France-Algérie : le bruit et la fureur


article de la rubrique la section LDH de Toulon > rencontres à Toulon autour d’Abd el-Kader
date de publication : mercredi 8 décembre 2004
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Le vernissage de l’exposition "Abd el-Kader à Toulon, héros des deux rives", organisée par la section locale de la LDH en partenariat avec la mairie de Toulon, a donné l’occasion au Président de la Ligue des droits de l’Homme d’évoquer les rapports entre l’Algérie et la France : le bruit, la fureur, et les espoirs ...


Andrée Bensoussan, membre de la LDH et commissaire scientifique de l’exposition, a commencé par présenter l’exposition.

" Cette exposition dont la section locale de la LDH a eu l’initiative s’inscrit dans la continuité de la journée du 17 mai 2003 à Toulon, où des personnes issues d’une rive ou de l’autre de la Méditerranée se sont rencontrées et ont parlé du passé, du présent ...

" Évoquer Abd el-Kader c’est faire revivre un moment de l’histoire toulonnaise commun aux populations issues de part et d’autre de la Méditerranée. En effet c’est de Toulon qu’est partie l’expédition d’Alger en 1830, et c’est ici qu’a débuté la détention d’Abd el-Kader, symbole de la résistance à la conquête.

" Nous ne savions pas au départ si nous aurions les documents permettant de construire de toutes pièces une exposition sur ce thème. Mais la découverte des richesses iconographiques et archivistiques locales a donné de l’ampleur à notre projet.

" La plongée dans ces documents m’a permis de mesurer la complexité de ce passé que je croyais connaître comme professeur d’histoire.
J’ai trouvé deux peuples, avec des cultures différentes : une Algérie des débuts de la conquête, avec ses villes, ses confréries, tout un contexte culturel sans lequel on ne peut comprendre le personnage d’Abdel-kader.
J’ai aussi mesuré à quel point le regard porté alors par la France sur l’autre rive était différent de ce qu’il est devenu avec l’entreprise de colonisation totale.

" J’ai la conviction que l’Histoire peut permettre de dépasser les visions unilatérales qui font de l’un le vainqueur et de l’autre le vaincu. Elle fait entendre la parole de l’autre, en cela elle peut contribuer à rapprocher ceux qu’une histoire conflictuelle a opposés. "

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Andrée Bensoussan et Michel Tubiana
devant "la prise de la smala d’Abd el-Kader"

Michel Tubiana, président de la Ligue des droits de l’Homme, a alors pris la parole. Faute de pouvoir vous donner le texte exact de son intervention qui n’a malheureusement pas été enregistrée, nous vous proposons ci-dessous celui qu’il avait rédigé.

Evoquer Abd el-Kader, c’est évoquer tout à la fois le bruit et la fureur, le respect de l’Autre et les espoirs déçus.

Le bruit et la fureur, c’est, bien sûr, cette longue histoire de sang que sont les rapports de la France et de l’Algérie.

Une France hésitante lors de la prise d’Alger en 1830. Affaire de gros sous, bien plus qu’affaire de dignité. Qui sait que le représentant français ne fut souffleté que parce que la France refusait de payer ses dettes au Dey d’Alger ?

Hésitante au point de faire d’Abd el-Kader le souverain des deux tiers de l’Algérie. La longue bataille qui l’opposa à la France ne cessa que le 23 décembre 1847 date à laquelle, ayant à choisir entre périr sous l’épée du Sultan du Maroc qui s’était retourné contre lui et l’exil, il choisit cette seconde solution.

Il ne devait jamais retourner en Algérie, séjournant successivement en France, en Turquie puis à Damas où il décéda en 1883.

Je ne crois pas utile de m’arrêter longtemps sur les faits de guerre d’Abd el-Kader. Non qu’ils fussent déshonorants, après tout il lutta contre ce qu’il faut bien appeler un envahisseur. Mais le génie militaire dont il fit preuve, au point de mettre l’Armée française en sérieuses difficultés, n’est pas la raison essentielle qui le fit passer à l’histoire.

Ce n’est pas le valeureux adversaire de la France qui m’intéresse, c’est bien plus ce qu’il représente en termes d’espoir, certes déçus mais encore vivants sous d’autres formes, et sa conception de l’Humanité.

Les espoirs déçus, ce sont bien entendu les mensonges et les trahisons qui émaillent le rapport entre la France et l’Algérie. Lorsqu’il se rendit à la France, Guizot lui avait promis de l’installer à Alexandrie. Le gouvernement français, comme les suivants, ne respecta pas son engagement. Abd el-Kader devait rester prisonnier durant cinq ans avant que Louis-Napoléon Bonaparte ne le libère.

Arrêtons-nous un instant sur les projets de l’Empereur : royaume arabe, colonie française, camp français, Napoléon III développa une volonté réelle et sincère de ne pas ravaler les Algériens au rang de sujets coloniaux. Les promesses faites ne furent pas respectées et la transportation que provoqua la répression de la Commune permit d’accroître la colonisation et donc la domination sur les « indigènes ».

Les dernières grandes révoltes auront lieu à cette époque : les révoltés de 1871 finirent leurs jours en Nouvelle Calédonie et participeront à l’écrasement de la révolte du Grand chef kanak Ataï en 1878.

Ce qui frappe le plus, au-delà de cette guerre ouverte ou larvée qui ne cessa pas entre 1830 et 1962, ce fut le nombre d’occasions perdues.

L’Empire et son rêve de royaume arabe, le plan Blum-Viollette (rappelons qu’il consistait à donner le droit de vote à 21 000 Algériens aux côtés des 203 000 électeurs français) et enfin le statut de 1947 où l’Assemblée algérienne devait accueillir 60 représentants des 9 millions d’Algériens et 60 représentants du million de Français, sans oublier le trucage éhonté des élections de 1948.

Cet espoir d’une situation juste, respectueuse des identités de chacun, Abd el-Kader l’a porté probablement plus que tout autre. Elle s’appuyait sur une conception de l’Homme profondément enracinée dans l’Islam et profondément ouverte à l’Autre.

S’inspirant d’un des plus grands soufis de l’Islam, Shaykh al-akbar [1], Abd el-Kader n’a jamais conçu sa foi comme étant une source de vérité absolue mais comme une vérité parmi d’autres.

Elle l’entraîna à protéger les chrétiens de Damas, victimes d’émeutes, « par devoir de religion et d’humanité » .

La leçon mérite d’être entendue : d’un côté ou l’autre de la Méditerranée, ce qui est en cause, c’est la faculté de chacun d’extraire de vies croisées et différentes les points communs, les principes universels qui fondent l’Humanité en son entier .

Son adhésion à la Franc-maçonnerie [2] s’inscrit dans le même cheminement.

Abd el-Kader est un exemple, non du bon Arabe musulman ayant fait allégeance mais de celui qui, refusant toute manichéisme, bannissant toute exclusion, fait de sa propre voie la recherche des chemins de l’universel.

Michel Tubiana, le 1er décembre 2004.

Pour terminer, Michel Tubiana [3] a rappelé les nombreuses “victimes des deux bords” de la guerre d’Algérie. Après avoir évoqué les Français d’Algérie, il a longuement insisté sur “le sort honteux fait aux harkis” en France - maintenus des années durant dans des « camps de regroupement ».

Il a conclu en dénonçant les injustices et les discriminations que continuent à rencontrer en France ceux qui sont venus y vivre ainsi que leurs descendants, qu’ils soient ou non de nationalité française.

Notes

[1Ibn `Arabi.

[3Michel Tubiana est né en Algérie.


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