des droits et des devoirs de l’embryon, par René Frydman


article de la rubrique droits de l’Homme > bioéthique
date de publication : jeudi 16 novembre 2006
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A la possibilité de produire des embryons s’est ajoutée, depuis quelques années, celle d’agir sur eux. Ces progrès font surgir chez certains esprits la crainte de l’eugénisme, de la recherche d’« un enfant parfait ». Autant de faux problèmes pour René Frydman, puisque selon lui, la déontologie interdit aux médecins de telles dérives. [1]


Les progrès de la biologie et le développement des PMA [procréation médicalement assistée] nous ont donné à voir, à toucher et même à « fabriquer » des embryons humains. S’est alors posée la question de « l’être » de l’embryon, de son statut ontologique, de ses droits… voire de ses devoirs. La propension de l’homme à vouloir expliquer ce qui résiste à son entendement par des schémas classiques et connus nous a d’abord amenés à considérer l’embryon sur un mode binaire. Il était vu soit comme une « personne » soit comme une chose. Du côté des religions, et plus particulièrement du catholicisme, on défendait l’idée que dès la fécondation, l’embryon est tout entier « dans le projet de Dieu » et qu’il devait, par voie de conséquence, être respecté comme une personne humaine est défendue.

On voudrait que soient reconnus à l’embryon, personne virtuelle, des droits dont bien des hommes sont à ce jour privés. Du côté des scientifiques agnostiques ; les formidables avancées de la biologie moléculaire, le décryptage progressif du génome, laissaient à l’inverse apparaître le concept d’une vie qui ne serait que chimie, échanges moléculaires et plus animation.

L’embryon réifié serait à la fois un « tout » (son génome, sur le mode des programmes informatiques, le déterminerait) et un « rien » dont on pourrait disposer à sa guise. Il va de soi que l’une et l’autre définitions de la vie sont insatisfaisantes.

Un « tri » des individus

Une morale qui ne serait fondée que sur la biologie serait inopérante pour décider des droits éventuels de l’embryon. A l’inverse, la personnification de l’embryon paraît dangereuse dans la mesure où, à donner « trop d’être » à quelques blastomères, à comparer leur statut à celui d’un homme déjà pleinement homme, on risque de galvauder le concept d’humanité. L’homme est au carrefour de nombreuses expériences : il possède certes une vie animale, mais encore une conscience de lui-même, une conscience morale, une vie intellectuelle et relationnelle. On ne saurait en dire autant de l’embryon, qui n’est ni personne, ni personnalité, ni même individu. Seulement une promesse. J’ai souvent expliqué en quoi le projet parental me semblait l’élément fondamental pour décider du statut de l’embryon. Que vaudrait une promesse qui ne saurait pas sous-tendue par le désir fort, inaliénable, de son accomplissement ?

Seconde étape de la réflexion, apparue ces dix dernières années : la possibilité non plus seulement de produire des embryons mais d’agir sur eux. D’abord par le diagnostic prénatal (DPN). Il permet de dépister d’éventuelles anomalies et le cas échéant, soit de les soigner soir de proposer une interruption médicale de grossesse. Et maintenant le diagnostic pré-implantatoire (DPI). Ces deux techniques ont fait resurgir le fantasme d’un « tri » des individus, d’une chasse au handicap. Le souvenir des atrocités nazies, les brûlures de l’histoire contemporaine, ravivent le fantasme… et stérilisent la discussion. Elles lancent l’anathème contre les pratiques médicales de DPN et de DPI, pourtant d’un tout autre ordre que l’eugénisme raciste et destructeur du troisième Reich. Là encore l’embryon est hypostasié, son statut est ramené à celui d’une personne humaine déjà existante. On pratique l’amalgame entre les « droits » d’un embryon mal formé, qui a peu de chances, même de façon naturelle, de survivre, à l’euthanasie massive des handicapés mentaux dans les camps et les asiles psychiatriques durant la dernière guerre. On affirme que la DPN et le DPI jetteraient l’opprobre sur le handicap. On dénonce les demandes des parents qui exigeraient des médecins un « enfant parfait ». Ces croyances relèvent du mythe. Là encore, faute de parvenir à penser le statut et l’essence de cet être étrange, qui n’est ni tout à fait un prochain, un semblable, ni tout à fait autre, qui me renvoie non à ce que je suis (homme) mais à ce que je fus (projet d’être), nous croyons raviver le débat en parlant d’eugénisme, en dénonçant d’éventuelles dérives, en défendant le droit inaliénable de l’embryon à la vie, mais en fait nous ne faisons que penser selon d’anciennes et archaïques références, là où nous aurions besoin de concepts nouveaux, de modes de réflexion inédits.

La rencontre du bio et de l’éthique

La troisième étape dont on entre-aperçoit, au fil des colloques, l’émergence, me paraît plus prometteuse. Les récentes propositions des principales instances éthiques françaises de revoir l’article de la loi bioéthique concernant l’expérimentation sur l’embryon semblent confirmer cette tendance. Pour reprendre les termes de Blandine Kriegel, nous assistons aujourd’hui à la « rencontre inattendue et préalablement insoupçonnée du bio et de l’éthique ». Science et éthique, biologie et religions tâchent de se rencontrer, de se comprendre, d’associer leurs modes de pensées pour mieux cerner l’ineffable statut de l’embryon. Ceci est particulièrement vrai dans le cas du protestantisme européen, qui cherche, en se basant sur les dernières avancées de la science, à penser les droits de l’embryon dans un contexte religieux et moral, et situe le débat sur le terrain d’un conflit entre les droits de la femme et ceux de l’enfant à naître. C’est également vrai pour le judaïsme, qui a toujours adapté sa réflexion à l’état de la connaissance et, à l’instar de la religion réformée, situe la problématique des droits de l’embryon dans le cadre d’un conflit éventuel d’intérêts entre la femme et l’enfant à naître. Enfin la loi de 1994 dont j’ai parfois critiqué certains articles insiste clairement sur la nécessité de ne pas s’en tenir à nos anciens schémas de pensée pour statuer sur l’embryon. Cas unique, elle établit un statut juridique de l’embryon sans toutefois se risquer à poser un statut ontologique de ce dernier. Est-il objet ? Est-il sujet ? La loi ne nous le dit pas. Elle nous dit seulement ce qui peut être fait ou ce qui ne le peut pas.

Redéfinir notre rapport à la vie

En l’espace de vingt ans, la discussion sur l’embryon s’est modifiée du tout au tout. Les PMA ont fait surgir une pléthore de questions, ainsi que des angoisses diffuses, que l’on a d’abord voulu comprendre et expliciter par nos référentiels habituels. Mais devant cet être insaisissable ils se sont révélés caducs. D’abord stérilisante, faite de condamnations rapides, de comparaisons abusives, d’accusations délirantes, d’amalgames, la réflexion sur l’embryon nous a peu à peu amenés à redéfinir notre rapport à l’homme et à la vie. Notre pensée est encore balbutiante. Nous n’en sommes encore qu’à constater la faillite des idées trop simples. Mais il n’y a rien de plus stimulant pour l’esprit que les apories. Une chose est sûre : ne pouvant être « responsable », l’embryon ne peut être tenu à des devoirs. Alors quid de ses droits ? Parviendrons-nous à déterminer de façon incontestable des « droits de l’embryon », je l’ignore, mais la réflexion sur l’embryon telle qu’elle semble se dessiner aujourd’hui va incontestablement enrichir notre réflexion sur l’homme. Le clonage, la quête de l’ « enfant parfait », les maternités de substitution sont autant de « faux problèmes » au regard de notre pratique médicale, car la simple déontologie nous les interdit. Il ne vaudrait pas la peine de les évoquer si c’était seulement pour les condamner ou les prohiber. Le bon sens assorti d’une morale y suffit. Mais ces questions inédites soulèvent des problèmes auxquels nous avions peu réfléchi, ainsi de l’unicité de l’homme, de la filiation, du sens de la vie. Des questions qui ne concernent pas seulement l’embryon mais aussi l’homme.

Aussi, même si dans ma pratique quotidienne je ne rencontre quasiment pas de demande d’enfant parfait mais au contraire des requêtes extrêmement raisonnables de couples, blessés dans leur vie par leur stérilité ou déjà touchés par la naissance d’un enfant handicapé, cette question de l’enfant « sur commande », « sur catalogue », nous amène à repenser notre rapport au handicap, notre rapport à nous-mêmes…

René Frydman - 1998

Notes

[1Ce texte de René Frydman, professeur de gynécologie obstétrique, chef de service à l’hôpital Antoine Béclère, a été publié dans le numéro 102, décembre1998 / janvier 1999, de la revue Hommes & Libertés de la LDH.


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