printemps français et confusion des genres


article de la rubrique libertés > censure
date de publication : mercredi 12 février 2014
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Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la Communication
a dénoncé lundi 10 février les pressions exercées sur des bibliothèques municipales par des personnes exigeant le retrait de la consultation de certains ouvrages pour enfants.

Plusieurs dizaines de bibliothèques publiques ont fait l’objet, ces derniers jours, de pressions croissantes de la part de membres de groupes d’extrême droite liés au Printemps français. Ils dénoncent une soi-disant « théorie du genre » qui serait enseignée dans les écoles, et ils en appellent à la lutte contre ce qu’ils qualifient de « bibliothèques idéologiques ».
Selon Mme Filippetti, ils « se rendent dans les bibliothèques de lecture publique, exercent des pressions sur les personnels, les somment de se justifier sur leur politique d’acquisition, fouillent dans les rayonnages avec une obsession particulière pour les sections jeunesse, et exigent le retrait de la consultation de tout ouvrage ne correspondant pas à la morale qu’ils prétendent incarner ».

Ci-dessous, le commentaire d’une enseignante de philosophie, suivi d’un communiqué de l’Association des bibliothécaires de France.


Voir en ligne : article 5758

Ces politiques-censeurs en pleine « confusion des genres »

par Martine Chantecaille, le 11 Février 2014 [1]


Donc nous en sommes là : en 2014, en France des responsables de l’UMP à l’instar des extrémistes du Printemps français souhaitent que des livres pour enfants soient enlevés des bibliothèques publiques pour cause de diffusion de la fantasmée « théorie du genre » ! Sans l’once d’un scrupule démocratique, sans le moindre doute sur la légitimité de leur ingérence dans les choix des bibliothécaires ou des enseignants, ces sauveurs zélés d’une jeunesse prétendument en péril en viennent à citer des titres de livres qui ne méritent pour eux que le pilon et à « assumer » sans problèmes, comme Nadine Morano l’a clairement affirmé hier soir sur le plateau de l’émission Mots croisés, un droit de regard et de censure.

Dans la droite ligne des parlementaires qui, en 2011, avaient signé une pétition adressée au ministre de l’éducation de l’époque – Luc Chatel – pour censurer des manuels de SVT dans lesquels « l’identité sexuelle » des individus était présentée comme relevant non seulement du donné biologique mais aussi du milieu socio-culturel, ces politiques n’hésitent pas à se positionner comme les derniers remparts face à ce qu’ils présentent comme relevant d’une idéologie délirante.

Il est, bien entendu, nécessaire de redire, toujours et encore, que « la théorie du genre » n’existe pas, que ce qui existe ce sont des études qui, de la biologie aux sciences sociales, mettent en évidence le rôle des interactions sociales dans l’identité d’un individu et rappellent que la spécificité de l’humanité réside dans sa complexité, dans le fait que nous sommes façonnés par notre environnement et non seulement par nos gênes. Or, s’il est nécessaire à notre développement, notre environnement social peut aussi nous inculquer des préjugés et une vision stéréotypée génératrice d’inégalités et c’est, bien entendu, le cas pour les inégalités femmes-hommes : des différences biologiques entre les « sexes » ne découlent nullement la répartition sociale des rôles sociaux et les inégalités de « genre » que nous connaissons.

Mais, si des politiques agitent le spectre de « la théorie du genre », ce n’est pas par simple ignorance des travaux menés en génétique comme en sociologie : il suffirait alors de leur proposer des livres d’Axel Kahn ou de Françoise Héritier mais… j’allonge ici la liste des ouvrages à censurer ! Leur entêtement est bien plutôt le signe d’un attachement idéologique à une vision du monde reposant sur un réductionnisme naturaliste qui, s’il n’est pas scientifiquement fondé, leur convient tellement qu’ils ne peuvent accepter sa remise en question. Ce sont les mêmes qui ont défilé contre le mariage pour tous au nom d’une pseudo-nature censée nous prescrire « une » forme obligatoire de vie familiale et qui refusent aujourd’hui de remettre en question les études qui déconstruisent les stéréotypes. On connaît la chanson : en expliquant tel ou tel comportement, telle ou telle situation, par la « nature » on entend la justifier et bien évidemment disqualifier d’avance toute tentative d’y remédier : « Les contraintes de la biologie furent ainsi souvent invoquées comme garantie scientifique imposant des limites au comportement humain. Car si les performances d’un individu ne font que refléter ses potentialités génétiques, les inégalités sociales découlent directement des inégalités biologiques. Il est alors inutile de songer même à changer la hiérarchie sociale » écrivait ainsi François Jacob dans le Jeu des Possibles, nouvel ouvrage à bannir des bibliothèques publiques.

C’est précisément le rôle de l’école que d’apprendre aux enfants à se distancier des visions préétablies, d’acquérir un esprit critique leur permettant ensuite de devenir des citoyennes et des citoyens éclairés.

Le rôle des politiques en République n’est pas de surveiller et censurer le travail des chercheurs ou des artistes ni de dresser la liste des ouvrages autorisés pour les bibliothèques car conformes aux « valeurs » particulières ou traditionnelles auxquelles ils adhèrent. Il est « simplement » de faciliter l’accès de tous à la possibilité de s’émanciper des conditions qui peuvent obstacle à une citoyenneté véritable et ce au nom de la reconnaissance de la norme de l’égale dignité des êtres humains. Passer de cette boussole de l’égalité à l’absolutisation de telle ou telle conception particulière de la famille ou du rôle prédéfini des femmes et des hommes revient à rompre avec un idéal républicain qui n’est jamais définitivement acquis. Nous le voyons et l’entendons hélas tous les jours !

Soutien donc le plus entier aux bibliothécaires soumis à des pressions indignes comme l’’ABF (Association des bibliothécaires de France) vient de le déplorer dans un communiqué.

Martine Chantecaille


Communiqué de l’ABF [2]

L’Association des bibliothécaires de France exprime sa position sur les pressions exercées sur les bibliothèques publiques

Ces derniers jours, quelques sites web ont mené des appels au retrait de livres achetés par des bibliothèques municipales, dont la liste est également dressée. Les ouvrages incriminés sont ceux d’une bibliographie proposée par le syndicat SNUipp-FSU de 79 livres de jeunesse pour l’égalité et concernent essentiellement l’égalité femme-homme et l’homosexualité.

Nous, Association des Bibliothécaires de France, tenons à exprimer notre désaccord profond avec ces prises de positions partisanes et extrêmes. Nous espérons bien au contraire que la liste des bibliothèques ayant procédé à ces acquisitions s’allongera car c’est le rôle des bibliothèques et des bibliothécaires que de proposer au public des livres pour toutes et tous et sur tous les sujets pour favoriser les débats, lutter contre les prescriptions idéologiques et donner aux enfants comme aux adultes les clés pour comprendre le monde dans lequel ils vivent.

Nous saluons donc les bibliothécaires qui, en achetant livres et autres documents, sont fidèles à la vocation des bibliothèques, telle qu’inscrite dans le Manifeste de l’Unesco, à proposer « des collections reflétant les tendances contemporaines et l’évolution de la société ». Comme l’affirme le code de déontologie de l’Association des Bibliothécaires de France, le bibliothécaire s’engage, en effet, à favoriser la réflexion de chacun et chacune par la constitution de collections répondant à des critères d’objectivité, d’impartialité, de pluralité d’opinion, à ne pratiquer aucune censure, et à offrir aux usagers l’ensemble des documents nécessaires à sa compréhension autonome des débats publics et de l’actualité.

Nous saluons également les élus et les élues qui ont à cœur, dans leurs projets politiques, de faire de leurs territoires des lieux où chacun et chacune trouve à s’exprimer, à se construire et à se penser comme citoyen dans sa diversité et qui reconnaissent aux bibliothèques leur rôle dans la réussite de cette mission.

Nous saluons enfin le public des bibliothèques, enfants, adolescents ou adultes qui par leurs demandes variées, nous donnent l’opportunité de construire une offre pluraliste de ressources et de services. Par là même, ils accompagnent l’action des bibliothécaires en faveur de l’égalité.


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