la droite face à la pression du FN ; le laboratoire varois (mars 89)


article de la rubrique Toulon, le Var > Toulon sous le FN
date de publication : janvier 1996
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par Daniel Carton [Le Monde du 15 mars 1989]


Heureux comme la droite dans le Var ! Ce département a toujours aimé manier le paradoxe. A l’élection présidentielle de 1974, les Varois se donnent à François Mitterrand. Sept ans plus tard, ils se raccrochent à VGE. La vague rose déferle sur tout le pays. Les Varois eux, se mettent à voter à droite, et ils n’ont cessé de le faire depuis. Cela fait, en effet, bientôt huit ans que la droite fait ici la pluie et le beau temps. Tenant tout, le conseil général, la totalité des mandats parlementaires, les deux tiers des mairies, surveillant tout, tirant dans la coulisse sur toutes les ficelles du clanisme et des affaires selon les bonnes vieilles méthodes en vigueur sous ces latitudes.

Une droite étiquetée officiellement UDF sous courant PR, régentant tout de sa forteresse toulonnaise au point que le voisin de Fréjus, François Léotard, ne s’est jamais véritablement hasardé à vouloir briser une aussi parfaite quiétude. Un système a donc fini par en remplacer un autre. Au système du vieux lion socialiste Edouard Soldani, président pendant plus de trente ans du conseil général, s’est substitué le système Arreckx, ancien maire de Toulon, président à son tour (depuis 1985) du conseil général.

Après avoir été le maire incontesté de Toulon, Maurice Arreckx est devenu, comme il aime le dire, " le maire du Var " avec à ses côtés deux adjoints vigilants, le sénateur François Trucy, le gestionnaire qui lui a succédé à la mairie, et le député Daniel Colin, l’homme des machines qui voudrait bien quand même être un peu plus sur le pont et qui, pour l’instant, s’occupe de la maitrise des implantations industrielles dans le secteur.

Trois hommes qui se tiennent comme trois doigts de la main, qui ont su, juste ce qu’il faut pour leur tranquillité, sous-traiter avec le RPR et faire les concessions utiles à ce qui reste d’élus de gauche. A la mairie de Toulon, les socialistes, qui n’étaient plus que six, ont réussi à se déchirer encore sur les projets urbains du maire. Au conseil général, les socialistes qui ne sont pas plus nombreux, ont pris le parti de s’abstenir sur chaque budget annuel du président Arreckx, en échange de quelques bons et loyaux services.

Pas étonnant que la gauche soit dans le Var en piteux état. " Ici, c’est la fin des socialistes, confesse même le secrétaire de la section de Toulon ; on croit toujours atteindre le fond, mais on arrive à aller toujours plus bas. " Plus de tête, Edouard Soldani a fait le vide. Jean-Pierre Hautecoeur s’en est allé de Draguignan et Christian Goux a joué les déserteurs à Bandol. Vieilles divisions remontant aux municipales de 1977 quand François Mitterrand avait décidé de parachuter à Toulon l’amiral Sanguinetti. Les derniers socialistes varois se sont fait une raison : " Paris a fait une croix sur ce département. "

Les communistes, eux, ne vont pas beaucoup mieux. Leur député européen, Mme Danielle De March surnommée " la tsarine " peut encore faire illusion. Leurs seuls espoirs, comme vient de le montrer le premier tour des élections municipales, se concentrent sur La Seyne.

Un système parfait

Bref, tout irait pour le mieux pour cette droite varoise s’il n’y avait pas le Front national. Depuis quatre ans, le lepénisme dans le Var a fait beaucoup de ravages, " surfant " sur les deux vagues porteuses des rapatriés et de la marine nationale. A la dernière élection présidentielle, Jean-Marie Le Pen est arrivé premier à Toulon et jusqu’à son exclusion en septembre dernier, Mme Yann Piat, député du Var, était la seule et unique représentante du FN à l’Assemblée nationale. Yann Piat était docile et les hommes de Maurice Arreckx étaient finalement parvenus à faire bon ménage avec elle. Perfection du système : on s’entend avec le RPR, on ménage les socialistes, on ne brusque pas le Front national.

Aux dernières élections législatives, le maire de droite d’Hyères, M. Ritondale, prétendait se maintenir au second tour pour empêcher le succès de Yann Piat. Maurice Arreckx vint le voir en personne pour l’en dissuader. Yann Piat fut élue, et M. Ritondale put demeurer tranquillement dans son fauteuil du conseil général.

Une UDF peu regardante

Yann Piat n’est plus au Front national. Après avoir un moment pressenti Pascal Arrighi, qui réside toujours à Toulon, Jean-Marie Le Pen a dépêché pour reprendre en main cette importante fédération du Var son propre directeur de cabinet, Jean-Marie Le Chevallier. Après un premier galop d’essai aux législatives face à François Léotard qu’il avait fréquenté lorsque lui-même était apparatchik des Républicains indépendants, Jean-Marie Le Chevallier s’est donc arrêté à Toulon avec la ferme volonté, dit-il, d’y demeurer.

Il a repris en main la fédération ébranlée, selon lui, par " le gâchis " de Yann Piat " qui pendant deux ans a passé son temps à se faire bronzer à Porquerolles ". Malgré une légère érosion par rapport aux élections présidentielle et législatives, le Front national a, de fait, bien résisté dans le Var. Avec une gauche inexistante, les lepénistes sont en réalité la seule et dernière opposition à la droite traditionnelle, une opposition il est vrai prête à bien des concessions pour participer au système. Avec plus de 20 % réalisés sur la ville de Toulon, Jean-Marie Le Chevallier a contraint le maire sortant François Trucy à un second tour. Le premier tour avait déjà tourné à un affrontement non déclaré mais bien réel entre le candidat de l’UDF et le Front national. " Toulon aux Français ", avait affiché Jean-Marie Le Chevallier. " Toulon aux Toulonnais ", n’avait pas hésité à faire placarder François Trucy. Pour rester dimanche prochain dans son fauteuil de maire, François Trucy n’a pas besoin du soutien officiel du Front national. Jean-Marie Le Chevallier va évidemment se maintenir, pouvant espérer faire entrer au moins quatre conseillers à la mairie. PS et PC vont se regrouper, mais ils auront bien du mal à dépasser la barre des 30 %.

En réalité, ces négociations entre la droite et l’extrême droite vont se traiter cette semaine sur l’ensemble du département. Officiellement comme le dit lui-même en plaisantant Jean-Marie Le Chevallier, Maurice Arreckx et les siens continueront de " jouer les faux culs " ; mais dans cinq villes au moins, la droite est en passe de fondre sa liste avec le Front national. Le discours de Jean-Marie Le Chevallier est simple à résumer : je me tiens tranquille à Toulon, mais il faut négocier avec moi partout ailleurs. L’argument va porter. Au Luc, l’accord était signé lundi soir pour tenter de mettre à terre l’un des derniers maires socialistes du Var, Jean-Louis Dieux. A Six-Fours, Sanary, La Valette, Le Pradet et Brignoles, les tractations allaient aussi bon train.

Dans le Var, le Front national va donc pouvoir s’incruster, prospérer grâce à une UDF peu regardante, disposée à tout dans ce département pour conserver en main toutes les rênes. C’est elle qui, par l’entremise de Daniel Colin, a financé la campagne de Yann Piat aux municipales à Hyères. Après ce premier tour, Fréjus a déjà trois conseillers FN, Draguignan deux. A Saint-Raphaël, le FN a fait son meilleur score (24,45 %). Le second tour se passera en famille avec la liste du maire sortant RPR, le sénateur René Georges-Laurain. Touchée elle-même par le système Arreckx, la gauche ne peut même plus faire entendre ses protestations. Reste à savoir si François Léotard restera, lui, muet jusqu’au bout.


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