consacré en 95 un ouvrage à Toulon qui venait d’élire un maire FN.

Toulon est tombée. Toulon, seule ville en France de plus de 100 000 habitants aux mains du Front national, devient le « laboratoire » des extrémistes.

Tandis que les projecteurs médiatiques sont braqués sur la rade, certaines personnalités décident - à tort ou à raison - de boycotter ce qui est désormais considéré comme « Facholand ». D’autres à l’inverse entendent investir le terrain. Aux côtés de ceux qui refusent de se résigner. L’équipe de Charlie Hebdo est de ceux-là.

En novembre, à l’occasion de la Fête du livre, elle quitte les locaux de sa rédaction parisienne pour une immersion dans ce Toulon qui a fait le choix du pire. Lorsque Philippe Val, alors rédacteur en chef, sollicite une protection de la municipalité pour ses journalistes, la réponse est sans appel : « La mairie n’est pas en charge de la sécurité des ordures, mais seulement de leur ramassage. » Telle est l’ambiance à l’époque. Pas de place pour l’ambiguïté. Qu’importe... Non seulement Charlie ne rebrousse pas chemin mais sort un numéro spécial : Charlie Hebdo saute sur Toulon. Quarante-cinq pages dans la pure veine de ce qu’offre chaque semaine le journal satirique.

Val, Cavanna, Cabu, Tignous, Wolinski, Honoré, Charb... et même le chanteur Renaud. Ils sont tous là. Fidèles à eux-mêmes et à l’esprit qui les anime, chacun y va de sa plume. Acérée, au vitriol, mais toujours empreinte de justesse et d’humour. L’humour malgré tout. Tandis que Cabu crayonne les événements qui lui sautent aux yeux et relève que Toulon est la seule commune de France à accueillir « un monument à la gloire de l’OAS », Charb croque des scènes de la vie quotidienne, n’épargnant ni les apparatchiks ni les électeurs frontistes. Oncle Bernard [Maris] se consacre pour sa part à un entretien avec deux conseillers municipaux socialistes. L’un d’entre eux, Robert Gaïa, s’en souvient non sans émotion. Parce que ce mercredi sanglant, il a d’abord perdu « des copains » : « C’était des mecs super, marrants, déconneurs, cools, ouverts. Ni agressifs ni violents. Ils ne se prenaient pas au sérieux, tout en l’étant pourtant. »

Au cours de ces années noires, Robert Gaïa signera un ouvrage avec Charb, Tignous et Luz : Affreux - Le bêtisier du FN, recueil de « perles » glanées lors des conseils municipaux et illustrées par les caricaturistes.

Surtout, rappelle-t-il, les journalistes de Charlie se sont «  immédiatement mis à la disposition » du combat anti-FN. Ainsi, après 95, ils reviennent en 96 pour une fête du livre organisée par les progressistes dans la ville voisine de La Garde, alors à direction communiste.

Aujourd’hui attristé, l’ancien député socialiste déclare « avoir peur pour demain ». Lorsque le temps « de l’émotion et de la grande union » aura vécu. Il craint, comme tant d’autres, les amalgames, que les termes « étranger », « musulman », « arabe » soient systématiquement accolés à celui de « terroriste ». « Le Front va surfer là-dessus. Il ne faut pas tomber dans ce piège redoutable. » Le rôle des progressistes ? « Expliquer, repréciser, redonner du sens aux mots, sans insulter mais sans jamais, au quotidien, laisser passer un dérapage aux relents racistes. » Bref, « continuer le combat de "Charlie" contre les intégrismes ».

Agnès Massei


La stèle de la Porte d’Italie à Toulon [4]

Il s’agit ici de la stèle érigée pour les « Martyrs de l’Algérie française » inaugurée en 1980 par Jacques Dominati, secrétaire d’État aux Anciens combattants de Giscard. « Un cadeau à l’électorat pied-noir de l’époque, qui n’a pas empêché l’élection de François Mitterrand qui, lui, a fait réhabiliter les généraux putschistes  » glisse au passage François Nadiras. Sur la stèle le visage d’un ancien de l’OAS ... Elle sera plastiquée le 8 juin 1980, avant d’être reconstruite, en partie. Aujourd’hui ? « Elle est toujours fleurie par le maire actuel, Hubert Falco. A mon sens , elle a sa place dans le paysage, mais c’est un monument historique qui doit être mis en valeur en expliquant ce qu’il signifie. Aujourd’hui, il n’y a rien : les touristes la prennent en photo sans comprendre son sens et son histoire. Heureusement La Marseillaise existe qui peut témoigner de cette histoire. » conclut-il.

Guillaume de Saint Vulfran


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Cabu, “Charlie Hebdo saute sur Toulon”

Association Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons

Communiqué

« La bêtise qui froidement assassine » était le titre en Une du Monde du 18 mars 1962 qui reproduisait la lettre de Germaine Tillion, rédigée après l’assassinat le 15 mars par l’OAS de six dirigeants des Centres sociaux éducatifs que la déportée résistante avait créés. Pour elle, les criminels étaient : « Les singes sanglants qui font la loi à Alger ».

Le massacre du 7 janvier 2015 à Paris entre en résonance avec celui du 15 mars 1962 à Alger. Même si « Un crime n’en vaut pas un autre, [si] chaque crime a sa figure » comme l’avait écrit François Mauriac après celui de l’OAS, l’un et l’autre présentent de sinistres similitudes.

À commencer par le procédé pour tuer. Un commando de six tueurs, surarmés, entraînés et décidés avait fait irruption dans les locaux administratifs où se trouvaient réunis les principaux responsables d’un service de l’Éducation nationale qui avaient pour mission de transmettre à la jeunesse algérienne les traditions les plus nobles de l’enseignement républicain. À la main, ils tenaient un stylo.

Le 15 mars 1962, six noms inscrits sur une petite feuille furent appelés parmi les 18 présents dans les bureaux des Centres sociaux. Les six victimes furent alignées devant un mur à l’extérieur de la salle et mitraillées, puis achevées par des coups de grâce.

Une minute de silence fut respectée dans tous les établissements scolaires après la lecture d’un message du ministre de l’Éducation nationale de l’époque.

Notre association qui honore l’œuvre et la mémoire des six fonctionnaires de l’Éducation nationale, rend hommage aux douze victimes du massacre de la rue Nicolas-Appert et partage la douleur de leurs proches. Elle est aussi la nôtre.

Au-delà du procédé criminel, le but de ces deux tueries reste le même à cinquante ans d’intervalle. On a tué hier à Alger et on tue aujourd’hui à Paris ceux qui ont pour mission de permettre aux citoyens de réfléchir. Ces deux terrorismes, l’ancien et l’actuel, ont pour ennemis la République et ses valeurs.

Porter atteinte à la vie est inacceptable, mais l’assassinat d’« intellectuels » choisis pour l’exemple prend une signification particulière, car il est attentat contre les valeurs qui transcendent l’Homme en voulant détruire ce qu’il y a de meilleur en l’Humanité.

Ceux qui voudraient faire la loi à Paris ne la feront pas et la liberté d’expression sera.
« Les singes sanglants qui font la loi à Alger », ne l’ont pas faite et l’amitié entre les peuples algérien et français demeure vivante.
Cet appel à résister à « la bêtise qui froidement assassine », Germaine Tillion le portera au Panthéon en mai prochain.

Le 10 janvier 2015

Jean-Philippe Ould Aoudia, président de l’association
Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons


Notes

[1Pour en savoir plus sur ce monument, voir cette page.

[3Source : « Charlie-Hebdo et le combat anti-FN à Toulon » par Agnès Masseï, La Marseillaise, le 9 janvier 2015

[4Extrait de l’article « Le rôle d’un média : “Dire aussi la vérité sur le passé” », par Guillaume de Saint Vulfran, La Marseillaise, le 9 janvier 2015.


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