lycéen poignardé : l’indécente récupération sécuritaire d’un drame


article de la rubrique justice - police > le tout-sécuritaire
date de publication : dimanche 10 janvier 2010
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Une fois encore, d’un tragique fait divers, la mort d’un jeune homme poignardé par un autre dans un lycée, le gouvernement fait une généralité et profite de l’occasion pour resserrer l’étau sécuritaire.

« Ce qui s’est passé hier, ce n’est pas un affrontement entre bandes, une affaire de racket, c’est une affaire absolument terrible de banalisation d’une violence quotidienne, c’est un différend entre deux jeunes de 18 ans qui, il y a quelques années, aurait tourné en une petite bagarre à la récréation et là s’est terminé par un coup de couteau et un mort », a déclaré Luc Chatel. Le ministre de l’Education nationale a rappelé qu’il dresserait dans les prochains jours avec le ministre de l’Intérieur un bilan des mesures mises en place à la rentrée scolaire pour « sécuriser et sanctuariser les établissements scolaires ». [1]

Deux commentaires, après ce tragique fait divers.


Indécent

Il y a une vingtaine d’années dans le lycée où je travaillais à l’époque, un élève a poignardé un autre élève à la sortie du lycée devant la grille. Celui-ci en est mort. Le meurtrier (mineur) a passé de nombreuses années en prison. La dispute avait pour point de départ un motif futile : un vol de Tatoo (un modèle de lecteur de SMS de l’époque).

J’étais membre du conseil d’administration du lycée et je me souviens que le Proviseur nous avait réuni en urgence pour prendre un certain nombre de décisions. Tout d’abord que faire pour éviter que cela ne dégénère à l’intérieur de l’établissement ? J’avais proposé d’organiser une série de moments symboliques pour marquer le deuil et canaliser l’émotion. Je me souviens encore, des années après, de l’émotion forte lorsque nous avions réuni dans une des cours de ce gros lycée, l’ensemble des élèves et des personnels pour une minute de silence précédée d’un appel au calme du père de la victime. 2500 personnes qui se taisent ensemble, ça fait du bruit et ça remue jusqu’au tréfonds de soi-même. J’en ai le frisson encore aujourd’hui en évoquant ce moment. Nous avions aussi ouvert des registres où beaucoup d’élèves se sont exprimés de différentes manières pour témoigner de leur chagrin et de leur soutien.

Une autre décision unanime du conseil d’administration du lycée avait été de tenir éloignés de l’établissement les médias et de n’accorder aucune interview. De même, nous étions très méfiants vis-à-vis de la récupération politique et des demandes de visites de personnalités politiques.

A l’époque, il n’y a donc pas eu dans la presse de longs articles sur la « sanctuarisation des établissements scolaires » ou la recrudescence de la violence. Aucun ministre ou recteur n’est venu présenter un nouveau plan pour détecter les armes ou installer des caméras. Cet événement tragique n’a été présenté que comme ce qu’il était avant tout, c’est-à-dire un drame personnel qui a mis dans la peine deux familles.

Celle de la victime décédée bien sûr mais aussi celle du meurtrier qui était au final une victime aussi de cet accès de violence. Le jeune garçon plutôt tranquille n’était pas une “racaille”, il connaissait l’autre élève et habitait à peu de distance l’un de l’autre et le conflit aurait pu aussi bien se dérouler devant une cage d’escalier de la cité ou dans la rue.

Si j’évoque aujourd’hui ce qui est enfoui dans ma mémoire et qui remonte à plus de vingt ans c’est bien sûr en pensant à ce qui vient de se produire au Kremlin Bicêtre. Avec un sentiment de malaise en observant le traitement médiatique et politique actuel autour de ce fait-divers tragique. Comment peut-on généraliser et tirer des conclusions à partir d’un événement heureusement très rare et si particulier ? Comment peut-on justifier une politique sécuritaire et stigmatiser la jeunesse en s’appuyant sur un fait si singulier ?

Toutes ces déclarations et ces analyses à chaud me semblent indécentes et presque injurieuses pour les familles des victimes. Car, je le répète, le meurtrier qui a commis cet acte horrible qui conduit à détruire la vie a aussi détruit la sienne… Et mes pensées vont d’abord à tous ceux qui aujourd’hui sont dans le chagrin et qui attendent certainement plus de compassion que de déclarations intempestives.

Le 9 janvier 2010

Philippe Watrelot  [2]


On va donc : « sécuriser et sanctuariser les établissements scolaires ».

Autrement dit multiplier les contrôles d’identité, surveiller sans relâche, transformer les écoles en bunkers, en prisons !

Voilà qui en dit long sur le type de société que l’on nous mijote.

Surveillance partout, liberté nulle part !

Cette accentuation de l’hyper-sécurité est effrayante, mortifère.

Le risque fait partie de la vie, on ne peut pas le supprimer. Savoir qu’il existe nous aide à développer des stratégies vitales.
Dans un monde complètement aseptisé, le moindre virus peut semer la mort puisque les organismes ne sont pas capables de produire leurs propres moyens de défense.

Éliminer tout risque est un fantasme totalitaire, celui d’une société entièrement sous contrôle, corvéable et malléable à merci, livrée pieds et poings liés aux exigences du marché.

Le 9 janvier 2010

Célestissima  [3]


Notes

[2Source : http://philippe-watrelot.blogspot.c... sous contrat Creative Commons.


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