Téléthon : le lobby « pro-vie », animé par la « Fondation Jérôme-Lejeune », a imposé la polémique


article de la rubrique droits de l’Homme > bioéthique
date de publication : dimanche 3 décembre 2006
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Le 20ème anniversaire du Téléthon est marqué par une polémique lancée par des catholiques traditionalistes sur l’utilisation des dons qui servent en faible partie (1,4 % selon l’AFM citée par le Journal du Dimanche) à des recherches sur des embryons porteurs d’anomalie destinés à être ensuite détruits.

Le diocèse du Var avait appelé à un boycott du Téléthon : le JDD revient sur un long travail de sape fomenté par le lobby « pro-vie » [1] pour lancer la polémique au sein de l’Eglise catholique et de l’opinion publique.

L’occasion également de revenir sur la Fondation Jérôme-Lejeune dont l’activisme dans ce domaine est de notoriété.


Voir en ligne : la hiérarchie catholique veut un Téléthon « éthique »

Comment les « pro-vie » ont imposé la polémique

Le Journal du Dimanche, 3 décembre 2006

« Je regrette que le comité d’éthique du diocèse de Fréjus-Toulon, relayant la Fondation Jérôme-Lejeune, ait réclamé le boycott du Téléthon... » Comme beaucoup de dignitaires de l’Eglise, Mgr Jean-Charles Descubes, évèque de Rouen et président du Conseil pour les questions famililaes et sociales, s’interroge sur certaines recherches financées par l’AFM, mais il déplore aussi « le jusqu’au-boutisme de certains qui risque de mettre à mal une opération nationale de générosité et de solidarité ».

Mgr Gérard Defois, évêque de Lille, condamne lui aussi la façon dont la controverse sur l’utilisation des dons a été imposée dans le débat public à un mois de la manifestation : « C’est une initiative locale soutenue par dees officines qui se sont servies du 20ème anniversaire du Téléthon comme d’une caisse de résonance ! », lance-t-il.

Un obscur travail de sape qui porte ses fruits

Officiellement, l’affaire éclate le 8 novembre. Pierre-Olivier Arduin, responsable du comité bio-éthique de l’évêché de Fréjus-Toulon, dénonce dans un texte violent « la stratégie eugéniste » de l’AFM et met en garde les fidèles contre les recherches pratiquant « le tri sélectif des embryons ». Sa conclusion : « Il n’est plus possible de financer le Téléthon. » Un appel au moment où s’achève, à Lourdes, la conférence des évêques. Coïncidence ou stratagème pour passer en force et obliger l’épiscopat français à monter au créneau ?

L’Eglise fait depuis longtemps entendre sa voix dans le débat éthique sur la recherche sur l’embryon. Mais pour une frange ultraconservatrice, le message n’est pas porté assez haut. La Fondation Jérôme-Lejeune, connue pour ses positions radicales contre l’avortement et dont le président est un membre très influent de la très conservatrice Académie pontificale pour la vie, s’est donc lancée dans une campagne de lobbying intense. Depuis plus de deux ans, les évêques de France sont destinataires de missives de la fondation critiquant les recherches menées par l’AFM. Des écoles catholiques et des mairies reçoivent aussi ces mises en garde. L’offensive anti-Téléthon est également menée sur le web, où les mêmes argumentaires sont relayés par des sites catholiques souvent proches de l’extrême-droite, comme le Salon beige et Liberté politique. Un obscur travail de sape qui finit par porter ses fruits. L’année dernière, le curé de la cathédrale de Versailles, convaincu par l’un de ses paroissiens membre de la Fondation Jérôme-Lejeune, évoque ainsi dans son bulletin paroissial les questions soulevées par le téléthon ;

En juin 2005, l’évêque du Var, Mgr Dominique Rey, décide d’installer dans son diocèse un comité de bioéthique dont il confie la charge à un fidèle très assidu, Pierre-Olivier Arduin. Quelques mois plus tard, en novembre, un premier texte s’interrogeant sur les finalités du Téléthon est publié dans la revue diocésaine. Pierre-Olivier Arduin ne cache pas aujourd’hui s’être « largement inspiré de l’argumentaire de la Fondation Lejeune » mais précise qu’il a reçu avant publication « l’assentiment de Mgr Rey ». Ce prélat, connu pour ses positions conservatrices est issu de la communauté charismatique de l’Emmanuel, un mouvement qui trouve ses racines chez les évangélistes américains.

Les chemins traditionalistes mènent à Rome

Mi-septembre, Pierre-Olivier Arduin se retrouve sur les mêmes bancs que Jean-Marie Le Méné, le président de la Fondation Jérôme-Lejeune, à l’occasion d’un congrès sur les cellules-souches adultes organisé à Rome sous l’égide de l’Académie pontificale pour la vie. Deux semaines plus tard, le 5 octobre, des sites catholiques traditionalistes reprennent des passages de la « note du Var » appelant au boycott , dont l’auteur affirme nouveau qu’« elle a été validée par Mgr Rey ». Sur les forums, les commentaires sont sans équivoque : « Il reste à espérer qu’il réussisse à convaincre ses pairs, en particulier la très silencieuse Conférence des évêques de France. » Sur un autre site, où Pierre-Olivier Arduin appelle les catholiques appelle les catholiques à « l’objection de conscience », il est recommandé, à la suite de sa philippique, de faire un don à la Fondation Jérôme-Lejeune.

Un mois plus tard, enfin, le 8 novembre, l’appel au boycott sort dans la presse. « Un hasard », affirme son auteur. Interrogée par le JDD, la Fondation Jérôme-Lejeune se refuse, elle, à tout commentaire. Reste que le 18 novembre, Jean-Marie Le Méné et Pierre-Olivier Arduin se retrouvent à nouveau sur un forum sur la bioéthique organisé par le diocèse du Var. La polémique continue d’enfler et les évêques sont obligés de s’expliquer tour à tour. L’offensive a payé. « C’est la preuve en tout cas que l’Eglise peut encore se faire entendre quand elle le veut, même au prix d’un procès médiatique », écrit un animateur du site Liberté politique, avant d’appeler les troupes à maintenir la mobilisation :« Ce n’est pas le moment de faire machine arrière. » En haut de cette page, comme sur celle du site de la Fondation Jérôme-Lejeune, le sigle du Téléthon a entre-temps disparu. Excédée par les attaques du lobby pro-vie radical, l’AFM a saisi ses avocats pour faire retirer son logo de ces sites Internet. Les anti-Téléthon l’ont remplacé par un sens interdit. Une façon d’appeler encore au boycott.

Emmanuelle Chantepie

Les opposants à l’avortement créent une fondation Jérôme Lejeune

par Michèle Aulagnon, Le Monde du 22 mars 1996

Le Journal officiel publie, jeudi 21 mars, un décret portant création d’une fondation reconnue d’utilité publique, la fondation Jérôme Lejeune. Cette institution a été créée par l’association « Les amis du professeur Jérôme Lejeune » dont fait partie l’actuel secrétaire d’Etat à la santé, Hervé Gaymard, et dont l’un des objets est la « défense de la vie humaine de son premier instant à son terme ».

Il aura suffi d’une année à la famille du professeur Lejeune pour obtenir le statut recherché de « fondation » et le label prestigieux d’ « utilité publique », un record de célérité pour une procédure lourde et complexe. Le 25 mars 1995, la demande de création d’une fondation dont l’objectif est de « poursuivre l’oeuvre à laquelle le professeur Jérôme Lejeune a consacré sa vie » est déposée. Dans les mois qui suivent, le ministère de la santé et celui de la recherche donnent leur accord. Le 13 février, le Conseil d’Etat rend un avis favorable. Cinq semaines plus tard, jeudi 21 mars, la parution au Journal officiel d’un décret portant reconnaissance d’une fondation comme établissement d’utilité publique entérine la création de la Fondation Jérôme Lejeune. Avantage non négligeable, les donateurs bénéficient désormais de réduction fiscale.

Deux questions se posent toutefois. Tout d’abord, celle de la finalité de cette fondation. La personnalité de Jérôme Lejeune est en effet controversée. Le professeur Lejeune, décédé le 3 avril 1994, était tout à la fois un médecin généticien de renommée internationale il faisait partie de l’équipe qui a découvert la cause du mongolisme (trisomie 21) et un militant acharné de la lutte contre le droit à l’interruption volontaire de grossesse.

Le second problème concerne la nature des liens entre les membres de l’association Les amis du professeur Jérôme Lejeune, qui ont orchestré la création de la Fondation, et l’actuel secrétaire d’Etat à la santé et à la Sécurité sociale, Hervé Gaymard. Ce dernier est en effet membre fondateur de cette association, tout comme son épouse, Clara Lejeune-Gaymard, fille du professeur Lejeune et ancienne directrice de cabinet de Colette Codaccioni, lorsque cette dernière était ministre de la solidarité entre les générations, dans le premier gouvernement d’Alain Juppé. Clara Lejeune-Gaymard est, elle, membre fondatrice de la Fondation, alors que son époux n’en fait pas partie.

7 MILLIONS DE FRANCS DE DONS

Réfutant toute collusion entre le gouvernement et la famille Lejeune, Jean-Marie Le Méné, membre fondateur de la Fondation, conseiller référendaire à la Cour des comptes et beau-frère de Mme Lejeune-Gaymard, précise qu’ « il y a certes un membre de la famille au gouvernement, pas un membre de la Fondation ». Le siège de la Fondation est situé au domicile de la veuve du professeur Lejeune, Mme Birthe Bringsted. Cette dernière fait partie de la Fondation et est secondée, dans l’association Les amis du professeur Jérôme Lejeune, par deux membres de l’Institut connus pour leur hostilité à la loi Veil, Jean Foyer et Pierre Chaunu. L’association Les amis du professeur Jérôme Lejeune, qui s’est occupée de collecter les dons nécessaires à la création de la Fondation, a déjà réuni, selon M. Le Méné, près de 7 millions de francs, une somme supérieure aux 5 millions de francs nécessaires.

Les statuts de la Fondation précisent qu’elle a pour but de « poursuivre l’oeuvre à laquelle le professeur Lejeune a consacré sa vie : la recherche médicale sur les maladies de l’intelligence et sur les maladies génétiques, l’accueil et les soins des personnes, notamment celles atteintes de la trisomie 21 ou d’autres anomalies génétiques, dont la vie et la dignité doivent être respectées de la conception à la mort ». Les statuts de l’association Les amis du professeur Jérôme Lejeune précisent que l’objet de l’association est « de faire connaître l’oeuvre et les découvertes du professeur Lejeune, spécialement celles faites par lui dans le domaine de la génétique ; (...) de poursuivre et prolonger son action pour la défense de la vie humaine de son premier instant à son terme ».

C’est ce dernier point qui inquiète les partisans du droit à l’avortement. « La défense de la vie humaine depuis son premier instant à son terme » fait partie de la rhétorique des opposants à la loi de 1975 légalisant l’interruption volontaire de grossesse. « Il ne faut pas se focaliser sur les mots, se défend Jean-Marie Le Méné. Le professeur Lejeune, mon beau-père, pensait par exemple que l’on peut guérir la trisomie 21, surtout si l’on agit le plus tôt possible, c’est-à-dire avant la naissance. Il n’a pas eu le temps d’y parvenir. L’objectif de cette fondation est de donner à des chercheurs les moyens de cette ambition. »

Les membres de l’association Les amis du professeur Jérôme Lejeune démentent tout lien avec les mouvements extrémistes hostiles à l’avortement. Clara Lejeune-Gaymard, interrogée à plusieurs reprises par Le Monde, notamment lorsqu’elle dirigeait le cabinet ministériel de Colette Codaccioni, assurait que l’objectif de cette fondation n’est que scientifique, visant à « favoriser la recherche sur les maladies de l’intelligence ». Elle balayait les doutes sur les objectifs de la Fondation en expliquant que, « si [elle] avait voulu financer des actions comme celles des commandos anti-avortement, [elle] ne prendrait pas la peine d’effectuer toutes ces démarches. [Mais elle] se sent, ainsi que les autres membres fondateurs, investie d’un devoir moral envers [son] père et les malades qu’il a soignés ».

LE SOUTIEN DE L’UNAPEI

Clara Lejeune-Gaymard avait remis, en juillet 1995, à son ministre Colette Codaccioni un texte d’explication. Cette note précise que le professeur Jérôme Lejeune « n’a jamais été président de Laissez-les vivre » [une association qui soutient aujourd’hui les commandos anti-avortement]. Il en a été le conseiller scientifique jusqu’en 1985, date à laquelle il a démissionné à la suite de profonds désaccords. En revanche, il a été fondateur et président d’une association Secours aux futures mères destinée à venir en aide aux mères en détresse (...). La Fondation Jérôme Lejeune n’a strictement aucun autre but que de poursuivre l’oeuvre à laquelle le professeur Lejeune a consacré sa vie (...). Dès lors, toute allégation visant à imaginer des collusions d’intérêts avec des associations ou des mouvements ne poursuivant pas les mêmes buts scientifiques que la Fondation est dépourvue de pertinence (...) ».

Pour entamer les démarches nécessaires à la constitution de la Fondation, Les amis du professeur Jérôme Lejeune ont bénéficié du soutien de plusieurs institutions comme, par exemple, l’Unapei, l’Union nationale des associations de parents et amis de personnes handicapées mentales. Son directeur général, Patrick Gohet, déclarait qu’« il ne [fallait] pas faire de procès d’intention à cette fondation. Les initiatives en matière de recherche dans ce domaine sont très rares, et les travaux du professeur Lejeune doivent pouvoir être complétés. Pour notre part, nous avons toujours établi une distinction entre l’oeuvre scientifique du professeur Lejeune et ses opinions personnelles, nous soutenons donc ces démarches ». Sollicité par Le Monde, Hervé Gaymard nous a fait savoir qu’il ne souhaitait pas s’exprimer sur son rôle dans la création de la Fondation Jérôme Lejeune.

Michèle Aulagnon
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Jean-Paul II sur la tombe de Jérôme Lejeune, août 1997.

Vendredi 22 août 1997, en marge des JMJ, le pape Jean Paul II avait tenu à rendre hommage à son ami, le très contesté Jérôme Lejeune, généticien et farouche adversaire de l’avortement en se rendant sur la tombe du professeur à Chalô-Saint-Mars (Essonne) [2].

Notes

[1Pro-vie : de l’anglais pro-life, en français basique : anti–IVG. [Note de LDH-Toulon]

[2D’après Le Monde du 24 août 1997 qui précise : le petit village était en « état de siège », totalement bouclé depuis le matin par 450 gendarmes – beaucoup plus en comptant le GIGN,
le RAID et les renseignements généraux.


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