Gilles Desnots, la guerre comme horizon ?


article de la rubrique Tribune libre
date de publication : samedi 12 mars 2022
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"Lorsque l’on entend que la guerre est redevenue un horizon possible pour les Européens, beaucoup d’entre nous ...."


"Lorsqu’on entend que la guerre est redevenue un horizon possible pour les Européens, beaucoup d’entre nous ne semblent pas réaliser à quel point c’est une réalité. Le train exceptionnel de sanctions prises par l’UE à l’encontre de la Russie, fait que nous sommes déjà sortis de la paix. La solidarité affichée avec L’Ukraine conduit jour après jour à rendre insupportable l’agression russe et ce qui l’accompagne de plus en plus : une violence massive et aveugle, la multiplications de crimes de guerre.
Dans ce bras de fer avec Vladimir Poutine, le choix va rapidement être de laisser plus ou moins tomber les Ukrainiens ou d’entrer plus avant dans le conflit, ce que J-L Mélenchon appelait mardi à l’Assemblée nationale "cobelligérance".
Cette montée en puissance d’une guerre se généralisant poserait la question de l’utilisation de l’arme nucléaire. On imagine mal, à l’heure actuelle, un Poutine risquant un échec sans tenter une surenchère atomique. C’est clairement le discours qu’il tenait dès le premier jour de l’invasion de l’Ukraine.

Au-delà, Thomas Gomart, directeur de l’Institut Français des relations internationales, rappelle dans un entretien dans le journal Le Monde (01-03-2022), que la Russie fait partie des pays qui considèrent l’utilisation possible de l’arme nucléaire dans des "usages tactiques".
Sans aller jusque là, - mais le peut-on vraiment ? -, il est possible de se rassurer en pariant sur l’efficacité rapide des sanctions financières et économiques, et sur l’enlisement de l’armée russe dans une guerre dite de guérilla. Après tout, toutes les puissances confrontées à ce type de guerre de résistance populaire ont échoué, de l’armée napoléonienne en Russie en 1812 à celle de la France en Algérie en 1962, de l’armée américaine au Vietnam en 1973 à celle de l’URSS en Afghanistan en 1989 ou à celle des Etats Unis à nouveau en Irak, etc. etc.

Ces hypothèses conduiraient à une révolution populaire mettant fin à une dictature en Russie et nous ne pourrions que nous en réjouir.
Cela mettrait-il fin à la guerre en Ukraine et à la confrontation entre Russie et le reste de l’Europe ? Provisoirement peut-être. Mais la paix ne pourra survenir si la Russie sort de ce conflit humiliée et dans une situation de précarité internationale pire qu’avant guerre.

La Russie de Poutine a choisi de profiter d’une fenêtre d’opportunité pour exister comme grande puissance avant que le duopole sino-américain en fasse définitivement une périphérie du monde. La mondialisation ne lui a pas été favorable. L’alternative entre soumission à la Chine ou à l’ordre occidental est intolérable pour Moscou. La course mondiale au contrôle des ressources énergétiques fait par ailleurs, de la Russie un enjeu géopolitique majeur. Aussi, on peut comprendre que le gouvernement russe éprouve un sentiment d’urgence à agir et puisse concevoir la guerre comme le moyen le plus efficace voire, le seul à sa disposition pour continuer à peser sur l’échiquier international.

Il est cependant peut-être trop tôt ou déjà trop tard.

La Chine, qui pourrait être un allié redoutable de Poutine, ne semble pas disposée à se lancer dans une aventure guerrière de grande ampleur, pour le moment. Les Européens, nourris d’une part, d’une longue histoire difficile avec la Russie et au-delà les conquérants, bercés d’autre part, pa le chant lancinant de leur déclin inexorable, ont fait volte face en renouant avec le vieux réflexe bloc contre bloc qui, depuis le XVIIe siècle a fait de notre continent le plus belliqueux de la planète.

Cette guerre en Ukraine et la confrontation générale entre Russie et le reste de l’ Europe réveillent brusquement des mémoires traumatiques du XXe siècle.

Victorieuse sur un champ de dévastations en Ukraine ou vaincue, la Russie risque d’entraîner l’ensemble des peuples vivant entre Brest ou Londres et Vladivostok, dans un profond déclin économique, social, géopolitique, culturel.

Cette guerre met l’ensemble du continent sous la menace d’une guerre froide éprouvante et coûteuse ou d’un cataclysme militaire, dès demain ou dans un proche avenir.

Aussi difficile à envisager qu’elle soit aujourd’hui, la seule solution est de réunir de toute urgence une conférence de paix permettant à chaque acteur du conflit, Ukraine, Russie, Europe dans son ensemble, Etats-Unis, d’en sortir par le haut.

L’heure est à l’imagination et au dépassement de tous les conservatismes. Cette guerre peut être une chance d’apporter des réponses sur des questions fondamentales laissées dans l’ombre après la Guerre Froide et l’implosion de l’URSS, ayant abouti à générer malentendus, peurs, méfiance : place et légitimité de l’OTAN, zone de codéveloppement entre l’UE et la Russie, programme de désarmement, relance de l’idée de M. Gorbatchev de "Maison commune" européenne et russe, place à donner au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes au XXIe siècle, statut international de l’Ukraine et des territoires conflictuels en Europe.

Pas de conférence possible sans volonté de compromis des uns et des autres. Pas de conférence possible avec des exxigences préalables impossibles à réaliser. Pas de conférence possible sans le désir de tous les participants d’inventer, de sortir des schémas diplomatiques passés et inopérants pour la paix.

Tout cela rend étrangement utopique ces propos, tant la Russie est enfermée dans une forteresse idéologique datant du XIXe siècle, tant les Occidentaux sont persuadés d’être les du Bien et de la Vérité.
Bertrand Badie, dans un récent ouvrage ("Inter-socialités, le monde n’est plus géopolitique"), constate la montée en puissance des sociétés face aux Etats pour intervenir dans le jeu international. Si la logique des Etats est de nous conduire à la guerre, celle des peuples, manifestement attachés à la paix, pourra t-elle changer le cours d’une Histoire qui, en Europe, depuis des sècles, nous livre régulièrement au chaos et pires tragédies ?"

Gilles DESNOTS - 2 mars 2022


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