commémoration de la libération des camps


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date de publication : jeudi 5 mai 2005
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60-ème anniversaire.

Le Pradet, Espaces des Arts, vendredi 22 avril 2005, 18h - 21h.


Une cinquantaine de personnes ont participé à cette manifestation, le Pradet étant la seule commune de l’agglomération toulonnaise à avoir organisé une véritable commémoration de la libération des camps.

Après un spectacle très touchant où ont été mises en espace des poésies de déportées et de prisonnières de la seconde guerre mondiale, trois intervenants ont apporté leur contribution pour une meilleure compréhension du phénomène génocidaire.

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M.Feyman, déporté entre 1943 et 1945 à Buchenwald, Dora, et Bergen-Belsen, pour faits de résistance, a donné un témoignage insistant sur la violence déhumanisante des camps dont l’objectif était bien « la désintégration de l’être ». Cette violence s’exerçait dès le voyage en train entre Compiègne et Buchenwald, avec les premiers morts, les brutalités entre déportés eux-mêmes soumis à des conditions de survie extrêmement précaires. La violence était mise en scène par les nazis, provoquant un profond désarroi à l’arrivée au camp : arrêt en pleine forêt, projecteurs violents, chiens, hurlements, coups de fouet, etc. Les coups, la terreur, la mort, mêlés aux privations de toute force (la faim, terrible) faisaient le quotidien de la journée de travail au camp, suscitant chez les plus faibles une renonciation attendue par les SS pour vous achever. Pour s’en sortir il fallait avoir de la chance, et surtout ne jamais perdre de vue que la libération viendrait. Cette force intérieure, qui permettait par exemple de toujours regarder les nazis en face, debout, digne, au prix même d’une paire de gifles, était, dans la mesure du possible transmise à ceux qui menaçaient de fléchir. C’était hélas peine perdue pour ceux qui étaient véritablement terrorisés par ce qu’ils devaient affronter, au camp de Buchenwald, dans les tranchées de travail, à Dora dans la poussière et le bruit de l’usine de fabrication des V1 , V2, à Bergen Belsen enfin, où régnait un chaos total à la veille de la libération du 10 avril 1945.

Le nombre effrayant des morts a terni la joie de ce retour à la liberté pourtant tellement attendu.

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La parole fut ensuite donnée à Mme Jeanine Barbé, vivant à Genève, d’origine Tutsi, qui a quitté avec ses proches le Rwanda avant le génocide de 1994, durant lequel elle a perdu 120 membres de sa famille. Très émue, Mme Barbé a montré comment le génocide avait pu avoir lieu, préparé depuis 1978. Arrivé au pouvoir cette année là, Juvenal Habyarimana instaura une dictature à vocation totalitaire (culte de la personnalité, parti unique) où le contrôle de la société fut porté de manière obsessionnelle par le clan au pouvoir (le président, sa femme, des beaux-frères) et ses réseaux, constituant un noyau dur préparant un massacre de grande ampleur contre les Tutsis.

Le génocide fut rendu possible par l’obéissance aux ordres du chef de l’Etat transmis par une hiérarchie plongeant jusqu’aux plus petites communes du pays. Chaque responsable local, sur les plans politique, social, culturel (instituteur, évêque ... ) était considéré comme responsable au service du parti unique encadrant le pays. Les media de propagande jouèrent un grand rôle avant et pendant le génocide, encourageant à la haine puis au massacre, contre les Tutsis rendus boucs émissaires des frustrations d’une population Hutu.

La discrimination des Tutsis n’était pas nouvelle. Depuis longtemps l’accès aux carrières de l’armée et de la fonction publique leur était interdit ; la mention ethnique sur le carte d’identité ne pouvait que faciliter cette politique. Mais c’est bien le régime de Juvénal Habyarimana qui rendit le génocide concrètement réalisable. Lorsqu’il disparut dans un attentat le 6 avril 1994, le massacre généralisé put commencer. Mme Barbé remarque que les criminels furent des Hutus ordinaires, dont beaucoup avaient jusque-là des relations de famille, de voisinage, ou amicales avec leurs victimes. Elle explique cela par un comportement d’« automates » des Rwandais, élevés dès le plus jeune âge dans un culte absolu et brutal de l’obéissance, niant la liberté, terreau fertile pour une idéologie de l’extermination fondée sur la bouc-émissarisation et la diabolisation des Tutsis.

Aujourd’hui, face aux déceptions des survivants par rapport aus faiblesses de la justice internationale, il apparaît essentiel d’œuvrer dans les familles pour qu’elles élèvent différemment leurs enfants.

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C’est Sami Kilouchi qui conclut cette série d’interventions avec l’analyse de l’historien.
Quand on aborde le sujet des génocides, deux écueils doivent aiguiser notre vigilance : voir un génocide dans tout massacre, d’une part ; d’autre part faire de chaque génocide un cas unique, non reproductible, phénomène mystique échappant à l’analyse historique. Pourtant s’il est bien une question fondamentale à poser c’est bien pourquoi, pourquoi des génocides, questionnement qui entraîne la réflexion nécessaire sur la nature du phénomène, ses raisons, sa place dans l’histoire de l’humanité.

  1. L’homme hésite toujours entre pulsion de vie et pulsion de mort. Le génocide est un moment où cette dernière l’emporte. A ce titre, il est une possibilité de la civilisation. Au XXe siècle, il est une manifestation de la modernité occidentale, produit, entre autre, de la déshumanisation introduite dans le travail à la chaîne, du racisme biologiste, de la violence de la première guerre mondiale, de l’État totalitaire
  2. Condition essentielle pour la réalisation d’un génocide, le consensus de la population par rapport à une idéologie raciale liée à l’idée de pureté. Elle crée une mentalité génocidaire, c’est à dire des raisons-prétextes à l’action : il peut s’agir d’éliminer un groupe dangereux, terrifier une population ennemie, accumuler des biens matériels, vouloir mettre en œuvre une idéologie. Parallèlement, le groupe humain à détruire est l’objet d’une dénonciation fantasmagorique.
  3. Afin de fabriquer une masse de tueurs potentiels, la propagande valorise l’idée d’une communauté soudée, qui fait corps face à l’adversaire à détruire. Le rôle de l’État comme agent de cohésion est primordial. Il endosse la responsabilité finale du génocide et dédouane donc ses acteurs.
  4. Le silence du monde, de la communauté internationale, est une raison supplémentaire, car il agit comme une caution, une légitimation indirecte du génocide.

Répondre à la question pourquoi, c’est comprendre que ce qui est arrivé peut arriver de nouveau, même si chaque génocide a ses spécificités. Comment prévenir alors ?

  1. D’abord par l’étude, la réflexion sur ce qui a été.
  2. Éduquer, c’est à dire favoriser l’esprit critique, inculquer l’esprit de résistance, pour s’engager au quotidien. C’est une obligation morale de chacun.
  3. Etre attentif. Dès les années 1960 s’est constitué un Système d’Alerte Avancée pour les Génocides. Des indicateurs sociétaux sont étudiés pour chaque pays : attachement à la vie ; qualité de vie des minorités ; type de pouvoir ; État contrôlé ou pas ; recours à la force dans les affaires intérieures ; violence politique ; déshumanisation d’un groupe. Existence d’un groupe potentiellement victime ; appréhension de ce groupe par le reste de la population ; légitimation du discours génocidaire.

Tout cela est complexe, nécessite des moyens considérables. Or, jusque-là , les États n’ont pas permis qu’un tel système soit vraiment efficace. Avec Internet, et la mobilisation croissante des opinions publiques, il est devenu possible d’agir, faire pression, et donc de ne plus être des spectateurs passifs.


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