onze millions de Britanniques tenus de se laver du soupçon de pédophilie


article de la rubrique Big Brother > l’Europe de Big Brother
date de publication : mardi 21 juillet 2009
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Comme nous l’avions signalé en mars dernier, un fichier national contenant des données personnelles de chaque jeune de moins de 18 ans – notamment son adresse, les coordonnées de ses parents, son établissement scolaire, son médecin, son numéro d’identification unique – est maintenant en place en Angleterre.
Destinée à améliorer le partage d’informations entre les professionnels travaillant avec les enfants, cette base de données est accessible à 390 000 personnes.

Une autorité indépendante, l’Independent Safeguarding Authority, chargée de la protection des groupes vulnérables – les enfants mais également des adultes vulnérables – met en place un autre répertoire où seront enregistrés les 11 millions d’adultes qui travaillent avec eux.

Les auteurs de littérature jeunesse, ainsi que les illustrateurs et autres artistes, devront désormais être fichés dans cette base de données nationale et s’acquitter de la somme de 64 £ – pour “frais de dossier” ? – s’ils souhaitent pouvoir pénétrer dans les écoles anglaises. Pierre Assouline tire l’alarme sur son blog, Auteurs “Jeunesse”, vos
papiers !
, à propos de ce qu’il qualifie d’« initiative autant liée à la peur de la population, au calcul politique, à la pudibonderie qu’à une conception très extensive du principe de précaution ».

Avant de commenter cette situation, vous trouverez ci-dessous quelques informations : une brève présentation du rôle de l’ISA, suivie d’un article de janvier 2009 évoquant la base de données des jeunes, et, pour terminer, un article paru récemment dans le Guardian qui expose les réactions de certains auteurs de littérature jeunesse. [1]


L’ISA se présente [2]

Le rôle de l’Independent Safeguarding Authority (ISA) est d’aider à empêcher les personnes inaptes de travailler avec des enfants ou avec des adultes vulnérables.

Nous évaluons les personnes désirant travailler, contre rémunération ou bénévolement, avec des personnes vulnérables. Ces personnes doivent demander à s’inscrire auprès de l’ISA.
Les candidats seront évalués en utilisant les données recueillies par le Criminal Records Bureau (CRB) – les condamnations pénales, les mises en garde, les renseignements de police et autres sources appropriées.

Ces informations nous permettent de décider au cas par cas si la personne convient pour le travail envisagé.

Les informations que nous enregistrons de façon sécurisée sur les personnes peuvent être utilisées lors de leur recrutement par des employeurs ou par des organisations bénévoles.

Seuls les candidats que nous jugeons ne pas représenter de risque pour des personnes vulnérables (enfants ou adultes) peuvent être enregistrés à l’ISA. Une fois le système complètement déployé, les employeurs qui travaillent avec des personnes vulnérables ne seront plus autorisés à recruter que des personnes enregistrés à l’ISA.

Un article publié le 26 janvier 2009 sur le site BBC News [3]

390 000 personnes auront accès à la base de données des mineurs

Une base de données contenant les coordonnées de tous les mineurs (moins de 18 ans) en Angleterre, sera accessible à 390 000 personnes.
Cette base de données est destinée à améliorer le partage d’informations entre les professionnels de la jeunesse.
La baronne Morgan, ministre des enfants, a déclaré que les parents ne seront pas autorisés à retirer leurs enfants du fichier.

Les conservateurs voient dans ce fichier « un dispendieux désastre à venir ».
Les libéraux-démocrates se sont également déjà opposés ce projet qu’ils ont qualifié d’« intrusif et coûteux ».

Puzzle

Beverley Hughes, Children’s Minister à la Chambre des communes, a déclaré que la base de données permettra à chaque professionnel de la jeunesse de « mettre sa pièce dans le puzzle ».

La base de données a été créée à la suite de l’enquête qui a suivi la mort de Victoria Climbie âgée de 8 ans, en 2000. Mais elle a connu une série de retards techniques.

Dernière étape du projet, les 17 autorités locales commencent à former leur personnel à l’utilisation de la base de données, qui contiendra le nom, l’adresse, le détail des coordonnées des parents, la date de naissance, l’école et le médecin de chaque enfant en Angleterre.
Chaque enfant aura aussi un numéro d’identification unique.

La mise en place de cette base de données est destinée à améliorer la coordination entre les différents professionnels travaillant avec des enfants.
Par exemple, elle permettra aux autorités de l’enseignement de savoir si un enfant a été signalé à l’attention des services sociaux ou de santé.
Les autorités locales, la police et les services de santé pourront consulter ces informations.

Registre des adultes

Mais la baronne Morgan a déclaré qu’il serait possible de "masquer" des informations concernant des jeunes à risque dans la mesure où ils sont identifiés. « Il est par exemple important dans le cas d’un jeune qui a fui la violence familiale que cela ne soit pas révélé lors de la consultation de la base de données » .

Le porte-parole du parti conservateur, Tim Loughton, a contesté l’utilité d’une telle base de données. « A votre avis, qu’est-ce qui est le plus susceptible de protéger les enfants vulnérables - investir dans une formation permanente appropriée des travailleurs sociaux et réduire leur charge de travail ou dilapider de l’argent dans un dispendieux désastre à venir ? »

Le gouvernement prévoit de créer un autre répertoire afin d’y enregistrer plus de 11 millions d’adultes professionnels de la jeunesse – environ le quart de la population adulte anglaise. C’est ce que l’Independent Safeguarding Authority devrait commencer à mettre en place dans le courant de l’année.

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Hieronymus Bosch, « La Tentation de Saint Antoine » (détail)

Un article paru dans le Guardian le 10 juillet 2009 [4]

Vent de révolte parmi les auteurs pour la jeunesse

Philip Pullman condamne un projet « scandaleux et dégradant », et déclare qu’il s’abstiendra dorénavant d’intervenir dans les écoles.
Sa prise de position a entraîné un concert de protestation de la part d’éminents auteurs pour la jeunesse au sujet du nouveau régime qui les obligera à être contrôlés avant de pouvoir pénétrer dans des écoles.

Créée à la suite de l’assassinat en 2002 de Jessica Chapman et Holly Wells par le gardien de leur école, Ian Huntley, l’Independent Safeguarding Authority contrôlera à partir d’octobre toutes les personnes qui travaillent avec les enfants, les obligeant à s’inscrire dans une base de données nationale pour un montant de 64 £.

Philip Pullman a comparé ce système au fameux article 28 interdisant la « promotion » de l’homosexualité dans les écoles, pour lequel David Cameron a présenté des excuses publiques la semaine dernière [5].

Pour Philip Pullman, auteur du best-seller A la croisée des mondes, ce projet est issu d’un «  mélange de lubricité, d’angoisses sexuelles et d’un calcul politique  ». « « Quand vous vous rendez dans une école en tant qu’auteur ou illustrateur, vous rencontrez une classe tout entière, ou tout un établissement. Comment donc – comment diable ! – un viol ou une agression d’enfants pourraient-ils être commis dans ces conditions ? C’est absurde.  »

L’auteur et scénariste Frank Cottrell Boyce lauréat de la médaille Carnegie est d’accord avec Pullman. « Un auteur ne se retrouve jamais seul avec une classe », a-t-il déclaré, « sauf s’il s’agit d’escroquer le fisc ».

Pour Philip Pullman et pour l’ancienne lauréate Anne Fine cette législation aura pour conséquence qu’ils n’interviendront plus dans les écoles. «  Je refuse, après 32 ans de pratique dans des écoles sans le moindre incident, je refuse de me soumettre à un tel processus humiliant », a déclaré Anne Fine. « C’est une situation très malsaine que d’en arriver à considérer toutes les personnes qui travaillent avec des enfants comme des pédophiles potentiels » estime-t-elle.

« Si quelqu’un s’oppose à ma venue dans une école, bien sûr, je n’y vais pas », a déclaré Philip Pullman. « Ce serait pour moi une honte, mais dans ce cas je n’y vais pas. Je suis allé dans une école primaire à Oxford au début de l’année et cela m’a apporté une grande satisfaction. C’est très satisfaisant de pouvoir le faire de temps en temps - je n’ai pas besoin de le faire très souvent parce que, heureusement, l’écriture me procure des revenus suffisants. Mais pour d’autres auteurs qui ont besoin de ces rémunérations, le sommet de l’insulte est qu’il leur faudra payer pour être lavé du soupçon de quelque-chose qu’ils n’ont pas commis.  »

Il estime que la législation aura également un effet à plus long terme. « Cela va affecter profondément la confiance et la cohésion sociale sur lesquelles nous devrions pouvoir compter, dit-il. « Il faudrait pouvoir faire confiance aux gens, alors que
dire aux enfants que la personne qui va leur parler n’est pas un pédophile –
“ ne vous inquiétez pas, nous l’avons vérifié ” – implique que tous ceux qui n’ont pas été contrôlés peuvent l’être. »

L’auteur Adele Geras a qualifié le projet de « fou ». « Ils devraient pouvoir améliorer ce règlement et faire des exceptions pour les rencontres avec des groupes importants. »
« Le visiteur n’est jamais seul face à un enfant, lequel n’est jamais seul non plus, le plus souvent entouré par des enseignants. »

Cependant Adele Geras est disposée à se faire enregistrer et à payer les 64 £ qui lui permettront de continuer à intervenir dans les écoles. « J’aimerais prendre une position de principe, mais j’ai plaisir à aller dans les écoles ». « Il y a beaucoup de personnes qui ne peuvent se permettre de prendre une position de principe parce qu’elles ont besoin des ressources que ces interventions leur procurent. »
Elle suggère que l’argent dépensé pour la mise en place du contrôle soit plutôt affecté à l’achat de livres pour les écoles.

Une déclaration du Home Office a confirmé que le système ISA s’appliquera aux intervenants dans les écoles, sans évoquer leurs préoccupations.

P.-S.

Pour avoir une idée de l’intensité du débat qui se développe à ce sujet en Angleterre, cliquez sur ce lien.

Par exemple :

Notes

[1Traductions, libres, faites par LDH-Toulon.

[5[Note de LDH-Toulon] Le leader conservateur a présenté des excuses au nom du parti conservateur pour cette législation introduite par Margaret Thatcher.


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