août 2000 : décès d’un détenu à la prison St-Roch de Toulon


article de la rubrique prisons > Toulon - La Farlède
date de publication : août 2000
version imprimable : imprimer



Karim Nedjar, détenu à la prison de Toulon, a été retrouvé mort, le 24 août 2000 au matin, dans la cellule 315 de la prison de Toulon. Il était en détention provisoire depuis le 12 juillet.

Selon les informations communiquées, Karim Nedjar, âgé de 26 ans, était diabétique, insulino-dépendant ; il a été victime d’un malaise dans la soirée du 23 ; son état s’est aggravé vers 3 heures du matin, et il a été retrouvé mort à 7 heures.

Karim était placé avec deux autres détenus dans une cellule de 9 mètres carrés, située sous les combles, au troisième étage de la prison surchauffée en cette seconde quinzaine d’août.

Les deux codétenus avaient appelé au secours pendant un long moment avant qu’un surveillant se déplace et constate l’état de santé très préoccupant de Karim qui se plaignait d’une forte fièvre. Le fonctionnaire s’est contenté de l’inscrire sur le rôle des consultations médicales du lendemain matin. Les appels au secours ont été réitérés dans la nuit par les codétenus face à l’aggravation de l’état de santé de Karim, mais aucune suite n’y a été donnée.

La famille veut savoir ce qui s’est passé :

"Sa maladie était connue puisqu’il se rendait plusieurs fois par jour à l’infirmerie pour se faire ses piqûres. Quelques grammes de sucre et de l’eau auraient suffi à le calmer et à le sauver ! [...] Savez-vous que la nuit, il n’y a ni médecin, ni infirmière pour répondre aux urgences ?"

L’avocat de la famille conclut, dans une lettre ouverte qu’il adresse à la Ministre de la Justice :

"La situation réservée aux détenus, particulièrement à Toulon, est indigne de notre démocratie."

Le parquet de Toulon a confié l’enquête aux policiers du commissariat central, et une information judiciaire a été ouverte au cabinet du doyen des juges d’instruction, pour rechercher les causes de la mort de Karim Nedjar.

_______________________________

Dès le 28 août 2000, la section de la LDH de Toulon a adressé le communiqué suivant aux journaux locaux :

"Un détenu diabétique de 24 ans, en détention provisoire, décède en prison, dans la nuit du 23 au 24 août 2000. [...] Ils étaient trois dans une cellule de 9 mètres carrés !" [1]

Par delà les responsabilités éventuelles que l’enquête devra établir, cet événement dramatique nous rappelle le délabrement du système carcéral français et le surpeuplement d’un très grand nombre des établissements pénitentiaires.

Dans son rapport récent, la commission sénatoriale d’enquête sur les prisons notait que la maison d’arrêt de Toulon comptait, au 1er avril dernier, 258 prisonniers pour 144 places ! Elle poursuivait : « la cuisine est sordide, les murs sont gorgés d’humidité et s’effritent lentement.[...] Les cellules sont en piteux état ; leur rénovation est entravée par la surpopulation qui ne permet pas de les vider pour les repeindre. »
Le nombre élevé de suicides dans les prisons françaises montre la gravité de la situation : début août, l’administration pénitentiaire avait enregistré 85 suicides depuis le début de l’année, contre 74 en 1999 à la même époque ; dans la nuit du 1er au 2 août 2000, trois détenus se sont donnés la mort, l’un à Fleury-Mérogis, un autre aux Baumettes et le dernier à Luynes-Aix en Provence.

Pour remédier à ce surpeuplement, nous proposons tout d’abord de sortir de prison ceux qui n’ont rien à y faire : les "sans-papiers", les consommateurs de drogues douces, les jeunes délinquants qui devraient bénéficier de peines de substitution ... Nous demandons ensuite la limitation du recours à la détention préventive, le développement des libérations conditionnelles, la mise en place de peines alternatives à la détention.

Enfin, comme la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, nous demandons qu’un « numerus clausus » soit instauré pour les incarcérations dans les prisons françaises : comme cela est la règle aux Pays-Bas et en Finlande, il ne doit pas y avoir un prisonnier de plus que de place disponible !

Pour la LDH, la réforme du système carcéral français est prioritaire. Elle nécessite une véritable volonté politique !

Toulon, le 28 août 2000

Ce drame met en évidence le problème de l’accès aux soins : en cas d’urgence, les détenus doivent appeler les personnels de surveillance pour avoir accès au service médical ; mais, la nuit, il n’y a pas de permanence pour les soins ! et les surveillants n’ont aucune compétence médicale !

_______________________________

Le président de la LDH, Michel Tubiana, a écrit, le 15 septembre 2000, à la Ministre de la Justice :

"Si nous espérons que l’enquête diligentée par le parquet de Toulon aboutisse dans des délais raisonnables et permette de déterminer les véritables responsabilités à l’origine de ce décès, nous vous demandons qu’une enquête administrative susceptible de mettre à jour les multiples dysfonctionnements du service pénitentiaire en cause soit diligentée.

Au delà de ce cas, la LDH est régulièrement saisie de multiples situations qui révèlent les difficultés d’accès aux soins des détenus. Il paraît urgent de prendre des mesures assurant aux détenus les conditions matérielles et sanitaires minimales de détention qui soient conformes au respect de la personne humaine."

(extraits)

La famille de Karim Nedjar a déposé plainte avec constitution de partie civile contre X du chef de "non assistance à personne en danger".

Le médecin légiste, après autopsie du corps, avait conclu que le décès était survenu après un coma hypoglycémique.

_______________________________

Deux ans et demi plus tard, on pouvait lire dans la presse locale [2]

Plus de deux ans et demi après cette mort suspecte, le doyen des juges d’instruction au TGI de Toulon a convoqué M. JD, le responsable des agents pénitentiaires en poste cette nuit à la maison d’arrêt. A l’issue d’un débat de deux heures, le juge devait signifier à M. JD sa qualité de témoin assisté.

De son côté, Maître Mas, avocat de JD, devait rappeler le manque de personnel dans l’administration pénitentiaire, notamment à Toulon où, la nuit, cinq surveillants seulement ont la charge de 360 détenus.

" M. JD a constaté l’état du détenu vers 3 heures, et l’a assuré qu’il était inscrit en priorité pour la visite médicale du matin. A 6 h 50, il a constaté l’aggravation du jeune Karim Nedjar. Des massages cardiaques ont été pratiqués. Un surveillant n’est pas un médecin, il ne pouvait pas faire de diagnostic. Du reste, les agents pénitentiaires réclament depuis 1995 la présence d’un personnel médical à St Roch, du moins une infirmière. A ce jour ; rien n’est fait. Il faudra bien que le ministre prenne les mesures qui s’imposent."

Les syndicats des agents pénitentiaires de Toulon soutiennent leur collègue dans cette procédure. La justice, elle, devra aller jusqu’au terme de son instruction et déterminer s’il y a ou pas une responsabilité du fonctionnaire dans le décès du jeune homme.

Notes

[1Var Matin, 27 août 2000.

[2Extraits de Var-Matin du 20 mars 2003.


Suivre la vie du site  RSS 2.0 | le site national de la LDH | SPIP