les “voisins vigilants” et les chiffres de la délinquance


article de la rubrique justice - police > voisins vigilants
date de publication : dimanche 11 août 2013
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Si l’on en croit leurs affirmations, les Voisins vigilants continueraient à faire des émules. Leur argumentation s’appuie sur des affirmations aussi péremptoires que non étayées – ils se targuent sur leur site web de faire baisser les cambriolages de 20 à 40 % “selon le ministère de l’intérieur [1] :

tout en invoquant une circulaire de Claude Guéant [2], que Geneviève Koubi voyait comme un appel à une collaboration confinant à la délation.

Ce n’est pas une surprise, les Voisins vigilants trouvent des soutiens du côté du député-maire UMP-Droite populaire de Châteaurenard (13), Bernard Reynès. Un élu qui n’hésite pas à recourir à des affirmations tranchées : « La population en a ras le bol. Elle subit une recrudescence des cambriolages qui sont ressentis comme des viols ».

Contrairement à ce qui est souvent affirmé, l’argumentaire des Voisins vigilants ne repose pas sur les “chiffres de la délinquance”, mais sur les statistiques de la police et de la gendarmerie. Dans un entretien dont nous reprenons un extrait, le criminologue Christophe Soullez revient sur la confusion fréquemment commise entre ces deux notions : les statistiques de la police et de la gendarmerie ne sont pas les fidèles reflets de la délinquance.


A Châteaurenard (13)

Quand les « voisins vigilants » s’allient aux forces de l’ordre

par Aliette de Broqua, LeFigaro.fr (extrait), le 16 juillet 2013


Myriam fait partie des habitants du lotissement des Blaquières à Châteaurenard, dans les Bouches-du-Rhône, qui, un jour, en ont eu marre : « J’ai été cambriolée et plusieurs de mes proches voisins également. Quand le ­maire nous a proposé de mettre en place le système des voisins vigilants, j’ai tout de suite été d’accord », explique la jeune femme qui est désormais estampillée « voisin vigilant référent ». « J’ai été élevée dans le principe “il faut bien que quelqu’un le fasse”. Je donne beaucoup dans la vie associative », ajoute-t-elle. Et, joignant la parole aux actes, elle tente de prévenir la police municipale quand elle constate qu’un des panneaux orange portant la mention “Protection citoyenne” avec le dessin d’un œil grand ouvert et la précision : “en liaison immédiate avec la gendarmerie et la police nationale”, fraîchement installé dans une des rues de son lotissement, vient de disparaître.

Le maire du village tout proche d’Avignon, le député UMP Bernard Reynès, a signé mardi un “protocole de participation citoyenne” avec le préfet de police des Bouches-du-Rhône et le colonel commandant le groupement de gendarmerie départementale, une première dans le département. « La population en a ras le bol. Elle subit une recrudescence des cambriolages qui sont ressentis comme des viols », commente Bernard Reynès, qui rappelle qu’il ne faut que sept minutes pour réaliser un cambriolage et que les délinquants ont mis au point leurs techniques avec des équipes qui effectuent les repérages et d’autres qui procèdent ensuite en mode commandos. Ainsi, au cours des six premiers mois de l’année, il y a eu 93 cambriolages à Châteaurenard qui compte 15.000 habitants, contre 83 au premier semestre 2012 et 76 au premier semestre 2011.

Éviter la dérive des milices privées

Face à ce fléau, il n’y a pas d’autre outil pour faire de la prévention à part ces protocoles de protection citoyenne. « J’ai été frappé quand un habitant constatant que quelques jeunes se promenant dans son quartier avec des gants, à une heure où ils auraient dû être en classe, a appelé la gendarmerie et que cela a permis de démanteler un réseau de cambriolage, raconte Bernard Reynès. Les gendarmes manquent d’informations. Il faut donc favoriser une remontée des informations, sans transformer les citoyens en délateurs. » [...]

Comme on peut le constater, l’argumentaire des Voisins vigilants repose sur des chiffres. Voici quelques exemples récemment recueillis dans la presse :

  • Dans la Sarthe, les cambriolages de résidences principales auraient diminué de 7 % pour les six premiers mois de 2013 (559 contre 601 lors du premier semestre 2012) [3].
  • Selon l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) le nombre d’atteintes aux biens enregistrées en France en zone police a augmenté de 1,9 % entre juin 2012 et juin 2013 [4].
  • Lors de la présentation du dispositif Voisins vigilants par la gendarmerie nationale devant le conseil municipal de Givry (72), le commandant de gendarmerie aurait affirmé que « Les récentes statistiques montrent que, partout où la signalétique a été mise en place, une baisse très sensible (de l’ordre de 70 % au niveau national) est enregistrée » [5].

Les chiffres invoqués ne sont pas les “chiffres de la délinquance”, ce sont les statistiques établies par la police et la gendarmerie. C’est ce que rappelle le criminologue Christophe Soullez dans un entretien donné au Kiosque aux Canards, publié le 10 juin 2013 avec l’intitulé Les chiffres de la délinquance montent ? Et non !. Nous en reprenons ci-dessous un extrait :

Les statistiques de la police et de la gendarmerie ne sont pas les “chiffres de la délinquance”

par Christophe Soullez [6]


Je tiens tout d’abord à rappeler que ces chiffres ne sont pas ceux de la délinquance mais qu’ils portent sur les crimes et délits enregistrés par les services de police et les unités de gendarmerie. Ces données ne sont donc que le reflet de l’activité d’enregistrement de certaines infractions par les forces de l’ordre. Or on sait que de nombreuses infractions ne sont pas enregistrées notamment parce que la victime ne va pas déposer plainte.

Par ailleurs, ces données statistiques sont liées aux pratiques d’enregistrement des policiers et des gendarmes et à la manière dont ils vont qualifier l’infraction lorsqu’ils vont rédiger leur procédure. Ce sont donc des statistiques purement administratives qui sont très loin de refléter la réalité de la délinquance et qu’il faut toujours interpréter avec précaution.

Car si ces données sont très proches de la réalité pour les homicides ou les vols à main armée, elles le sont beaucoup moins pour les violences ou les cambriolages, faute de dépôt de plainte, ou, par exemple, parce qu’une tentative de cambriolage aura été qualifiée de dégradation légère et n’entrera pas dans les statistiques (pour rappel : l’outil statistique policier ne porte que sur les crimes et délits et n’inclut pas les contraventions).

Il est vrai que depuis un an on observe la hausse de certaines infractions enregistrées par les forces de l’ordre. Toutefois, il faut déjà noter que ces hausses ne datent pas d’un an mais ont débuté il y a déjà plusieurs années. Ainsi, pour les cambriolages ou les vols violents contre les femmes sur la voie publique l’augmentation a commencé il y a 4 ans et se poursuit depuis. Pour les cambriolages, à la même époque l’an passé, la hausse était de 12 %. Elle n’est plus que de 6 % en avril 2013. On note, en revanche, depuis un an une hausse très forte des vols à la tire. Et là, c’est un phénomène récent.

Pour les violences sexuelles, ce chiffre ne veut rien dire car il additionne les faits constatés en zone police et ceux enregistrés en zone gendarmerie. Or, depuis maintenant plus de 8 mois, l’ONDRP rappelle que la gendarmerie nationale connaît des dysfonctionnement concernant l’enregistrement des crimes et délits dans sa zone de compétence car elle a changé ses systèmes d’information et que cela a entraîné des ruptures statistiques.

Cette hausse artificielle n’est donc pas le reflet d’une augmentation des passages à l’acte mais d’une modification des systèmes informatiques. C’est pourquoi l’ONDRP a indiqué en début d’année qu’il convenait de distinguer les chiffres de la police nationale de ceux de la gendarmerie.

Concernant la fréquence d’élucidation on note, en effet, une légère diminution de ceux-ci pour certaines infractions. Mais il faut attendre d’analyser ces évolutions avec précision et en fonction du type d’infraction.

Cette diminution peut tout aussi bien être le révélateur d’une baisse d’efficacité des services de police et de gendarmerie que d’une réorientation des enquêtes vers des affaires plus complexes et plus longues à résoudre. Dans ce cas, à court terme, la fréquence d’élucidation peut diminuer, mais à moyen terme, si les procédures arrivent au bout, les services parviendront à résoudre des affaires difficiles, à démanteler des réseaux et donc, au final, à améliorer l’élucidation. L’analyse de la délinquance ou de l’efficacité de la réponse policière ne peuvent être pertinentes qu’en étudiant des tendances sur de longues périodes.

Christophe Soullez


On peut d’ailleurs se demander si les responsables qui essaient de nous convaincre d’adhérer aux Voisins vigilants sont convaincus par leurs propres discours. N’est-ce pas le sous-préfet de Cambrai qui déclarait récemment :

« l’opération voisins vigilants est avant tout tournée vers la prévention. Même si l’on ne peut pas en chiffrer le résultat, nous savons qu’elle a un impact » [7]

L’efficacité des Voisins vigilants reste à établir, mais l’histoire nous montre le danger que représente le développement de milices privées.

Notes

[2Circulaire du 22 juin 2011 : http://www.voisinsvigilants.org/dow....

[3Le Maine Libre du 12 juillet 2013 : http://www.lemainelibre.fr/actualit....

[5Le journal de Saône-et-Loire du 20 juillet 2013 : http://www.lejsl.com/edition-de-cha...
Le même journal précise le nombre de cambriolages enregistrés par la gendarmerie à Givry : 12 en 2009, 19 en 2010, 15 en 2011, 13 en 2012 et 11 pour le premier semestre 2013

[6Christophe Soullez est criminologue et dirige le département de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ).
Il est l’auteur de Histoires criminelles de la France,éd. Odile Jacob, 2012, et de La criminologie pour les nuls, First éditions, 2012.

[7La Voix du Nord du 27 juillet 2013 : http://www.lavoixdunord.fr/region/r....


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