la hiérarchie catholique veut un Téléthon « éthique »


article de la rubrique droits de l’Homme > bioéthique
date de publication : jeudi 30 novembre 2006
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Rappelant les positions doctrinales de l’Eglise concernant le statut de l’embryon, l’évêque de Fréjus–Toulon a cautionné l’appel de « l’observatoire sociopolitique » de son diocèse à ne plus financer le Téléthon et à réserver les dons à des organismes comme la Fondation Jérôme-Lejeune.

Cette prise de position, relayée par de nombreux évêques mais assez largement incomprise par l’opinion publique, entraine de sérieuses difficultés d’organisation pour les organisateurs du Téléthon [1].

[Première publication le 14 nov 06,
dernière mise à jour, le 30 nov 06]

Voir en ligne : « vade retro, Téléthon ! »

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Mgr Pontier, archevêque de Marseille, et Mgr Rey, évêque de Fréjus-Toulon, le 18 novembre 2006. (Photo Christian Talon)

Mgr Rey s’est exprimé en marge d’une réunion consacrée à la bioéthique, au domaine de La Castille (près de Toulon) le 18 novembre dernier [2]. « Je n’ai pas à intervenir dans le domaine politique je définis des critères fondamentaux », a expliqué l’évêque du diocèse de Fréjus-Toulon pour justifier qu’il resterait sur le terrain des principes et de l’éthique et laisserait chacun de ses fidèles adopter un «  comportement en cohérence avec ses convictions  ».

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Eglise secouée par son temps.

L’Eglise a constamment proclamé le caractère sacré de toute vie humaine dès sa conception, « commencement de la vie d’un embryon, avant même qu’il ne soit implanté dans le sein maternel ».
Elle considère que l’embryon est déjà une personne ou un sujet, ce qui lui donne des droits.

Le 16 septembre dernier, le pape Benoît XVI a réaffirmé cette doctrine qui est le principe fondateur de l’opposition de l’Eglise à l’avortement, à la contraception, et à la recherche sur l’embryon [3].
Le 13 novembre, Mgr Jean Laffite, vice-président de l’Académie pontificale pour la vie, a répondu au Journal de Saône et Loire qui l’interrogeait à propos des déclarations provenant du diocèse de Toulon : « L’évêque de Toulon-Fréjus agit donc en conformité avec la doctrine officielle de l’église. On ne peut pas en effet encourager quelqu’un qui agit à l’encontre de ces directives. »

En creux, toutefois, le message est apparu clairement : «  L’embryon doit être considéré comme un être humain », «  chacun peut ensuite traduire en s’abstenant, en boycottant ou en oeuvrant pour d’autres types de recherche ».

Cette contestation du Téléthon par la hiérarchie catholique concerne plus particulièrement le diagnostic pré-implantatoire (DPI), pratique qui consiste à rechercher des anomalies génétiques sur des embryons obtenus par fécondation in vitro. Les embryons non porteurs de l’anomalie sont ensuite transférés dans l’utérus et les embryons atteints détruits. [4]

« Ce sont des attentats contre la vie acceptés par la loi », a fustigé Jean-Marie Le Mené, président de la fondation Jérôme Lejeune, qui mène des recherches sur la trisomie 21.

Les catholiques divisés

«  Chacun peut avoir une position sur ce point de conscience et sur le statut de l’embryon, mais en attaquant le Téléthon, vous faites un amalgame et vous occultez qu’une grande partie de l’argent sert à aider des familles », a cependant contesté l’un des participants, père d’une fillette atteinte d’une maladie génétique, s’exprimant sur fond de murmures réprobateurs.


« Si j’avais pu bénéficier du DPI, je l’aurais fait »

« Je me permets de réagir vivement et donner mon avis sur l’article paru le 9 novembre qui m’a profondément choquée et scandalisée (...) Ne vaut-il pas mieux faire le tri des embryons que de faire souffrir des familles et des enfants qui sont atteints, sans aucun espoir de guérison (...) ? Je suis moi-même très concernée car j’ai eu un garçon atteint de la myopathie Duchenne de Boulogne, la plus grave, et qui vient de décéder des suites de sa maladie. Il est né en 1983 et j’ai su en 1988 qu’il était atteint de cette maladie. À l’époque, on m’avait dit qu’il ne dépasserait pas l’adolescence. Or, il a vécu jusqu’à 23 ans. C’est grâce à l’AFM (Association française contre les myopathies. NDLR) que j’ai trouvé un centre – l’IRF Pomponiana Olbia à Hyères – et que mon fils a bénéficié d’opérations (...) et d’une assistance respiratoire nocturne.

Pour son souvenir, je ne peux pas laisser passer une telle aberration de la part de l’Église (...) Le diagnostic préimplantatoire (DPI) est une chose merveilleuse qui évite bien des souffrances (...) Si moi-même j’avais pu en bénéficier – cela n’existait pas encore – lorsque je désirais avoir un autre enfant, je l’aurais fait. Malheureusement la vie en a voulu autrement (...) Je suis très heureuse que cela soit possible maintenant pour les autres. Alors, qu’on laisse l’espoir à ces parents et ces enfants (...) Je souhaite que les Français soient nombreux à donner à ce prochain téléthon. »

Catherine L. - (Puget sur Argens) - publié dans Var-Matin, le 19 nov 06

« Le financement du Téléthon est indispensable »

« Nous sommes consternés du message évangélique délivré par le diocèse. La préoccupation actuelle de l’Eglise est à cent lieues des conditions d’existence d’une partie de plus en plus importante de la population.

Chrétiens et militants engagés dans les différentes associations, syndicats, partis politiques, nous constatons qu’aujourd’hui le financement par le Téléthon est indispensable pour améliorer la recherche dans l’espoir de traiter les maladies génétiques.

On attendrait plutôt de l’Eglise des déclarations sur les problèmes urgents des cités, de l’avenir des jeunes, de l’école, du chômage, des sans-abri, des conditions de travail et de santé sans oublier les questions de solidarité intemationale »

Patrick Hautière - Mission ouvrière du Var - publié dans Var-Matin, le 17 nov 06
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Mgr Pontier, archevêque de Marseille, et Mgr Rey, évêque de Fréjus-Toulon, au domaine de la Castille, le 18 nov. 2006. (Photo Christian Talon)

Des catholiques contre le Téléthon

par Jean-Yves Nau et Lilian Renard (à Toulon), Le Monde du 11 nov. 2006

Les responsables catholiques du diocèse de Fréjus-Toulon vont-ils conseiller aux fidèles de ne pas participer aux manifestations et au financement du Téléthon des 8 et 9 décembre ? Dans une lettre de la commission bioéthique de ce diocèse, la collecte de fonds pour la recherche contre les maladies génétiques est qualifiée de "grand show médiatique" instaurant une "stratégie eugéniste" par le "tri sélectif des embryons". La commission assure qu’"il n’est plus possible de financer le Téléthon" et que les fidèles devraient réserver leur générosité à une "médecine éthique" [5]

Ce texte a été rédigé en préparation des débats qui se tiendront dans le Var le 18 novembre, lors des assises de l’observatoire sociopolitique diocésain. C’est ce jour-là que l’évêque du diocèse, Mgr Dominique Rey, fera connaître sa position. Pour l’heure, il accueille cette lettre comme un élément du "débat public" qui doit s’accompagner d’"un dialogue franc" avec les responsables de l’Association française de myopathie (AFM) sur la question des embryons humains.

"LOBBY SCIENTISTE"

L’auteur du texte, Pierre-Olivier Arduin, fustige "une stratégie eugéniste mise en scène de manière triomphale : les "bébéthons" - qui sont sains parce que n’ayant jamais été malades - ne sont que les survivants d’avortements programmés in vitro ou in utero". L’observatoire diocésain explique se placer dans la droite ligne du Saint-Siège et des déclarations du pape Benoît XVI sur la bioéthique.

L’éditorial du dernier numéro de La France catholique, un hebdomadaire qui touche une frange conservatrice de l’Eglise, reprend ces arguments et appelle à boycotter le prochain Téléthon. L’AFM y est accusée d’être devenue "un lobby scientiste performant" ayant notamment poussé le législateur à légaliser la pratique du diagnostic pré-implantatoire (DPI).

Il dénonce aussi le fait que les sommes recueillies aident à financer les travaux du professeur Marc Peschanski, qui a obtenu les premières autorisations de recherche sur les embryons humains. De son côté, la conférence épiscopale a indiqué, jeudi 9 novembre, qu’elle ne s’associait pas à ces démarches.

"Toutes ces initiatives prennent pour cible la pratique du DPI, observe Laurence Tiennot-Herment, présidente de l’AFM. Nous sommes une association laïque de 5 000 adhérents malades ou proches de malades. Nous respectons pleinement les choix individuels, et nous avons (...) toujours inscrit notre action dans le respect des lois en vigueur. Or, le législateur a, dès 1994, autorisé le DPI, qui a commencé à être mis en oeuvre en France en 1999 et qui est pris en charge par la Sécurité sociale. Les personnes qui lancent cet appel au boycott surfent sur la vague du Téléthon pour faire valoir leurs convictions. Pourquoi ne se sont-elles pas exprimées au moment du vote des lois de bioéthique de 1994 et de 2004 ?"

Jean-Yves Nau et Lilian Renard (à Toulon)

Pour René Frydman, pionnier de la fécondation in vitro et responsable de l’unité de DPI de l’hôpital Béclère (Clamart), la croisade du diocèse du Var relève carrément du « retour au Moyen Age ». « Les personnes qui ont recours à un diagnostic préimplantatoire ont souvent un ou deux enfants malades et aimeraient avoir la chance d’en avoir un non atteint, explique-t-il. Notre problème éthique à nous, c’est de les faire attendre six mois, un an, car les consultations sont engorgées. Et c’est aussi, pour les mêmes raisons, de devoir renoncer après seulement deux ou trois échecs. » [6]

Pessin (<i>Le Monde</i> du 11 nov. 06)

Notes

[1Pour la seule ville de Toulon, quatre églises pourraient faire défaut pour l’organisation de concerts au bénéfice du Téléthon [d’après Var-Matin du 10 novembre 2006].

[2Nous nous appuyons très largement sur le compte-rendu de cette rencontre par Lilian Renard, dans Var-Matin du 19 novembre 2006.

[3Les déclarations du pape :http://www.vatican.va/holy_father/b....

[4Très encadré par les lois bioéthiques, le DPI s’adresse uniquement à des couples chez lesquels on a identifié une maladie d’une extrême gravité, incurable au moment du diagnostic, et qui risquerait d’être transmise à l’enfant.

[5Cette mise en cause du Téléthon a son origine dans le Var. Ce n’est pas un hasard : voyez notre article le Var, terre d’élection des traditionalistes catholiques.

[6Libération du 10 novembre 2006.


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