“le monde selon Monsanto” par Marie-Monique Robin


article de la rubrique droits de l’Homme > développement durable
date de publication : samedi 8 mars 2008
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Mensonges, falsifications d’études, pressions sur les politiques, les scientifiques et les médias… Le livre de Marie-Monique Robin [1]
met en évidence les méthodes peu scrupuleuses utilisées par l’entreprise Monsanto pour parvenir à l’extension planétaire des cultures OGM (en 2007, elles couvraient cent millions d’hectares, soit 7 % de la superficie arable mondiale), sans aucun contrôle sérieux de leurs effets sur la nature et la santé humaine.

Ci-dessous, en guise de présentation, la préface de l’ouvrage par Nicolas Hulot.


Mardi 11 Mars à 21 heures sur Arte, diffusion du film
« Le monde selon Monsanto, de la dioxine aux OGM, une multinationale qui vous veut du bien »
de Marie-Monique Robin.

Une enquête rigoureuse et approfondie sur la multinationale productrice de l’agent orange, de la dioxine, de l’hormone de croissance, du Round Up et des OGM.


Implantée dans quarante-six pays, Monsanto est devenue le leader mondial des OGM, mais aussi l’une des entreprises les plus controversées de l’histoire industrielle avec la production de PCB (pyralène), d’herbicides dévastateurs (comme l’agent orange pendant la guerre du Viêt-nam) ou d’hormones de croissance bovine et laitière (interdites en Europe). Depuis sa création en 1901, la firme a accumulé les procès en raison de la toxicité de ses produits, mais se présente aujourd’hui comme une entreprise des « sciences de la vie », convertie aux vertus du développement durable. Grâce à la commercialisation de semences transgéniques, elle prétend vouloir faire reculer les limites des écosystèmes pour le bien de l’humanité. Qu’en est-il exactement ? Quels sont les objectifs de cette entreprise, qui, après avoir longtemps négligé les impacts écologiques et humains de ses activités, s’intéresse tout à coup au problème de la faim dans le monde au point de se donner des allures d’organisation humanitaire ?

Fruit d’une enquête exceptionnelle de trois ans qui a conduit Marie-Monique Robin sur trois continents (Amérique du Nord et du Sud, Europe et Asie), ce livre retrace l’histoire fort mal connue de la compagnie de Saint-Louis (Missouri). S’appuyant sur des documents inédits, des témoignages de victimes, de scientifiques ou d’hommes politiques, le livre reconstitue la genèse d’un empire industriel, qui, à grand renfort de rapports mensongers, de collusion avec l’administration nord-américaine, de pressions et tentatives de corruption, est devenu le premier semencier du monde. [2]

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Une démarche de salubrité publique

La préface de Nicolas Hulot

Au fur et à mesure que je progressais dans la lecture de l’ouvrage de Marie-Monique Robin, un flot d’interrogations lourdes de conséquences m’a pris à la gorge, jusqu’à me donner un véritable sentiment d’angoisse, que je résumerais en une question : comment est-ce possible ? Comment Monsanto, cette firme emblématique de la saga de l’agrochimie mondiale, a-t-elle pu commettre autant d’erreurs fatales et répandre sur le marché des produits aussi nuisibles à la santé humaine et à l’environnement ? Comment cette entreprise a-t-elle réussi à mener son business comme si de rien n’était, en étendant chaque fois un peu plus son influence (et sa fortune), alors que son histoire est jalonnée d’événements ô combien dramatiques ? Comment est-elle parvenue si tranquillement à dissimuler les faits, à tromper le monde ? Pourquoi a-t-elle pu poursuivre sans souci ses activités malgré les lourdes condamnations judiciaires qui l’ont frappée et en dépit des interdictions qui ont été apposées sur certains de ses produits (après, hélas, qu’ils aient commis maints dégâts irréversibles) ?

Le livre de Marie-Monique Robin découvre une réalité qui fait mal aux yeux et qui serre le cœur, celle d’une entreprise à l’arrogance bien trempée, surfant avec désinvolture sur la douleur des victimes et la destruction des écosystèmes. Au fil des pages, le mystère se dévoile. On y voit prospérer une entreprise dont l’histoire "constitue un paradigme des aberrations dans lesquelles s’est engluée la société industrielle". On se pince souvent pour y croire, mais la démonstration est limpide et on comprend d’où Monsanto tire sa puissance, comment ses mensonges l’ont emporté sur la vérité, pourquoi nombre de ses produits présentés comme miraculeux se sont au final souvent révélés des cauchemars. Autrement dit, au moment où la firme nord-américaine se dote d’une ambition encore plus "totalisante" que les précédentes — imposer les organismes génétiquement modifiés (OGM) à la paysannerie et à la consommation alimentaire mondiale —, ce livre indispensable autorise à se demander, tant qu’il est encore temps, s’il faut continuer à permettre à une société comme Monsanto de détenir l’avenir de l’humanité dans ses éprouvettes et d’imposer un nouvel ordre agricole mondial.

Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot. Je ne crois pas que l’action des entreprises soit systématiquement machiavélique. On me dira que les risques inhérents au cheminement du progrès scientifique impliquent qu’il faille casser des œufs pour réussir l’omelette. Mais quand même ! Où est l’omelette ? Derrière les proclamations de bienfaiteur de l’humanité que s’octroie l’entreprise et les inévitables aléas de la recherche scientifique, le bilan est accablant.

Faisons le compte. Comment la société Monsanto est-elle devenue un des principaux empires industriels de la planète ? En inscrivant à son pedigree rien moins que la production à grande échelle de quelques-uns des produits les plus dangereux de l’ère moderne : les PCB (ou pyralène), qui servent de liquide réfrigérant et lubrifiant et dont la nocivité est dévastatrice pour la santé humaine et la chaîne alimentaire, interdits après constat de contamination massive ; la dioxine, dont quelques grammes seulement suffisent à empoisonner une grande ville et dont la fabrication sera aussi interdite, développée à partir d’un herbicide de la firme, lequel sera à la base du tristement célèbre Agent orange, le défoliant déversé sur les forêts et les villages vietnamiens (ce qui permettra à Monsanto de décrocher au Pentagone le plus gros contrat de son histoire) ; les hormones de croissance laitière et bovine — premier banc d’essai des OGM —, dont l’objectif est de faire produire l’animal au-delà de ses capacités naturelles malgré les conséquences avérées sur la santé humaine ; le désherbant Roundup, présenté à longueur d’écrans publicitaires comme biodégradable et favorable à l’environnement, affirmation sèchement contredite par des décisions de justice aux États-Unis comme en Europe…

Nous avions des doutes sérieux par rapport à certaines pratiques de cette entreprise, en particulier ses méthodes de police à l’encontre des agriculteurs. Le livre de Marie-Monique Robin non seulement les confirme, mais il donne à voir une face cachée qui ne semble pas devoir être contestée : une entreprise mue par le seul moteur du business, ce qui n’étonnera guère, mais plus inquiétant encore, une entreprise dont l’activité est sous-tendue par une incroyable prétention à n’en faire qu’à sa tête, une firme experte à passer à travers les gouttes et à persévérer dans ses méthodes envers et contre tous, convaincue sans doute qu’elle sait mieux que quiconque ce qui est bon pour l’humanité, persuadée de n’avoir de comptes à rendre à personne, s’appropriant la planète comme son terrain de jeu et de profit. Dans le positionnement hors du champ de la démocratie de Monsanto, on ne sait quoi l’emporte, de l’aveuglement mercantile, de l’orgueil scientiste ou du cynisme pur et simple. L’enquête de Marie-Monique Robin est serrée, elle est conduite au laser, les faits sont là, indubitables, les témoignages nombreux et concordants, les écrits dévoilés, les archives décryptées. Son livre n’est pas un pamphlet nourri de fantasmes ou de ragots. Il fait surgir un réel terrifiant. Car durant de longues années de commercialisation de ses produits — qu’il s’agisse du PCB, des herbicides à la dioxine, des hormones de croissance ou du Roundup —, la société Monsanto n’ignorait rien de leur nocivité. Les documents que le livre révèle ne laissent planer aucun doute. L’entreprise a pris l’habitude d’affirmer publiquement le contraire des connaissances dont elle dispose en interne. Grâce à Marie-Monique Robin, nous savons désormais que Monsanto savait ! Oui, l’entreprise connaissait les conséquences toxiques de ses productions. Elle n’en a pas moins persévéré. Et on l’a laissé faire…

Voici maintenant que la firme Monsanto revient en force et prétend que les OGM, dont elle est le principal producteur de semences, sont développés par ses soins pour "aider les paysans du monde à produire des aliments plus sains tout en réduisant l’impact de l’agriculture sur l’environnement". L’entreprise affirme qu’elle a changé et qu’elle a rompu avec son passé de chimiste irresponsable. Nous n’avons pas la compétence scientifique pour juger de la toxicité de certaines molécules ou des risques que les manipulations génétiques font courir. Nous savons seulement que la communauté scientifique est très partagée sur les effets de la transgenèse et que les retours d’expérience sur les OGM cultivés n’apportent la preuve ni de leur innocuité pour la santé et l’environnement, ni de leur capacité à intensifier la production alimentaire pour vaincre la faim. Le bilan qu’en dresse Marie-Monique Robin au Mexique, en Argentine, au Paraguay, aux États-Unis, au Canada, en Inde, est en tout cas affligeant. Nous savons aussi que les semis du maïs 810 de Monsanto, le seul qui était cultivé en France à des fins commerciales, ont été sagement suspendus en janvier 2008 par le gouvernement après qu’une haute autorité, née du Grenelle de l’environnement, a relevé des faits scientifiques nouveaux et des interrogations troublantes. Plus généralement, nous savons, comme n’importe quel citoyen de la Terre disposant d’un zeste de sens commun, qu’il faut oser crier halte au feu quand, à l’évidence, les logiques industrielles et commerciales dépassent les limites des plus élémentaires précautions.

Aujourd’hui, alors qu’un vrai débat scientifique, économique et de société agite la France et l’Europe sur les conséquences sanitaires et environnementales des OGM, ainsi que sur leurs prolongements sur la condition paysanne et le brevetage du vivant, le livre de Marie-Monique Robin tombe à pic. Il doit être considéré comme un travail de salubrité publique et lu à ce titre.

La crise écologique globale appelle à une transformation de grande ampleur dans l’organisation économique et sociale des communautés humaines. Elle interroge en particulier gravement la capacité de l’agriculture mondiale de fournir des ressources alimentaires suffisantes aux futurs 9 milliards d’habitants de la planète. Nul doute que l’innovation scientifique et technologique puisse jouer un rôle dynamique. Mais pas dans n’importe quel sens, pas entre n’importe quelles mains !

Car ce serait quoi, le monde selon Monsanto ?

Nicolas Hulot

P.-S.

Quelques compléments à l’enquête diffusée sur ARTE : Les OGM représentent-ils un progrès pour l’humanité ou un danger pour le vivant ?

Notes

[1Marie-Monique Robin, Le monde selon Monsanto, De la dioxine aux OGM, une multinationale qui vous veut du bien, préface de Nicolas Hulot, coédition ARTE éditions / La Découverte, mars 2008, 372 pages, 20 €.

Signalons que le précédent livre de Marie-Monique Robin “Escadrons de la mort, l’école française” vient d’être publié en collection de poche.


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