premier procès Marchiani : le marché des chars Leclerc (Renk)


article de la rubrique justice - police > Jean-Charles Marchiani
date de publication : jeudi 13 octobre 2005
version imprimable : imprimer


Les chroniques du procès dans Libération en octobre 2005 :

- Lundi 3 octobre : Marchiani garde le silence.
- Mardi 4 octobre : Un curriculum de soupçons.
- Mercredi 5 octobre : Générosité et bons rapports de voisinage.
- Lundi 10 octobre : L’ex-préfet tire sur les ambulances politiques.
- Mardi 11 octobre : Quatre ans requis contre « l’escroc du renseignement »
- Mercredi 12 octobre : « Ce n’est pas une brebis galeuse »

Jean-Charles Marchiani, préfet de la République

Les cinq affaires du préfet [1]

Novembre 2000. Première perquisition au domicile de Jean-Charles Marchiani, député européen, dans l’affaire des ventes d’armes à l’Angola.

Mai 2001. Mise en examen dans l’affaire de l’« Angolagate ».

Septembre 2002. Transmission au juge d’une partie de ses comptes suisses. Ouverture de l’enquête sur l’affaire Renk/chars Leclerc.

Octobre 2002. Ouverture de l’enquête sur l’affaire du marché de tri de bagages de Roissy.

Janvier 2004. Mise en examen dans l’affaire Elf.

Août 2004. Incarcération de Jean-Charles Marchiani après son échec aux élections européennes un mois plus tôt.

Février 2005. Remise en liberté de Marchiani. Nouvelle mise en examen dans l’affaire de la Sofremi.

JPEG - 12.4 ko
Jean-Charles Marchiani, Toulon, 2001.


Les avocats de Marchiani s’en tiennent au secret d’Etat
A Paris, au premier jour de son procès, l’ex-homme politique a gardé le silence.

par Karl LASKE Libération, mardi 04 octobre 2005

Jean-Charles Marchiani a pris une entrée secondaire pour rejoindre la salle d’audience, hier, au premier jour de son procès pour « trafic d’influence » devant le tribunal correctionnel de Paris. « On a le bon début là : l’homme de l’ombre qui passe par une porte dérobée », s’est félicité un journaliste de télé. A la pause, cinq gendarmes l’ont exfiltré de la salle, plaçant leurs mains devant certains objectifs.

L’homme de l’ombre n’a rien dit. L’ancien émissaire secret de la France dans l’affaire des otages du Liban a renoué avec le silence. Préfet hors cadre, ancien député européen, il est renvoyé devant le tribunal pour des commissions reçues, de 1993 à 1999, du fabricant allemand de boîtes de vitesses Renk, équipant les 436 chars Leclerc vendus par la France aux Emirats Arabes Unis.

Comptes suisses. A la lecture des charges retenues contre lui, Marchiani s’est mordu les lèvres. Il a hoché lentement la tête. Trois prévenus l’ont précédé à la barre. L’homme d’affaires Yves Manuel, 79 ans, l’associé secret de Marchiani auprès de la firme allemande, puis Norbert Schulze et Manfred Hirt, anciens dirigeants de Renk, venus d’Allemagne. Avant que le dossier soit examiné au fond, les avocats ont soulevé, hier, leurs objections juridiques, estimant tour à tour, l’affaire « prescrite » ou la procédure « irrégulière ». Les avocats de Marchiani ont ainsi soutenu que la Suisse, où Marchiani avait ses comptes, n’aurait pas dû accorder l’entraide judiciaire à la France. Ils avaient fait de nombreux recours pour empêcher la transmission des relevés bancaires, au motif que les « intérêts supérieurs de l’Etat français » étaient en cause : ses comptes ayant été, selon le préfet, sous contrôle de la DGSE, pour les opérations spéciales, des informations démenties par l’enquête. « C’est une affaire politique, s’est exclamé Me Jacques Trémolet de Villers, l’avocat de Marchiani. Ce n’est que politique et militaire. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a des zones d’ombre et des zones de secret. L’ensemble de ces éléments ne pouvait pas être utilisé dans une procédure pénale. » C’est d’ailleurs « un véritable procès en sorcellerie qui s’annonce », à entendre Me Jean-Louis Seatelli, second avocat de Marchiani. Le juge d’instruction Philippe Courroye a persisté « diaboliquement », selon le mot d’un avocat.

Ecoutes téléphoniques. A en croire la défense, l’affaire « politique et militaire » s’est doublée d’une dimension quasi diplomatique. En juillet dernier, sous l’impulsion de Jean-Charles Marchiani, la commission juridique du Parlement européen a contesté l’arrêt de la Cour de cassation validant les écoutes téléphoniques effectuées à son encontre. L’ancien député européen avait été placé sur écoute dès le lendemain de sa non-réélection, en juin 2004. Le Parlement a estimé qu’il s’agissait d’une violation de son immunité, venant théoriquement à son terme un mois plus tard, à la réouverture des sessions du nouveau Parlement élu.

« Dès que j’ai lu ces écoutes, j’ai pensé dans le fond de mon âme que c’était une méthode ignoble, sans noblesse, s’insurge Me Trémolet de Villers. On ne fonde pas une mise en examen sur des bribes de conversations téléphoniques. » « Le régime des immunités ne couvre que les mesures de coercition », a rappelé la procureure de la République, Marie-Christine Daubigney, qui a rapidement balayé tous les arguments de la défense, en rappelant qu’ils avaient déjà été soumis à la chambre d’accusation et rejetés.

____________________________


Un curriculum de soupçons
L’ex-préfet a évoqué son parcours d’agent secret et ses années proches du pouvoir.

par Karl LASKE, Libération, mercredi 05 octobre 2005

JPEG - 12.4 ko
Jean-Charles Marchiani, le 4 oct. 05 (AFP/Thomas Coex)

« A un moment donné, dans les affaires de prise d’otages, on est bien obligé d’utiliser des gens comme moi ! » Au deuxième jour de son procès, à Paris, pour « trafic d’influence », Jean-Charles Marchiani a eu du mal à évoquer sa carrière d’homme de l’ombre, ses opérations spéciales. Il est renvoyé devant le tribunal pour avoir perçu, de 1993 à 1999, 1,2 million d’euros du fabriquant allemand de boîtes de vitesse des 436 chars Leclerc vendus aux Emirats arabes unis.

« Offre ». Lorsqu’il a commencé à percevoir ces commissions, Marchiani venait d’être nommé préfet. Lorsqu’elles ont cessé, il venait d’être élu au Parlement européen. Le président Olivier Leurent veut comprendre. Quel agent a-t-il vraiment été ? Quel préfet ? Quel homme d’affaires ? Quel élu ? Pourquoi les soupçons s’accumulent-ils sur le moindre épisode de son curriculum ? « Si je suis poursuivi pour avoir conduit des activités parallèles, il faut le dire », a fini par se plaindre Marchiani.

Etudiant, il fait déjà du renseignement. En 1961. Il est « boursier » des services spéciaux. Mais, trois ans après son intégration, il démissionne. Une note au dossier évoque « les erreurs de manipulation d’un agent » dans l’affaire Markovic. Certains cherchent alors à mêler Claude Pompidou, femme du Premier ministre, à la disparition du garde du corps d’Alain Delon. « Cette affaire vous poursuit, remarque le président, même M. François Léotard [2] en a parlé au juge. » Aucun rapport avec sa démission, soutient-il : « On m’a fait une offre dans le privé. »

Corse. Le privé, c’est Peugeot, Air France, Servair et les hôtels Méridien, dont il devient secrétaire général. Non sans conduire, simultanément, « des opérations à l’extérieur, sur la Corne de l’Afrique ». « Ça n’aurait pas été plus simple de rester au Sdece ? » remarque, faux naïf, le président. Au passage, la gestion hasardeuse de Servair lui vaut trois mois de détention provisoire en 1985, puis un non-lieu.

Peu après les attentats de 1986, Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, le choisit pour créer une cellule de « renseignement et d’action ». Le président : « Comment avez-vous connu M. Pasqua ? » Marchiani : « En 68, dans la mouvance corse de Paris... » Puis : « Nos villages sont voisins. » « J’ai donc été chargé de trouver l’argent, les hommes, les avions, les bateaux », reprend Marchiani, alors chez Thomson. La « cellule Marchiani » obtient la libération des otages du Liban en 1988. Marchiani assure que le dispositif secret, en particulier bancaire, aurait été maintenu par la suite. Une explication aux différents comptes bancaires retrouvés. Pasqua l’a démenti. Marchiani insiste : « J’ai demandé à Chirac : " Mon dispositif, qu’est-ce qu’on en fait ?" Jacques Chirac m’a dit : "Vous le maintenez." »

Ecoutes. En 1993, au retour de la droite, il rêve de prendre la tête des services spéciaux. Il est nommé préfet à l’automne. « J’avais la promesse d’être nommé à la tête de la DGSE, raconte-t-il. C’est uniquement pour ça que je suis entré à la Préfectorale. » Ministre de la Défense, Léotard met son nom en fin de liste des candidats. « M. Léotard ne me voulait pas à la tête de la DGSE. Il s’est mis 500 millions d’anciens francs de fonds secrets dans la poche. Si j’avais été patron de la DGSE, il n’aurait pas pu le faire. » Nommé préfet du Var en novembre 1995, il retrouve Léotard, maire de Fréjus.

Devant le juge, l’ancien ministre évoque « les écoutes illégales » pratiquées par le préfet : « Il y avait chez Marchiani un côté de basse police. » « Mon attitude vis-à-vis de Léotard, c’était les ordres, se défend Marchiani. Les ordres venaient de très, très haut. » Dans la famille des ennemis, l’ancien préfet Yves Bonnet, ex-patron de la DST, est bien placé aussi. Il a traité Marchiani d’« opportuniste », d’« escroc au renseignement ». Marchiani parle à son sujet de « connivence avec une puissance étrangère », et d’« escroquerie aux personnes âgées ». Soudain, il verse une larme. Le sort des moines de Tibehirine est évoqué. Un autre ennemi dont il n’a pas parlé. « C’est une affaire émouvante, soupire-t-il. M. Juppé a le sang de ces hommes de foi sur les mains. » En 1996, le Premier ministre l’avait empêché de négocier, soutient-il.

____________________________

Générosité et bons rapports de voisinage
Les prévenus, soupçonnés de trafic d’influence, ont évoqué des rencontres anodines.

par Karl LASKE Libération, jeudi 06 octobre 2005

« Nous saurons tout sur le 8, rue Emile-Accolas », s’est amusé le président Olivier Leurent au début du procès Marchiani. Il ne croyait pas si bien dire. A entendre les prévenus, l’affaire des commissions versées par le fabricant allemand de boîtes de vitesses Renk au préfet Jean-Charles Marchiani pourrait n’être qu’un vaste malentendu entre voisins. Du 8, rue Emile-Accolas justement. C’est là que réside le préfet. Là aussi qu’habite l’intermédiaire du groupe Renk, Yves Manuel, 79 ans, qui a reversé la moitié de sa commission à Marchiani. Au même étage. « M. de Charette (ex-ministre des Affaires étrangères) vit dans cet immeuble aussi, a précisé Manuel. Je crois que M. Perben (actuel ministre des Transports) l’a quitté... » « Quel voisinage ! », a dit le président.

« Pivot ». Lors de l’instruction, Yves Manuel avait avoué avoir « associé » son voisin préfet au travail de lobbying visant à soutenir Renk. Les Allemands concluaient alors un marché de 436 boîtes de vitesses destinées à équiper les chars Leclerc vendus aux Emirats arabes unis. Manuel précisait qu’il avait « tout de suite pensé » à Marchiani pour lui « ouvrir les portes » : il connaissait « beaucoup de monde au ministère de la Défense ». Manuel songeait qu’il pourrait être « le pivot de toute cette opération ». Ils ont d’ailleurs partagé 50-50 la commission de Renk : 2,4 millions d’euros, versés entre 1993 et 1999.

Devant le tribunal, Yves Manuel voit les choses autrement. Les policiers ont forcé ses aveux. Il a d’autres souvenirs : « La vraie raison, c’est que Marchiani était un ami. » Ou : « Je vais voir un voisin que j’aime bien. » « J’ai dit à Marchiani : "Vous allez me prendre pour un fou, mais je vous donne la moitié : c’est de bon coeur." Je lui ai fait un beau cadeau, il pouvait en faire ce qu’il voulait, jouer aux courses... Oui, c’était de l’argent facilement gagné. Cela n’arrive pas tous les jours. Quand on dérange comme ça M. Marchiani, on a ensuite un geste de gentillesse. »

De l’amitié, il y en avait sûrement entre ces voisins-là. L’intermédiaire avait rendu d’autres services au préfet. Comme recevoir 5 millions de dollars pour son compte dans l’affaire des ventes d’armes à l’Angola. Ou prévenir de sa part les employés du marchand d’armes Pierre Falcone de l’imminence d’une perquisition dans leurs bureaux. Au début de l’affaire Renk, c’est Marchiani qui déboule chez lui pour lui demander de « faire comme son fils » et de ne « pas évoquer les comptes offshore ». Mme Marchiani aussi qui va trouver Mme Manuel.

« Clés ». Assistés d’une interprète, Manfred Hirt et Norbert Schulze, les dirigeants de Renk poursuivis pour « trafic d’influence actif », ajoutent leur part d’ombre. Ils ont rencontré Marchiani chez Manuel, rue Accolas, mais sans savoir qui il était. Lors de l’instruction, ils avaient signalé que Marchiani « avait les clés » pour leurs « problèmes avec les autorités françaises ». Mais la police, encore elle, avait forcé leurs aveux. Ils n’ont en fait rencontré Marchiani que « pour lui dire bonjour ». « On a échangé quelques mots, déclare Manfred Hirt. C’était anodin, banal. » « De temps en temps, M. Marchiani sonnait à la porte, a conclu Yves Manuel. M. Hirt se trouvait là par hasard. » Le préfet sera interrogé lundi prochain.

____________________________

L’ex-préfet tire sur les ambulances politiques
Il s’en est pris à Juppé et Léotard, mais un témoin met à mal sa défense.

par Karl LASKE,
Libération, mardi 11 octobre 2005

Avant d’entrer dans la salle d’audience, Jean-Charles Marchiani a eu droit, hier, au salut militaire des gendarmes. Discret. Il a répondu par une poignée de main à chacun. Poursuivi pour « trafic d’influence » pour les commissions reçues du fabricant allemand de boîtes de vitesse Renk de 1993 à 1999, le préfet hors cadre a semblé interpréter plusieurs personnages, alternant étonnement, indignation, aveu. Mains sur le costume, il a décliné, sur tous les tons, son interrogation principale : « Qu’est-ce qu’on me reproche ? Je voudrais savoir qu’est-ce qu’on me reproche ? » Les membres du tribunal sont avertis, d’entrée, qu’ils pourraient « être les enfants ou les petits-enfants des prévenus ». Marchiani a connu tellement de guerres secrètes. Le tribunal pourrait s’y perdre. Il le clame depuis le début de l’instruction, ses comptes en Suisse renvoient au dispositif secret créé lors de l’affaire des otages du Liban ­ dénouée en 1988. « J’assumais la responsabilité de toutes les opérations menées à l’extérieur depuis 1986, assure-t-il. S’il y a eu l’ombre d’un trafic d’influence, c’est moi le responsable, mais il n’a pas pu y en avoir. » Ses comptes ont affiché un solde positif de 10 millions d’euros. Marchiani doute : « On mélange les comptes, bon, mettons ! Je prends la responsabilité de tout, mettons ! Mais là j’ai l’impression qu’on mélange les francs et les euros, les deutschemarks et les dollars. »

Dispositif. L’existence d’un circuit de collecte de pots-de-vin cautionné par l’Etat a bien sûr été démenti de toutes parts. « Le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé, le Premier ministre Edouard Balladur, le ministre de la Défense François Léotard, tous disent que ces explications leur paraissent absurdes », fait remarquer le président Olivier Leurent. « Juppé, je vous ai démontré qu’il mentait, rétorque Marchiani. Quant à Léotard, il vous dit qu’il existait les fonds secrets pour cela, mais lui, il les a volés, il les a volés ! » Le président rappelle que Charles Pasqua a contesté lui aussi le maintien du dispositif après 1988. Imperceptiblement, Marchiani change son fusil d’épaule. Il menait ses « propres actions » au « bénéfice des minorités chrétiennes », souligne-t-il, au Soudan notamment. S’il a reçu 1,2 million d’euros de l’intermédiaire Yves Manuel, c’est que ce dernier « connaissait [son] action »... politique. « On est bien loin des boîtes de vitesse », soupire-t-il.

Partager. La semaine dernière, Manuel, 79 ans, a tenté d’exonérer un peu Marchiani, en soulignant qu’il avait voulu lui faire « un beau cadeau ». Partager avec lui sa commission de la firme Renk, fournisseur de boîtes de vitesse pour les chars Leclerc vendus aux Emirats arabes unis. Pour Marchiani, 130 000 francs par mois pendant six ans versés en Suisse. Manuel confirme son intention première : « J’ai été très généreux avec Marchiani pour d’éventuels rendez-vous qu’il pouvait prendre avec la société Renk », fait-il remarquer. Il a bien demandé à Marchiani « s’il pouvait l’aider », « en cas de blocage ». « Je ne connaissais personne à la DGSE », soupire Manuel. « On est bien loin d’un don pour financer vos actions », fait remarquer le président se tournant vers Marchiani.

« Manuel a dit ça après avoir été torturé par des policiers nazis », s’insurge d’abord le préfet. Une fois n’est pas coutume, une chambre du tribunal accepte l’outrage aux forces de l’ordre sans broncher. Le président préfère contourner l’incident. Pourquoi Marchiani a-t-il donc rencontré les représentants de Renk ? « J’ai voulu voir ces gens-là avant d’accepter cet argent, répond le préfet. On s’est renseigné en Allemagne sur cette société. On ne pouvait pas accepter de l’argent provenant de la spéculation immobilière ou de boîtes de nuit à Berlin. »

Qui se cache derrière ce « on » ? Le président rappelle les procurations faites à Mme Marchiani et à ses fils. L’argent en espèces qu’il leur versait. Le projet d’une « fondation de famille » à Genève. « Si j’étais mort, j’ai vu ce qu’on a fait pour les autres, on n’aurait rien fait pour ma famille », rétorque Marchiani. D’ailleurs, l’argent versé par Renk a été géré « en bon père de famille ». « Il n’y a pas un mark de bougé, m’sieur l’président ! » jure Marchiani.

____________________________


Quatre ans requis contre « l’escroc du renseignement »
Réquisitoire hier contre les prévenus, accusés de trafic d’influence.

par Karl LASKE,
Libération, mercredi 12 octobre 2005

JPEG - 6.8 ko
Jean-Charles Marchiani, le 11 oct. 2005

Jean-Charles Marchiani est resté groggy. Les yeux ronds. L’air de ne pas y croire, une fois encore. La procureure de la République Marie-Christine Daubigné a requis, hier, à l’encontre de l’ancien bras droit de Charles Pasqua, ancien député européen, préfet hors cadre, une peine de quatre ans d’emprisonnement ferme, une amende de 150 000 euros, une privation des droits civiques pour cinq ans, et bien sûr la confiscation des sommes provenant du trafic d’influence présumé. 1,2 million d’euros : c’est l’argent que Marchiani a reçu, de 1994 à 1999, du fabricant allemand de boîtes de vitesses Renk, équipant les chars Leclerc vendus aux Emirats.

Le préfet, si souvent fanfaron, a cessé de rire. A l’issue de débats, Jean-Charles Marchiani est, d’après la procureure, « le prédateur » de ce dossier. « Celui qui, à travers son comportement, déshonore les plus hautes fonctions de l’Etat », tranche-t-elle. « Qui, sous couvert de ses hautes missions, ne vise en réalité que l’hégémonie de son patrimoine. » « Celui qui, enfin, continue de jouer les escrocs comme il en a toujours été soupçonné. »

« Méthodes gestapistes »

« Escroc » : le mot résonne dans la salle d’audience. Sans animosité apparente. Comme une évidence. Marie-Christine Daubigné requiert une peine de deux ans avec sursis à l’encontre de Manfred Hirt et Norbert Schulze, les dirigeants de Renk, prévenus de « trafic d’influence actif ». Elle réclame une peine de trois ans avec sursis à l’encontre d’Yves Manuel, l’intermédiaire, complice de Marchiani, « compte tenu de son âge » ­ 79 ans.

La procureure commence par un rappel à l’ordre. Le parquet, fait-elle savoir, entend donner « suite » aux propos injurieux de Jean-Charles Marchiani à l’endroit des enquêteurs de la brigade financière qu’il a traités de « nazis » usant de « méthodes gestapistes », la veille. « Ces propos sont indignes, lance-t-elle. Ils procèdent d’une « mise en scène ». Cette « mauvaise pièce » de théâtre, la procureure en a le titre : « Il faut sauver le soldat Marchiani ! »

Barbouzeries des années 70

Retour sur les faits : Yves Manuel, voisin de palier de Marchiani, a décroché, en 1993, un contrat de la firme Renk pour suivre le marché de l’équipement des chars Leclerc en boîtes de vitesse. « Le contrat est de droit suisse, signé en Allemagne, par une société irlandaise, l’argent est versé à Londres, rappelle la procureure. La bagatelle de 5 millions de deutsche mark » (2,4 millions d’euros) est secrètement partagée entre Manuel et Marchiani « sans qu’on sache vraiment pourquoi ». Pas de prestations. Aucun document. « Il est demandé à Manuel une chose : d’ouvrir les portes auprès des autorités officielles, remarque Marie-Christine Daubigné. En réalité, Manuel est payé pour avoir accès à une personne, et cette personne, ou cet ami, c’est Jean-Charles Marchiani. » Les Allemands savent qu’il est « un fonctionnaire influent », voire... « un membre du gouvernement » !

La procureure se penche sur la biographie du préfet. Sa curieuse démission des services spéciaux, les barbouzeries des années 70, les « entorses aux principes » signalées par Edouard Balladur, son côté « basse police » dénoncé par François Léotard, sans oublier le « héros de la nation », l’homme qui a libéré les otages du Liban... « Il y a deux ou trois portraits possibles », commente Marie-Christine Daubigné. L’un d’eux s’impose : « L’escroc au renseignement. »

L’affaire des boîtes de vitesses. Marchiani connaissait l’origine des fonds, il avait rencontré les Allemands. Il conteste « avoir exercé la moindre influence ». « En 1993, il n’était pas persona non grata au ministère de la Défense, mais cela importe peu, souligne la procureure. Alors qu’il est fonctionnaire, Jean-Charles Marchiani accepte de recevoir des fonds sur un compte offshore. D’une société qui a bien du mal à se faire entendre des autorités. » Pour la magistrate, Marchiani manque « singulièrement de pudeur » lorsqu’il affirme que cet argent lui est versé « pour maintenir son dispositif de lutte antiterroriste ».

« Fortune de 9 millions d’euros »

« Loin de moi l’idée de contester la participation de M. Marchiani à des libérations d’otages, mais là, c’est une diversion », commente-t-elle. La DGSE a ses fonds spéciaux ­ 130 millions d’euros en 2001, signale-t-elle. Elle n’a nul besoin « de faire appel aux comptes de Jean-Charles Marchiani ». D’ailleurs, les 600 000 francs retirés chaque année de ses comptes personnels « ne semblent pas à la hauteur des besoins du type de missions décrit par Marchiani ». C’est bien de « son usage personnel » dont il s’agit. « M. Marchiani est aujourd’hui à la tête d’une fortune évaluée à 9 millions d’euros. Alors conclusion : c’est un escroc ! » tranche la procureure.

____________________________


« Ce n’est pas une brebis galeuse »
Dernières tentatives des avocats pour éviter la prison à leur client.

par Karl LASKE,
Libération, jeudi 13 octobre 2005

L’odeur du maquis comme si on y était. Me Seatelli, l’un des avocats de Jean-Charles Marchiani, n’a pas pu s’empêcher de rappeler les « origines » corses de son client, au dernier jour du procès dans l’affaire des boîtes de vitesses du char Leclerc. « Cet homme est originaire d’un petit village de la Corse profonde, Mazzoti, et le nom de Marchiani y apparaît en 1810 puis en 1942 et, dans l’intervalle, en 1915. Le père de Jean-Charles Marchiani, au moment où la Corse est libérée, a prêté serment de mourir corse et toujours français. » La veille, la procureure a réclamé quatre ans de prison à l’encontre de l’ex-préfet, l’estimant coupable de « trafic d’influence passif » pour avoir « accepté de recevoir » 1,2 million d’euros de la firme Renk, de 1994 à 1999.

Les avocats de la défense ne cachent pas leur défaitisme, évoquant « la chronique de quatre condamnations annoncées ». Celles de l’ami intermédiaire, Yves Manuel, 79 ans (trois ans avec sursis requis), et des deux dirigeants allemands de la firme de boîtes de vitesses (deux ans avec sursis réclamés). « Je peux comprendre qu’on prive quelqu’un de liberté, a poursuivi Me Seatelli, je ne peux accepter qu’on lui retire sa dignité. » N’hésitant pas à qualifier l’ex-préfet d’« escroc » et de « brebis galeuse », la procureure a expliqué que, « dans un monde idéal  », « l’appareil d’Etat ferait bloc pour l’empêcher de nuire ». « En l’absence de preuves, réagit l’avocat de Marchiani, on a préféré salir quelqu’un qui, peut-être, a un passé sulfureux, qui, peut-être, a refusé de parler... Jean-Charles Marchiani n’est pas cette brebis galeuse dont on vous a parlé. » Dire que les Allemands de Renk ont payé Yves Manuel « pour avoir accès à Jean-Charles Marchiani » est « une affirmation gratuite », soutient Me Herzog, avocat de l’intermédiaire. « Cela a le goût du trafic d’influence, mais ce n’est pas du trafic d’influence », conclut-il. Jugement le 14 décembre.

Lundi, l’ex-préfet reviendra devant les juges dans l’affaire des commissions reçues de la société Vanderland Industries pour le marché du tri de bagages de l’aéroport de Roissy.

Notes

[1Jean-Charles Marchiani a été préfet du Var du 29 novembre 1995 au 24 juillet 1997.

[2Ancien ministre de la Défense.


Suivre la vie du site  RSS 2.0 | le site national de la LDH | SPIP