une émission de télé consacrée à la prévision de la récidive : information ou endoctrinement ?


article de la rubrique Big Brother > psychiatrie
date de publication : jeudi 24 mars 2011
version imprimable : imprimer


Le 7 février dernier, suite au meurtre de la jeune Laëtitia, une émission de France 2 a abordé à une heure d’assez grande écoute le problème de la prévision de la récidive chez les criminels sexuels.

Un débat orienté et faussé par une information insuffisante des téléspectateurs.


A la télévision

La deuxième partie de l’émission « Mots croisés », d’Yves Calvi, du lundi 7 février 2011, a été consacrée à l’« Affaire Laëtitia : Nicolas Sarkozy contre les juges ». Y ont participé deux magistrats, Virginie Valton, vice-présidente de l’USM, et Didier Gallot, vice-président du TGI des Sables d’Olonnes, une avocate pénaliste, Françoise Cotta, un député UMP tendance droite populaire, Jean-Paul Garraud, et un psychiatre, le docteur Alexandre Baratta.

Yves Calvi a posé la question [1] : « est-il possible, Alexandre Baratta, de détecter la dangerosité d’un individu ? » ... « je rappelle que vous êtes psychiatre ».

Les réponses du docteur Baratta ont étonné : avec l’assurance que lui confère le statut de « scientifique », il a répondu que « la question a déjà été posée dans les années 70 aux Etats Unis et au Canada où de nombreux psycho-crimonologues ont déjà répondu à travers différentes études portant sur plusieurs milliers de personnes, et la réponse est bien sûr oui !. Aujourd’hui, on dispose de méthodes tout à fait objectives, standardisées, qui font consensus non seulement aux Etats Unis et au Canada, mais quasiment partout en Europe, sauf en France, où on a accumulé un retard considérable. »

«  On peut évaluer le risque de récidive violente d’un individu », a-t-il poursuivi. « Évidemment ça ne permet pas de prévoir le risque à 100%. Mais on dispose maintenant d’instruments permettant d’évaluer beaucoup plus précisément que les méthodes de cliniques traditionnelles le risque de récidive. »

Un discours asséné avec aplomb – entrecoupé en deux occasions par des « je vous remercie d’essayer de m’apprendre mon métier » en réponse aux objections qui lui étaient faites ...

Le docteur Alexandre Baratta

Ses déclarations à l’antenne sont confirmées dans un fascicule de 36 pages, Evaluation et prise en charge des délinquants et criminels sexuels [2], qu’il a rédigé sur ce sujet en janvier 2011. A la question : « les évaluations du risque de récidive pratiquées en France sont-elles fiables ? », il confirme que «  notre pays connaît un retard considérable en la matière. Les expertises psychiatriques sont menées selon une méthodologie datant du 19ème siècle » [3], et il précise même que «  80 % des expertises sont basées exclusivement sur des marqueurs cliniques, pour la plupart non corrélés à un risque de récidive. Les marqueurs cliniques les plus souvent identifiés sont une personnalité perverse, un déni, une faille narcissique, un clivage, une hypertrophie du Moi » relevant « qu’il s’agit le plus souvent du jargon issu de la psychanalyse » [4].

Et il les compare aux « outils d’évaluation modernes et scientifiquement validés [...] utilisés chez tous nos voisins européens. » [5]. Aujourd’hui, il n’est plus question de « tenter de comprendre ou d’expliquer les mécanismes de passage à l’acte. Il s’agit, grâce à des outils nommés “échelles actuarielles”, d’identifier des liens statistiques entre plusieurs facteurs (cliniques, mais aussi sociologiques, institutionnels, judiciaires) et un risque de réitération d’un comportement violent ». [6]

Des méthodes vieilles de 90 ans

Les méthodes évoquées par le docteur Baratta se développent aux États-Unis depuis 1920 dans le cadre d’une interpénétration de la sociologie et du droit. Elles s’inspirent de la logique utilisée par les compagnies d’assurances dans leurs calculs de risques : elles répondent au désir légitime de prédire le comportement humain en s’appuyant sur les progrès des statistiques et des probabilités. Mais, comme toute méthode, elles ont leur intérêt et leurs limites. Elles nécessitent en effet l’utilisation de grandes bases de données pour calculer les estimations de risques et il est évident que les bases de données établies depuis des dizaines d’années outre atlantique ne peuvent être utilisées ex abrupto en France. [7]

Une méthode connue et appliquée avec prudence en France

Actuellement, beaucoup de médecins semblent réservés devant cette approche. Tout en reconnaissant la pertinence de certains paramètres pris en compte par la méthode actuarielle, l’expert psychiatre Daniel Zagury met en garde contre les dangers du tout actuariel : « Avec cette méthode, on nie la qualité de sujet, mais aussi le libre arbitre du criminel. Il ne fait plus qu’appartenir à un groupe statistique. Or, il est impossible de prédire avec certitude son comportement ! »

Dans un article de La Croix du 27 janvier 2011, Marie Boeton rapporte les propos de Daniel Zagury [8] : «  les critères retenus par cette méthode poursuivent le délinquant toute sa vie (placement dans l’enfance, antécédents judiciaires, type de victimes visées, etc.). Qu’importe qu’il se soit ensuite marié ou converti, qu’il ait fait un vrai travail psychologique sur lui… N’est-ce pas contraire à l’éthique que de l’enfermer ainsi dans son passé ? »

Selon Marie Boeton, les magistrats observent cette évolution des pratiques avec autant d’intérêt que de prudence. « N’opposons pas le clinique et l’actuariel, les deux se complètent très bien, estime Avner Azoulay, juge d’application des peines à Saverne (Bas-Rhin). L’actuariel ne doit pas se substituer à l’examen clinique. Il a simplement le mérite de nous faire mieux comprendre ce qui, chez le criminel, peut constituer un facteur de risque de récidive. » Le juge assure, pour sa part, toujours veiller à prendre ses distances par rapport aux statistiques qui lui sont soumises. « Le chiffre ne doit, en aucun cas, remplacer le jugement », assure-t-il.

Le dessous des cartes

Outre son côté unilatéral, certains faits jettent un doute sur ce “débat”.

Tout d’abord, on peut observer que le Docteur Alexandre Baratta est membre du comité UMP de la 9 ème circonscription du Bas-Rhin. Il a été élu à cette fonction lors de l’Assemblée Générale des adhérents UMP de la circonscription, le jeudi 28 octobre 2010, pour une durée de 3 ans [9]. Bien entendu, Alexandre Baratta est libre de ses engagements politiques, mais on peut regretter que les téléspectateurs n’en aient pas été avisés au cours de l’émission.

D’autre part, les téléspectateurs ont-ils été informés du rôle joué par l’Institut pour la justice ? Il s’agit en effet d’une association, créée en 2007, qui est connue pour le lobbying qu’elle exerce en faveur du durcissement de la justice. Considérant que les aménagements de peine prévus dans le projet de loi pénitentiaire seraient « irresponsables, inconscients », elle avait lancé en 2009 une campagne en direction des députés « attir[ant leur] attention sur le fait que la loi pénitentiaire entraînera la libération de dizaines de milliers de délinquants et criminels dans nos rues. » [10].
Un lobbying efficace : les aménagements de peine ont été rendus quasiment impossibles pour les récidivistes [11].

Plus récemment, suite au meurtre de la jeune Laetitia, l’Institut pour la justice a lancé une pétition demandant au président de la République de prendre les « mesures appropriées pour [...] éviter que d’autres innocents périssent sous les coups d’individus dangereux et multirécidivistes » [12].

Le docteur Baratta est un “expert associé” de l’Institut pour la justice [13] et de cela non plus les téléspectateurs n’ont pas été informés.

En permettant que les points de vue d’une association qui constitue un groupe de pression en faveur du durcissement de la loi pénale soient exposés à l’antenne, de façon “clandestine”, la chaîne publique semble ne pas avoir respecté sa déontologie.

Notes

[11h 44m 50s après le début de l’émission.

[2Le fascicule est librement téléchargeable : http://www.publications-justice.fr/...
Nous reprenons ci-dessous quelques extraits de cet ouvrage publié par l’Institut pour la justice dont le docteur Baratta est un “expert associé”.

[3Page 1

[4page 14

[5page 1

[6Page 11.

[7Par ailleurs, elles postulent que tout le monde répond à la police et à l’enfermement de façon univoque, ce qui est loin d’être le cas. Ces difficultés sont d’ailleurs bien analysées aux U.S.A et au Canada.( Bernard Harcourt, Against Prediction : Profiling, Policing, and Punishing in an Actuarial Age . 2007 Chicago Press ) .( Évaluation de l’utilité des outils d’évaluation du risque et des mesures de la personnalité pourla prédiction de la récidive avec violence chez les délinquants adultes de A Campbell, S. French, et P Gendreau 2007-4) .! ,

[8« Une nouvelle méthode pourrait mieux évaluer le risque de récidive »
par Marie Boeton, La Croix, le 27 janvier 2011.

[10Référence : « Un Institut pour la justice au lobbying très adroit », Libération, 15 septembre 2009 :
http://www.liberation.fr/societe/01....
On pourra également lire « L’intense lobbying de l’Institut pour la justice en faveur de lois plus répressives » de Caroline Monnot, paru dans Le Monde daté du 10 octobre 2010, repris dans
http://www.luttedeclasse.org/justice/justice78.pdf

[11Le rapporteur du projet de loi à l’Assemblée nationale était le député Jean-Paul Garraud.

[13Et son ouvrage Evaluation et prise en charge des délinquants et criminels sexuels est une publication de l’Institut pour la ustice.


Suivre la vie du site  RSS 2.0 | le site national de la LDH | SPIP