« Sarkozy remet en cause la laïcité républicaine » par François Bayrou


article de la rubrique laïcité > Sarkozy parle de religion
date de publication : jeudi 27 décembre 2007
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Dans un entretien publié par Le Figaro du 26 décembre 2007, François Bayrou critique le discours de Nicolas Sarkozy à Saint-Jean de Latran, jeudi 20 décembre 2007, lors de sa visite au Vatican : « La République n’a pas à sous-traiter l’espérance aux religions. Elle est en charge de réaliser un monde meilleur », déclare-t-il.

Le président du Mouvement démocrate reproche à Nicolas Sarkozy « le mélange des genres, entre l’État et la religion ».


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D’après Plantu (Le Monde, 22 décembre 2007)
  • Que pensez-vous du concept de « laïcité positive » défendu par Nicolas Sarkozy ?

Quand on a besoin d’un adjectif, c’est qu’on veut changer le sens du mot. Il y a dans le discours prononcé à Saint-Jean-de-Latran quelque chose de profond, passé à peu près inaperçu, une remise en cause de la conception de la laïcité républicaine autour de laquelle, depuis la Libération, la France s’est construite. S’exprimant comme président de la République, il introduit la notion de « racines essentiellement chrétiennes » de la France, oubliant le grand mouvement d’émancipation des Lumières. Il affirme que la République a « intérêt » à compter beaucoup de croyants. Il demande aux religions, toujours dans « l’intérêt » de la République, de fonder la morale du pays. C’est le retour, qu’on croyait impossible en France, du mélange des genres entre l’État et la religion. Ce mélange des genres n’a jamais produit de bons fruits, je le dis comme citoyen, et je le dis aussi comme chrétien de conviction.

  • Est-ce une erreur de parler d’espérance quand on fait de la politique ?

La République n’a pas à sous-traiter l’espérance aux religions. La République est en charge de réaliser un monde meilleur, et pas d’inviter à l’attendre. Cette conception sociologique de la religion, fournissant « l’espérance » qui fait que les peuples se tiennent tranquilles et respectent les règles établies, on croyait qu’elle était loin derrière nous ! Ce n’est pas autre chose que « l’opium du peuple » que dénonçait Marx. C’est un leitmotiv chez Nicolas Sarkozy, notamment quand il a parlé des bienfaits de la présence de l’islam pour pacifier les banlieues. En réalité, l’espérance religieuse et l’espérance civique ne sont pas de même nature. Elles ne sont pas du même monde. Au demeurant, la foi, ce n’est pas seulement l’espérance, ce n’est pas seulement pour l’avenir. C’est pour le présent, c’est voir le monde et voir l’autre dans une certaine lumière qui les révèle et les grandit. C’est en cela qu’il existe un humanisme chrétien.

  • La République doit-elle prendre en compte ce que Nicolas Sarkozy appelle l’« aspiration spirituelle » de l’être humain, qui existe selon lui chez chacun de nous ?

L’aspiration spirituelle est un mouvement précieux de l’être humain. Sur ce point, je suis d’accord avec Nicolas Sarkozy. La société doit la respecter. Mais lorsqu’on suggère que la morale républicaine doit se fonder dans les religions, on change d’approche. D’abord, il ne revient à aucune autorité civile de trancher ainsi une question de conscience. Il est aussi anormal de voir un président dire qu’il faut se référer à la religion que d’en voir un autre affirmer qu’il faut rejeter toute religion. Cette orientation, dans un sens ou dans un autre, n’est pas dans ses compétences. De surcroît, en tenant ce discours dans une société plurireligieuse, on pré­pare les conditions d’un affrontement entre les différentes religions. Car, quand elles se contredisent, qui décidera qu’une religion est supérieure à une autre dans le domaine de la morale et des valeurs ?

  • Quelle est votre conception de la laïcité ?

Celle de Jules Ferry. Quand Nicolas Sarkozy dit que « jamais l’instituteur ne pourra remplacer le pasteur ou le curé » dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, parce qu’il lui « manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance », il exprime exactement le contraire du message de Jules Ferry. La morale de l’instituteur n’est pas inférieure à celle du prêtre. Pour Jules Ferry, elle est la morale universelle au genre humain, qui prend garde à ne choquer aucune des familles qui confient leur enfant aux maîtres. La laïcité est un bien très précieux que la France a su définir avant et mieux que les autres. Elle détermine un espace public à l’intérieur duquel on ne fait pas intervenir la religion par l’autorité du dogme, et un espace intime, familial, où chaque être humain cultive des convictions, une vision du monde, qu’il ne peut imposer aux autres. L’idée qui fonde la démocratie, c’est la vision géniale que Pascal a exprimée de la distinction des ordres : il y a l’ordre du pouvoir, l’ordre de la religion et l’ordre de la science. Le pouvoir doit garantir la liberté de prier et la liberté de penser dans les deux autres ordres. Mais l’homme n’est libre que si on empêche toute interférence entre ces ordres distincts. De la même façon, quand Nicolas Sarkozy établit un parallèle entre la vocation religieuse et sa vocation présidentielle, il mélange ce qui ne doit pas l’être.

  • Cela vous choque ?

Oui. En outre, c’est un paradoxe troublant que celui d’un pouvoir qui affiche chaque fois qu’il le peut sa complaisance avec le matérialisme financier et, en même temps, souhaite faire de la religion une autorité dans l’espace public. Cela s’est déjà produit dans l’histoire. Aujourd’hui, par exemple, chez Bush. Et cela, les citoyens républicains, laïques aussi bien que chrétiens, ne peuvent l’admettre : ils ont quelque chose en commun, c’est le « rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Propos recueillis par Judith Waintraub.

Sarkozy sur un cheval dans Saint-Jean de Latran !

par Pascal Riché (Rue89), le 5 juin 2007

Un lecteur nous rappelle que :

"Le Président de la République française est traditionnellement reçu au Vatican après son élection pour être nommé Chanoine honoraire de l’Archibasilique Saint-Jean de Latran à Rome et prendre possession de sa stalle pour que sa distinction soit effective (ce qui, pour l’anecdote, lui confère théoriquement le privilège d’entrer à cheval dans cette basilique). Il va de soi que ce privilège ne peut être accordé qu’à un Président de sexe masculin et de confession catholique romaine (ou à la rigueur de confession orthodoxe). À ce titre, le président de la République peut prétendre à une stalle dans l’abbaye de Beauchêne (Cerizay), qui est une abbaye de chanoines réguliers de Saint-Jean de Latran".

Pour nous avoir procuré le simple plaisir d’imaginer Sarko entrant, juché sur le dos d’un cheval, dans la cathédrale de l’évêque de Rome, merci à ce lecteur (un lecteur un peu flemmard quand même : il a copié-collé un bout d’une notice de Wikipédia).

C’est un titre hérité d’Henri IV, comme l’a rappelé Jacques Chirac en le recevant pieusement.

Henri IV, protestant, avait décidé que Paris valait bien une messe. Devenu catholique, avait été absout par le Pape. Pour remercier ce dernier, il avait fait une donation au chapitre du Latran. Dans la convention, une clause prévoyait la célébration annuelle d’une messe pour la prospérité de la France le jour de l’anniversaire du roi, le 13 décembre. Il paraît que la clause est toujours observée...

Les Français ont toujours eu des chefs d’Etat cathos, à l’exception de Gaston Doumergue, protestant. Je n’ai pas trouvé comment le Vatican avait résolu ce casse-tête en 1924. Y a-t-il un historien dans la salle ?

Une réflexion idiote, au passage : la France est la "fille aînée de l’église". Or la basilique Saint Jean de Latran est "Mère et tête de toutes les Eglises". J’en déduis que la basilique est la grand-mère de la France (je vous avais prévenus).

Sachez qu’en prime, Sarkozy est également proto-chanoine de la cathédrale d’Embrun(Hautes-Alpes), une tradition depuis Louis XIII ; il peut aussi prétendre à devenir chanoine à Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie), depuis François 1er.

Il est surtout Co-Prince d’Andorre et, à ce titre, il peut présider en cape noire le Conseil des Vallées à Andorra-la-Vella.

Pourquoi ne marierait-il pas ses différentes fonctions ? Le cheval, la cape noire... ça aurait de la gueule, non ?


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