une victoire d’Edward Snowden


article de la rubrique Big Brother > Prism
date de publication : lundi 12 août 2013
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L’annonce par Barack Obama de mesures visant à “encadrer” les programmes de surveillance du gouvernement américain constitue une sorte de victoire pour Edward Snowden. Par ses déclarations, l’ancien consultant des services secrets américains, actuellement réfugié en Russie, avait révélé l’étendue de la surveillance et de l’enregistrement de données de communication qui ont été mis en place, en violation de l’article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’hommme :

« Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. »

De nombreuses organisations ont exprimé leur appui à Edward Snowden :

Mais rien ne sera acquis si l’opinion ne s’associe pas à sa démarche. C’est pourquoi nous reprenons ci-dessous une partie de ses déclarations à l’aéroport de Moscou en juillet dernier. A la suite : l’éditorial de Pierre Tartakowsky, dans le bulletin LDH-Info de juillet 2013.


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Edward Snowden

Déclaration d’Edward Snowden

Le 12 juillet 2013, à l’aéroport de Moscou [1]


« Bonjour,

Je m’appelle Edward Snowden. Il y a un peu plus d’un mois, j’avais une famille, une maison au paradis et je vivais dans un très grand confort. J’avais aussi la capacité, sans aucun mandat, de chercher, de saisir et de lire toutes vos communications. Celles de n’importe qui, n’importe quand. J’avais le pouvoir de changer le sort des personnes.

C’était aussi une grave violation de la loi. Les 4e et 5e amendements de la Constitution de mon pays, l’article 12 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen ainsi que de nombreux accords et traités interdisent un tel système de surveillance massive et omniprésente. Mais bien que la Constitution Américaine qualifie ces programmes d’illégaux, mon gouvernement explique qu’un jugement d’un tribunal secret, que personne ne peut voir, a légitimé ces pratiques illégales. Ce jugement corrompt purement et simplement la notion fondamentale de Justice, notion selon laquelle pour réellement exister la Justice doit être appliquée dans les faits. L’immoral ne peut être rendu moral par une loi secrète.

Je crois au principe établi à Nuremberg en 1945 : « Les individus ont un devoir international qui transcende les obligations nationales d’obéissance. Il en découle que les citoyens ont le devoir de violer leurs lois domestiques pour empêcher que des crimes contre la Paix et contre l’Humanité ne puissent être perpétrés ».

Par conséquent, j’ai fait ce que j’ai cru bon. J’ai lancé une campagne contre ces mauvaises pratiques. Je n’ai pas cherché à m’enrichir. Je n’ai pas cherché à vendre des secrets américains. Je n’ai passé aucun accord avec un gouvernement étranger pour garantir ma sécurité. À la place, j’ai rendu public ce que je savais, pour que ce qui nous touche tous puisse être débattu par nous tous, à la lumière du jour. J’ai voulu un monde de Justice.

Cette décision morale de parler au grand public de ces pratiques d’espionnage m’a coûté très cher, mais c’était la chose à faire et je ne regrette rien.

Depuis, le gouvernement américain et ses services de renseignements ont essayé de faire de moi un exemple, un avertissement pour tous ceux qui seraient tentés de parler à leur tour.

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Le premier qui dit la vérité...

par Pierre Tartakowsky, président de la LDH


Si l’on en croit la grande légende du Tour de France, Guy Béart aurait composé sa chanson Le Premier qui dit la vérité suite à une confidence recueillie sur le dopage. « Tout le monde est au courant, lui aurait dit en substance le champion cycliste, mais le premier qui l’ouvre est mort. » En cet été, nous aurons pu vérifier que la vérité continue à manquer de bouches, et que son dévoilement reste une sérieuse prise de risque, malgré les déploiements de protestations vertueuses. On aura compris que nous ne parlons plus seulement ici de sport et de compétition loyale, mais de la vie politique internationale et de l’attitude des Etats vis-à-vis de ceux que l’on dénomme lanceurs d’alerte.

Après l’épisode Julian Assange, figure emblématique de Wikileaks et persécuté à ce titre, la communauté internationale s’est vue confrontée au cas Edward Snowden. N’osant rien faire, elle n’a rien fait, rejoignant ainsi dans sa légende la fameuse poule devant la non moins fameuse paire de ciseaux.

Qu’a donc fait Edward Snowden ? Il a dit la vérité. Il n’est pas le premier mais il en a fourni la preuve. Cette vérité choquante, scandaleuse, renvoie à des violations de lois internationales, violations perpétrées à l’encontre de particuliers, d’institutions, de représentations élues, sous forme d’écoutes systématiques. Las, il se trouve que le coupable de cet espionnage de masse est un Etat, et pas n’importe lequel ; que cet Etat assume ses actes en arguant
qu’il ne s’agissait d’écouter que « des étrangers » ; et que ses complices figurent au gotha des plus grosses entreprises mondiales, de celles qui assurent nos communications électroniques. Scandale diplomatique, grosses colères, coups-de-poing sur la table, bouderie commerciale… Et puis l’on apprend que celui par qui le scandale est arrivé recherche un asile. Au vu de ce qui est arrivé au soldat Bradley Manning, soupçonné d’avoir été l’informateur de WikiLeaks et maintenu à l’isolement pendant des mois au cours de sa détention préventive aux Etats-Unis, Edward Snowden nourrit des doutes sur l’humanité
et l’équité du traitement qui lui est réservé aux Etats-Unis. On aurait aimé que toutes et tous se précipitent pour lui offrir l’asile. On s’attendait à ce que la France ouvre la voie. Son Président n’avait-il pas eu des déclarations très
fermes, contre l’espionnage des Etats-Unis ? La France se serait sans doute honorée en accueillant ce demandeur d’asile et lanceur d’alerte. Elle aurait surtout envoyé un signal fort aux nations contre la piraterie internationale.

Au lieu de quoi, le ministre de l’Intérieur a susurré que, eu égard aux excellentes relations entre les deux pays, Edward Snowden était prié d’aller demander asile ailleurs. Une décision évidemment scandaleuse en termes d’humanité et de respect des droits. Mais qui rend également suspecte la politique du gouvernement français dans le domaine des écoutes, tant internationales que domestiques. De quelle nature exactement sont ces excellentes relations dont a excipé le ministre de l’Intérieur ? Iraient-elles
jusqu’à adopter les mêmes méthodes ? La lâcheté gouvernementale participe-t-elle de la peur des puissants ou de leur imitation servile ?

Quoi qu’il en soit, la LDH engage les citoyennes et citoyens à réclamer le droit d’asile en France pour monsieur Snowden. En déposant plainte avec la FIDH contre l’utilisation du programme américain dénommé Prism, permettant au
FBI et à la NSA d’intercepter, sous couvert de lutte contre le terrorisme et de la criminalité organisée, un demi-milliard de communications par mois, elle entend souligner le danger considérable d’un tel système. A la fois pour les libertés individuelles et pour l’existence même d’un Etat de droit.

Sur un tout autre mode, mais pas moins scandaleux, la France aura découvert que le dévoilement des affaires est un exercice à hauts risques, même pratiqué à domicile. L’arrêt rendu par la cour d’appel de Versailles le 4 juillet, qui ordonne à Mediapart et au Point de supprimer de leurs sites, dans les huit jours, toute citation des enregistrements effectués par le majordome de madame Bettencourt, restera un cas d’école. Chacun s’en souvient, ces enregistrements, réalisés par un domestique soucieux de défendre les intérêts de son employeur, femme riche mais âgée, manipulée et pillée par une bande d’aigrefins, avaient été mis à disposition de la presse. Mediapart, après en avoir soigneusement expurgé tout ce qui touchait à la vie privée, intime de la personne de madame Bettencourt, avait publié un matériau mettant en lumière les relations troubles entre le monde de l’argent et celui de la droite politique. C’est cela que l’arrêt de la cour d’appel entend censurer. Au moment où la ministre de la Justice dépose un projet de loi qui affirme que « les journalistes doivent pouvoir exercer leur mission sans entraves », l’affaire peut inquiéter et révolter. Elle rappelle à quel point la liberté d’informer et d’être informé, en toute liberté, reste fragile. Elle invite à les défendre, en France et partout ailleurs.


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