la cour d’assises des Bouches du Rhône condamne Petroff pour le meurtre de Poulet-Dachary


article de la rubrique Toulon, le Var > Toulon sous le FN
date de publication : dimanche 3 décembre 2006
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Au matin du 29 août 1995, le principal collaborateur de Jean-Marie Le Chevallier, maire FN de Toulon, était découvert mort au pied de son escalier. Fait divers ? Meurtre ou accident ? Affaire de moeurs ou affaire politique ?

Le 1er décembre 2006, la justice a tranché : Jean-Marc Petroff a été reconnu coupable du meurtre de Jean-Claude Poulet-Dachary et condamné à 15 ans de détention par la cour d’assises des Bouches du Rhône, qui le jugeait en appel.

[Première publication, le 24 novembre 2004,
mise à jour, le 3 décembre 2006]

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Jean-Claude Poulet-Dachary

Jean-Claude Poulet-Dachary est né en avril 1949 à Paris. Après un bac « philo », il entame une préparation à Sciences-Po. Maurrassien, il adhère à l’Action française. À compter de 1970, on le retrouve séminariste à Ecône (Suisse), aux côtés de Mgr Lefebvre, chef de file des catholiques traditionnalistes.

En juillet 1975, après cinq ans de sacerdoce, il troque la soutane contre l’uniforme de la Légion. « Jean-Claude était un mystique, il cherchait la vérité, la Légion, c’était une suite logique », estime Patrice Mourichon, adjoint au maire de Toulon [1].
Il y passera quinze ans dans les services administratifs, à Mururoa, à Mayotte ; à Aubagne, il est rédacteur à Képi blanc, le mensuel des légionnaires. Contrairement à ce qu’a indiqué Jean-Marie Le Pen lors des obsèques, Poulet-Dachary ne s’est jamais illustré sur les « champs de bataille » [1]. Il quitte l’armée en juillet 1990.

C’est alors qu’il fait la connaissance de Jean-Marie Le Chevallier, notable du FN et futur maire de Toulon, dont il va devenir le principal collaborateur. Il prend la responsabilité du Patriote du Var, l’organe de la fédération. En juin 1995, il est élu conseiller municipal, puis 6-ème adjoint, dans l’équipe de Jean-Marie Le Chevallier.

Le jour, Jean-Claude Poulet-Dachary, « Poulet » pour ses collaborateurs, dirige à la cravache le cabinet du maire de Toulon, Jean-Marie Le Chevallier, à l’époque FN. La nuit, le même homme, devenu sous le sobriquet de « Poulette » un convive joyeux et fier buveur, multiplie les tournées générales dans les bars gays de la ville.

Le plus étonnant, c’est que l’intéressé ne fait pas mystère de cette double vie. Aussi, lorsque son corps est retrouvé, gisant dans la cage d’escalier de son immeuble, le 29 août 1995 au petit matin, avec une plaie suspecte à la tête, et 1,28 grammes d’alcool dans le sang, l’enquête prend-elle tout naturellement une double direction : la politique et les moeurs. La seconde voie n’est pas du goût du parti de Jean-Marie Le Pen qui préfère évoquer, plutôt que les débauches de « Poulette », le passé de légionnaire de M. Poulet-Dachary, qui porta le béret vert sous le nom de Jérôme Pelos et quitta l’armée avec le grade d’adjudant. Pour M. Le Chevallier, l’ancien séminariste intégriste ne peut qu’avoir été victime d’un règlement de comptes politique.

Affaire de moeurs ou affaire politique ?

Le parquet de Toulon choisit d’emblée d’ouvrir une information judiciaire contre X pour « homicide volontaire », estimant que les résultats de l’autopsie fournissaient « suffisamment d’éléments objectifs » pour agir en ce sens. Mais les recherches s’égarent longtemps sur des pistes politiques plus ou moins crédibles, souvent fondées sur des confidences intéressées.

Présent à Toulon le 1er septembre 1995 pour l’université d’été du FN, Jean-Marie Le Pen lui-même écarte la piste homosexuelle pour envisager une agression à caractère politique, évoquant le contexte varois et le précédent de l’assassinat de la députée (PR) Yann Piat en 1994.

Publication favorite des militants du Front national, le journal Présent titre, dans son édition du 1er septembre 1995, à propos de la mort de Jean-Claude Poulet-Dachary : « Ils l’ont tué » - sans indiquer clairement qui est visé par « ils ». Des informations sur la vie privée de la victime ayant été apportées par la presse, son taux d’alcoolémie lors de sa mort et son homosexualité, ce quotidien d’extrême droite estime dans un autre titre : « Après le crime, l’ordure ». Le lendemain, Présent titre : « C’est le substitut Lévy qui a lâché les chacals ».

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Le Monde du 8 septembre 1995

« Élucidation » de l’affaire

A l’époque des faits un dénommé Jean-Marc Petroff s’est spontanément présenté aux enquêteurs comme un ami de Poulet-Dachary ; il donne un alibi sur sa soirée passée avec deux femmes.

Par la suite Petroff est incarcéré à la prison Saint-Roch, accusé de trois meurtres commis dans le Var, un SDF en novembre 1995, pour lequel il sera condamné à 20 ans de réclusion, et un double homicide à la hache de deux marginaux en 1998, affaire pour laquelle il sera condamné, en juin 2000, à 30 ans de réclusion criminelle.

Réinterrogé, ses deux alibis laissent apparaître un trou dans l’emploi du temps de Petroff au cours de la nuit du 28 août 1995. Or, quelques heures avant sa mort, Poulet-Dachary avait été vu dans un établissement fréquenté par des homosexuels, lieu dont Petroff est un habitué. Et Petroff avoue : il a frappé Poulet-Dachary lors d’une querelle, provoquant sa chute dans l’escalier.

Puis il se rétracte.

Malgré sa rétractation, Petroff est mis en examen le 14 septembre 1999 pour « coups et blessures ayant entraîné la mort [de Jean-Claude Poulet-Dachary] sans intention de la donner ».

Sa responsabilité dans l’affaire Poulet-Dachary avait été mise en évidence par deux membres du DPS [2]. Au début de l’enquête qu’ils avaient mené sur le décès suspect de Poulet-Dachary, ils avaient croisé sur les lieux un homme - Jean-Marc Petroff - dont le comportement leur était apparu bizarre.

Par la suite, l’un des deux membres du DPS, employé municipal, devait déclarer que le maire et divers élus, informés depuis l’origine de l’existence de cette piste, s’étaient opposés à la transmission de cette information à la justice. À cette époque, le FN criait au meurtre politique, et « dire que l’assassin était un homosexuel marginal, c’était donner raison à un groupe dissident du maire », a-t-il expliqué. Le maire avait donc intimé l’ordre aux deux DPS de garder leurs réflexions pour eux.

Condamnation de Jean-Marie Le Chevallier pour subornation de témoins

Le vendredi 16 février 2001, Jean-Marie Le Chevallier, maire de
Toulon - plus pour très longtemps -, comparaît devant le tribunal correctionnel de Toulon. Il est accusé d’avoir exercé des pressions sur des employés municipaux, membres du FN, afin de dissimuler à la justice des éléments sur le décès de Jean-Claude Poulet-Dachary.

Le tribunal correctionnel de Toulon se range à la version des deux membres du DPS qui affirment avoir été empêchés par le maire de révéler à la justice le résultat de leur enquête. Le tribunal se prononce le 6 avril 2001 en condamnant Jean-Marie Le Chevallier [3] à un an de prison avec sursis et 30 000 francs d’amende « pour subornation de témoins ». Et le 30 octobre 2002, la cour d’appel d’Aix-en-Provence confirme la condamnation
(un an d’emprisonnement avec sursis et 5 ans de privation de droits civils, civiques et de famille). La condamnation devient définitive le 7 octobre 2003, après le rejet par la Cour de cassation du pourvoi formé par l’ex-maire de Toulon.

8 décembre 2004 : renvoi du procès de Petroff aux assises du Var

À l’ouverture du procès, le président de la cour annonce que, "cité à comparaître", Jean-Marie Le Chevallier n’a « pu être touché » et qu’il se trouve actuellement au Maroc. Le président et la cour ont alors estimé que la comparution de l’ancien élu était de « la responsabilité du parquet de Draguignan qui aurait du saisir le ministère des Affaires étrangères aux fins de citation ».

De son côté, le meurtrier présumé, Jean-Marc Petroff, nie être l’auteur du meurtre qu’il avait reconnu lors de sa garde à vue. Il affirme être passé aux aveux « pour échapper aux interrogatoires des gendarmes et retrouver sa cellule ».

Son défenseur, Me Thierry Fradet, obtient alors le renvoi à une session ultérieure après avoir estimé la comparution de l’ancien maire de Toulon « indispensable à la manifestation de la vérité ».

13-16 décembre 2005 : nouveau procès de Petroff aux assises du Var

Dix ans après les faits, s’ouvre donc le troisième procès de Jean-Marc Petroff, qui encourt la perpétuité.

La piste politique privilégiée par Jean-Marie Le Chevallier dans l’affaire est battue en brèche à la barre par des employés municipaux qui ont été à l’origine de l’interpellation Jean-Marc Pétroff.

Le premier à témoigner est Christian Gueit, 44 ans, ancien membre du DPS. Au lendemain du drame du 29 août 1995, Christian Gueit et un autre employé municipal, Romain Bricoud, également membre du FN, avaient surpris Jean-Marc Pétroff occupé à bricoler l’interphone de l’immeuble de la victime. Christian Gueit, son frère Patrick et Romain Bricoud, persuadés que la mort de Jean-Claude Poulet-Dachary était "liée à sa vie privée", avaient entrepris une enquête dans les bars gays de Toulon où ils apercevaient fréquemment l’accusé.

Christian Gueit maintient avoir parlé de ces éléments à Jean-Marie le Chevallier, qui lui aurait répondu "de garder le silence", avant d’ajouter : "Ca ne nous regarde pas. Si c’est lui (Pétroff), il se fera prendre".

Le doute est renforcé par les dépositions de deux jeunes femmes qui affirment que l’accusé avait passé la nuit du drame à leur domicile, et conforté par l’absence d’ADN de la victime sur l’antivol et la chaîne saisis et supposés avoir servi pour frapper Jean-Claude Poulet-Dachary.

16 décembre 2005 : acquittement de Petroff

L’avocat général requiert une peine de vingt ans de réclusion criminelle, assortie d’une mesure de sûreté des 2/3. « Si je ne croyais pas à la culpabilité de Pétroff, je ne serais pas là aujourd’hui », assure Ange Fiorito.

Dans sa plaidoirie, l’avocat de la défense réclame l’acquittement, en s’appuyant sur l’absence d’éléments concordants et objectifs susceptibles de mettre en cause son client. « Les aveux de mon client ne cadrent pas avec les constatations effectuées sur les lieux », relève-t-il. « On ne peut pas exclure l’accident.  », conclut-il en s’appuyant sur le résultat des expertises.

Il emporte la conviction du jury qui, à l’issue d’un délibéré de deux heures et demie, prononce l’acquittement de Petroff.

Mais, jeudi dernier, le procureur général d’Aix-en-Provence a décidé d’interjeter appel.

1er décembre 2006 : en appel, Pétroff est condamné à 15 ans de réclusion

AFP 01.12.06
Jean-Marc Pétroff a été reconnu coupable, vendredi 1er décembre 2006, du meurtre en 1995 de Jean-Claude Poulet-Dachary, directeur de cabinet du maire FN de Toulon, et condamné à quinze ans de réclusion criminelle par les assises des Bouches-du-Rhône qui le jugeaient en appel. [...]

Lors de sa première audition en 1995, Pétroff avait déclaré entretenir des relations sexuelles tarifées avec Poulet-Dachary. Il avait ensuite affirmé avoir fait basculer son amant par dessus la rambarde à la suite d’une dispute avant de se rétracter.

Vendredi, l’avocat général Ange Fiorito a évacué la piste politique, faisant valoir que personne n’avait intérêt à le tuer puisqu’"il n’avait pas de dossiers explosifs". Il a également récusé la thèse de l’accident, soulignant que la plaie relevée sur le corps de la victime avait été faite avec un objet contondant et ne pouvait pas résulter d’une chute. Il a mis le meurtre sur le compte de "l’impulsivité" de l’accusé.

Me Thierry Fradet, l’avocat de Jean-Marc Pétroff, a en revanche plaidé l’acquittement au bénéfice du doute : "les légistes n’ont jamais exclu avec certitude la thèse accidentelle. On n’est pas sûr du meurtre, on n’est pas sûr de l’heure, ça fait beaucoup d’interrogations", a-t-il lancé.

Jean-Marc Pétroff purge par ailleurs une peine de trente ans de réclusion prononcée en juin 2000 par la cour d’assises du Var pour un double homicide de marginaux, commis à la hâche en 1998. L’année suivante, il avait été condamné à vingt ans de réclusion pour la mort d’un SDF en 1995. Ses peines seront confondues dans la peine la plus lourde - trente ans avec une période de sûreté s’achevant en décembre 2012.

Notes

[1Philippe Broussard,
« Jean-Claude Poulet-Dachary ou l’itinéraire d’un militant hors normes »,
Le Monde du 8 septembre 1995.

[2Département Protection Sécurité, le service d’ordre du FN.

[3Entre-temps, Jean-Marie Le Chevallier a été battu de façon magistrale par Hubert Falco : à la suite des élections municipales de mars 2001, le conseil municipal de Toulon ne comporte plus un seul élu d’extrême-droite.


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