les tables-rondes du 8 janvier 2005


article de la rubrique la section LDH de Toulon > rencontres à Toulon autour d’Abd el-Kader
date de publication : vendredi 21 janvier 2005
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Le colloque du 8 janvier 2005 présenté par Andrée Bensoussan comme « une reconquête de la mémoire » s’est organisé en deux parties : la première a comporté trois exposés ayant trait à l’histoire du début de la colonisation, la seconde a consisté à débattre sur le personnage d’Abd el-Kader et sur les relations franco-algériennes.

Les interventions ont été relues et corrigées par les intervenants. [1]


Aperçus historiques sur la période 1830-1847

Daniel Rivet [2] a introduit la journée par un exposé remarquable concernant les débuts de la période coloniale. Il a tout de suite précisé qu’il était difficile d’en faire une chronologie précise dans la mesure où la vision des historiens français et algériens différait à cet égard et qu’il était difficile d’en faire une synthèse.

La chronologie présentée par les historiens français, bien représentés par Charles-André Julien, distingue trois périodes : une période d’indécision, entre 1830 et 1834, une période d’occupation restreinte de 1834 au traité de Tafna, en 1837, signé entre le général Bugeaud et l’émir Abd el-Kader, qui se voyait reconnaître une souveraineté sur près des deux tiers de l’Algérie, et enfin une période de guerre totale entre 1839 et 1847, date de la reddition d’Abd el-Kader.
Pour les historiens algériens, la segmentation de la chronologie est différente, avec, là aussi, une première période d’indécision, allant de 1830 à 1832, période durant laquelle les Algériens, déjà soumis à plusieurs reprises dans leur histoire, à l’incursion des Espagnols, s’interrogent sur les intentions des troupes françaises : s’agit-il d’un dernier sursaut de croisés chrétiens ou y a-t-il dans cette invasion quelque chose de nouveau ? Une période allant de 1832 à 1843, qui coïncide avec une tentative de construction de l’Etat, et une période débutant en 1843 avec un retour à l’errance.

Aussi, Daniel Rivet, plutôt que de tenter une vision chronologique précise de cette période, s’est donné pour objectif de répondre à quatre questions : Qu’est-ce que l’Algérie avant 1830 ? Pourquoi la conquête ? Comment s’est opérée la conquête ? Comment ont réagi les Algériens ?

- Répondre à la première question, l’Algérie avant 1830 , pourrait faire l’objet de plusieurs heures d’exposé, et nous ne retiendrons que quelques éléments essentiels des propos du conférencier. L’Algérie, en 1830, est une république ottomane, dont le chef est élu, à la différence des souverains du Maroc et de Tunisie qui ont un pouvoir héréditaire. Ce pouvoir ottoman est instable mais il est légitime. Le pays est divisé en 3 circonscriptions avec, à leur tête, des Beys qui tiennent le pays et font rentrer les impôts. Et la pression fiscale s’accroît au fur et à mesure que les entrées financières procurées par l’activité des corsaires diminuent. Le pouvoir s’impose partiellement par la force mais surtout par la ruse. Il tient surtout les villes où cohabite une population mélangée faite de Turcs, de Maures, de Noirs et de Juifs, les uns provenant d’Andalousie, les autres de tribus berbères judaïsées.

- À la deuxième question, pourquoi la conquête ? , Daniel Rivet répond en évoquant tout d’abord l’ennui des Français pendant la Restauration. On regrette les conquêtes de la période napoléonienne, on déplore la perte des Antilles et de l’Inde et on cherche des terres pour planter du coton et du café. Mais également, on veut se débarrasser d’une part des pauvres, des ouvriers, des filles de joie qui envahissent les villes et d’autre part, de certains éléments de l’armée, dernier refuge de l’Ancien Régime, où l’ordre règne à la différence d’un certain désordre républicain. En quelque sorte, l’Algérie est une terre où la France se débarrasse de la violence qui l’habite.

- La troisième question, comment s’opère la conquête ? , présente deux aspects, l’un proprement militaire, l’autre politique.
En effet, peu à peu, après 1830 se constitue une armée d’Afrique, constituée de mauvaises têtes et de pauvres ayant tiré le mauvais numéro, lors de la conscription. En 1831, on crée la légion étrangère. Cette armée fait tout d’abord une guerre « classique », comme elle venait de le faire en Espagne mais, très vite, elle s’exaspère de devoir affronter un ennemi insaisissable et elle engage alors une guerre totale, qui s’en prend aux civils, aux troupeaux, aux arbres, aux champs cultivés.

Pendant ce temps, on s’interroge à Paris sur l’avenir que l’on doit réserver à cette nouvelle conquête. De Guizot à Tocqueville, on réfléchit et l’on débat. Deux thèses s’affrontent, celle qui vise à faire gouverner les Arabes par les Arabes et celle qui a pour objectif la « francisation » des Algériens. Une solution mixte est temporairement adoptée avec création d’un protectorat tampon à l’intérieur de l’Algérie et francisation des villes. Ce n’est qu’en 1848, après le renversement de Louis-Philippe et l’avènement de la seconde République que l’on déclare l’Algérie « territoire français » et que les trois anciennes provinces turques sont transformées en trois département français. Mais il faudra attendre 1865 pour qu’un Algérien soit reconnu « sujet français ».

- La quatrième question est relative à la façon dont ont réagi les Algériens à cette conquête . On peut y répondre en décrivant schématiquement deux types de résistance.

• La première, faite au nom d’un patriotisme musulman et ottoman, a été dirigée par le bey Ahmad de Constantine, qui a soutenu victorieusement le siège de cette ville en 1836. Elle s’est étendue ensuite dans tout l’Est du pays.

• La deuxième, à caractère plus national, est dirigée par l’émir Abd el-Kader dans la région d’Oran et de l’Ouest algérien. Elle s’accompagne d’une volonté de créer un état musulman moderne, sur le modèle de l’Egypte.

Après la reddition d’Abd el-Kader, la société algérienne se replie sur elle-même avec une négation farouche de l’autre. Il y a un refus de tous les instruments de la civilisation occidentale avec enfermement des femmes dans la sphère privée, lutte du marabout contre l’instituteur et le médecin. Pour beaucoup aussi, c’est l’exil vers l’Orient.
Cette atmosphère est bien rendue dans certains ouvrages d’Assia Djebbar, romancière et historienne, en particulier dans « l’amour, la fantasia ».

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Cheval de bataille d’Abd el-Kader. Litho colorée, Alfred de Dreux (fonds Philibert).

Michel Levallois [3] a centré son exposé sur l’influence des saint-simoniens sur la colonisation de l’Algérie. Il précise tout d’abord que bien que les Saint-simoniens aient été souvent considérés comme des excentriques et des utopistes, la réalité est bien différente et leur influence a été manifeste en Égypte et en Algérie.

En 1832, invités par le Pacha Mohamed Ali, qui était largement ouvert aux influences occidentales, une centaine d’entre eux a séjourné en Egypte pour y apporter une aide technique et scientifique. Parmi eux, on peut retenir les noms de Prosper Enfantin, Ismaÿl Urbain. Ainsi ils ont participé à la construction d’un barrage sur le Nil qui ne vit jamais le jour mais surtout ont lancé l’idée de la construction du canal de Suez et jeté les bases de la création d’une école polytechnique, d’une école militaire, d’une école de médecine et d’un réseau de chemin de fer. Ils ont ainsi inauguré une véritable politique de coopération entre l’Egypte et la France. Une dizaine d’entre eux apprirent l’arabe, se convertirent à l’Islam et restèrent en Egypte.

C’est dans un tout autre contexte que les saint-simoniens sont arrivés en Algérie où ils découvrirent « un autre Orient », bien différent de celui qu’ils avaient connu en Egypte. En effet, ils y viennent avec l’armée et si ce n’est pas en tant que militaires qu’ils y demeurent mais en tant que membre de la « Commission scientifique », ils participent néanmoins au processus de la colonisation. Ainsi, Ismaÿl Urbain arrive en Algérie en 1837, Prosper Enfantin en 1839, à un moment charnière de l’histoire de l’Algérie, après le traité de la Tafna et laprise de Constantine. Ils sont frappés par l’importance des destructions perpétrées par l’armée française et par la désorganisation du pays. À plusieurs reprises, ils s’opposent à la brutalité de l’armée française et en particulier à Bugeaud contre lequel ils complotent avec Tocqueville pour le faire destituer de son poste de chef des armées en Algérie. Ils enquêtent pour comprendre et établissent plusieurs rapports concernant l’administration mise en place par les Turcs. Ils proposent un projet politique pour l’Algérie, basé sur l’association entre d’une part industrie et capitaux français et d’autre part, activités agricoles et commerciales des indigènes. Cette politique qui sera concrétisée par la création de « bureaux arabes » vise à mettre en place une administration directe du pays par des officiers français parlant l’arabe et connaissant bien la société musulmane. Cette politique sera interrompue par la révolution de 1848 et par les mesures favorables à la colonisation prises par le gouvernement provisoire.

Elle sera reprise par le second Empire, car quoi qu’elle ait pu décider, l’Assemblée ne pouvait d’un trait de plume faire disparaître les indigènes d’Algérie, ses musulmans et ses tribus. L’Algérie n’était pas pacifiée et les généraux reprirent à Paris et à Alger la direction des opérations militaires et celle des affaires arabes. Une deuxième chance s’offrait aux Saint-simoniens. Elle fut saisie par Ismaÿl Urbain qui, dans la discrétion du bureau des affaires arabes, à la direction de l’Algérie, suscita, conseilla un ensemble de mesures pour protéger les tribus contre les spoliations foncières, pour rénover leurs institutions judiciaires et religieuses, pour améliorer leur situation morale, sanitaire et matérielle par le développement de l’instruction en milieu tribal, par la formation de cadres, par un bonne administration fiscale, par l’exécution de travaux d’utilité publique, routes, puits, caravansérails. En un mot, il voulait faire bénéficier les musulmans d’Algérie des « bienfaits » de la France pour qu’ils puissent devenir des citoyens, sans avoir à renier leur religion et leur statut personnel.. [...] [Pour lire l’exposé complet de Michel Levallois.]

Le troisième orateur de la matinée, François Pouillon [4], pose le problème de l’élaboration de l’image d’Abd el-Kader, d’abord en France, pendant la période coloniale, puis en Algérie après 1962. Il nous présente une série de clichés montrant l’évolution de cette image en fonction des époques et souligne la complexité des problèmes soulevés par cette représentation. En effet, Abd el-Kader a successivement été considéré comme un ennemi résolu de la France, puis comme un ami, et en même temps comme le représentant de l’Algérie.

De la période où il dirige la résistance à la France, il y a peu d’images, mais on doit noter qu’il n’est pas caricaturé. Les dessins ou gravures qui le représentent cherchent au contraire à donner de lui une image aussi proche que possible de la vérité, s’appuyant sur les témoignages des personnes qui l’ont côtoyé. Il est montré comme un bel homme, au regard pénétrant, à l’air pacifique.

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la reddition d’Abd el-Kader, par Augustin Régis (détail)

La représentation de sa reddition aux Français, le 23 décembre 1847 illustre bien le mythe politique de la confrontation franco-algérienne et la désignation d’Abd el-Kader comme représentant de l’Algérie. On le voit donner son cheval noir au général Bugeaud dans un geste qui peut rappeler celui de Vercingétorix déposant ses armes devant César. Cette image d’Epinal est une contre-vérité historique, car Bugeaud était déjà retourné en France au moment de la reddition d’Abd el-Kader et c’est au général de Lamoricière que l’émir a rendu les armes.
Le premier portrait exécuté d’après nature date de 1852, car Abd el-Kader refusa de poser devant des peintres tant qu’il était en situation de captif, non par refus des représentations souvent imputé à l’islam, mais comme marque de réprobation de la trahison de la parole donnée. Un cliché photographique fut également réalisé au château d’Amboise juste avant son départ pour l’Orient où il allait passer la fin de sa vie.

Le tableau qui le montre avec Napoléon III est une illustration du nouveau mythe politique que la France va mettre en marche. C’est Abd el-Kader, ami de la France, trait d’union entre l’Orient et l’Occident, qui est représenté là. L’émir s’est en particulier illustré dans sa défense des Chrétiens de Damas promis au massacre, et a été promu de ce fait héros international. C’est ce qu’illustre la série de photographies et de portraits qui le montrent arborant la Légion d’honneur dont il a été décoré. Certains d’entre eux sont d’anciens clichés sur lesquels on a peint, purement et simplement, le ruban et la plaque. Ces marques d’honneur rendent ces images inutilisables par l’Algérie indépendante qui retient surtout le résistant.

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Statue équestre d’Abd el-Kader à Alger

Le conférencier montre en effet la façon dont les images d’Abd el-Kader sont reprises par l’Algérie pour construire un nouveau mythe : celui du héros fondateur. On y retrouve, sur des thèmes opposés à ceux des Français, les codes esthétiques légués par la France. Certes, c’est Abd el-Kader, le résistant à la pénétration coloniale qui est représenté, mais les images qui illustrent cet aspect du personnage ressemblent étrangement à celles qui furent utilisées en France, pour célébrer sa conquête. Seules, des détails algérianisent les reproductions : palais arabe remplaçant une voûte gothique, bataille représentant une victoire d’Abd el-Kader sur l’armée française réalisée avec une esthétique très comparable à celle d’Horace Vernet, le peintre de la mythique Prise de la smalah d’Abd el-Kader. Il s’agit plutôt d’une symétrie de vérités plutôt qu’une recherche de vérité absolue.

La promotion de l’image de l’émir apparaît bien dans les statues successives qui sont érigées en son honneur au cœur d’Alger : la première, de style très classique, mais jugée trop petite, et rapidement ridiculisée par les jeunes Algérois, qui, toujours narquois, la baptisent « cadeau Bonux » ; la seconde, grandiose et guerrière, représentant l’émir sur son cheval, le bras levé brandissant un sabre.

Le débat

Le débat de l’après-midi a abordé deux thèmes : le premier concerne la conquête de l’Algérie et la personnalité d’Abd el-Kader ; le second a trait aux difficultés que rencontre la construction d’un avenir commun et pacifié entre l’Algérie et la France.

Conquête de l’Algérie et personnalité d’Abd el-Kader

Les réactions de l’opinion française à la conquête de l’Algérie ont été au cœur de la première question. Les réponses ont été nuancées, dans la mesure où ce problème est encore objet de débat entre les historiens. Schématiquement, les historiens français plaident en faveur d’une indifférence des Français vis-à-vis du fait colonial alors que les historiens anglo-saxons ont l’impression que le peuple français a adhéré à cette entreprise.
La réalité est peut-être plus subtile, en relation avec les lieux qu’on observe et les moments pendant lesquels on les observe. Ainsi, dans la France des campagnes, on ne s’intéresse guère à l’aventure coloniale alors que dans les ports et dans les milieux politiques parisiens, on s’investit beaucoup plus. Par ailleurs, pendant la monarchie de Juillet, entre 1837 et 1848 on assiste à de nombreux débats, très ouverts, au sujet de la colonisation, et parfois même à des protestations contre la barbarie de la guerre menée par la France en Algérie. En revanche, après 1848 et avec l’avènement de la 2° République, les débats disparaissent et le silence s’installe car le fait colonial gène les institutions républicaines qui s’érigent sur le respect des « Droits de l’homme ». Rappelons que l’article V du préambule de la constitution de la 2° République déclare que la République française « respecte les nationalités étrangères, comme elle entend faire respecter la sienne ; n’entreprend aucune guerre dans des vues de conquête, et n’emploie jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple. » Et, dans la pensée républicaine se développe l’idée que la conquête qu’on s’interdit en Europe est légitime ailleurs. Au cours des 132 ans de colonisation, on a assisté à un basculement de l’opinion publique. Tout d’abord, la droite était « pro-arabe » et la gauche républicaine colonialiste - elle était persuadée que la conquête coloniale était positive car elle se substituait à la barbarie et devait améliorer le sort des populations indigènes. Puis, petit à petit et avec beaucoup de difficultés, la gauche s’est rendu compte de l’aspect non démocratique du fait colonial et elle est devenue anti-colonialiste alors que la droite devenait colonialiste. [Daniel Rivet]

L’attitude des saint-simoniens en Algérie a fait aussi l’objet d’un commentaire de l’un des participants qui a fait remarquer que tous étaient loin d’avoir eu une attitude humaniste en Algérie (le cas de Warnier est cité).

La représentation d’Abd el-Kader en Algérie a fait l’objet d’une mise au point de Hassan Remaoun qui nous signale qu’un colloque portant sur la relation « image, mémoire, histoire » vient d’avoir lieu à Oran. Il fait remarquer que dans cette bataille de l’image, l’Algérie a été tout à fait désarmée puisque c’est la France qui a fourni cette image d’Abd el-Kader, assagi, maîtrisé. Il est ainsi normal que cette image ait été retravaillée après l’indépendance et c’est l’élément farouche de la tête de l’émir qui a été retenu, en résonance avec la représentation que l’on se fait de Jugurtha, autre héros de l’Algérie.

L’évolution d’Abd el-Kader , qui, d’ennemi farouche de la France en devient l’ami et accepte de poser avec la légion d’honneur, signe d’infamie pour les Algériens, a fait aussi l’objet de questionnement. Doit-on le considérer comme un traître ou comme un naïf ?

Construction d’un avenir commun et pacifié entre l’Algérie et la France.

A l’heure où les dirigeants politiques manifestent le souhait de
rétabir des relations franco-algériennes amicales et sincères, le débat s’est orienté vers la question suivante : comment arriver à refonder les relations franco-algériennes sur la base d’une histoire assumée en commun ?

Mémoire et histoire

Gilles Manceron [5] fait remarquer qu’il existe, en France, un archipel de mémoires séparées :
• des mémoires nostalgiques de pied-noirs, qui survalorisent la bonne entente avec les Algériens et oublient la réalité historique du « double collège »,
• des mémoires de militaires qui varient en fonction des périodes et des fonctions dans l’armée,
• des mémoires de travailleurs immigrés qui ont vécu une guerre dont ils ne parlent guère.
La réaction habituelle est de nier la mémoire de l’autre en déclarant : « Ce n’est pas vrai. Je n’ai pas connu cela ».
Il signale aussi que l’histoire coloniale passait sous silence tout le passé arabo-musulman de l’Algérie pour survaloriser la présence romaine. D’une façon analogue, l’histoire officielle en Algérie fait démarrer l’histoire à la guerre d’indépendance et cette guerre est présentée de façon légendaire, sans citer de noms, en présentant le peuple comme une totalité unanime, car la manière de parler de ce passé est un enjeu politique.

Hassan Remaoun [6] montre que Mémoire et Histoire n’ont pas la même fonction même si elles ont trait toutes les deux au passé. La mémoire est émotive, passionnelle, l’histoire se veut critique, laïcisante.Les relations entre ces deux termes sont cependant plus compliquées dans les Jeunes Etats.
En Algérie, le questionnement par rapport au passé s’est posé de façon raisonnée au moment où on a abordé le problème national. On a repris alors l’histoire qui était enseignée en Algérie et qui justifiait la colonisation et on l’a retournée pour servir la cause nationale. Mais les historiens militants, qui ont contribué à construire le discours officiel, ne sont pas des historiens « académiques » et le passage à une histoire plus objective a encore du mal à se faire. Cependant, depuis 15 à 20 ans , cette histoire officielle ne passe plus car une seule génération ne peut pas ériger sa mémoire en histoire et de nombreux débats ont cours dans le pays.

Ruptures

Gilles Manceron fait remarquer qu’il y a tellement de non-dits entre l’Algérie et la France que même les matchs de football ne peuvent se passer normalement. Et, à son avis, tant qu’on ne s’interrogera pas sur la construction d’une vision de l’histoire que l’on pourrait partager, on en restera là.
Il souligne aussi que des problèmes analogues se sont produits lors de la réconciliation avec l’Allemagne et qu’ils ont pu être dépassés.
Il souhaiterait un véritable questionnement de la société française, un regard critique vis-à-vis du fait colonial et de sa contradiction avec les valeurs de la République. En effet, il lui semble qu’une partie de l’opinion persiste à croire qu’il y a eu quelque chose de positif dans la colonisation.
Et puis, il fait remarquer que le conflit avec l’Algérie s’est terminé « en eau de boudin ». Il s’est passé quelque chose qui n’avait pas été prévu par les hommes politiques français, qu’ils soient de droite ou de gauche. Et il n’y a eu aucune réflexion sur ce fait. Pourquoi cette présence en Algérie que tous les Français croyaient éternelle s’est-elle arrêtée d’un seul coup ?
Enfin, il n’y a pas eu, à la fin de la guerre d’Algérie un acte judicaire, équivalent au procès de Nuremberg à la fin de la 2° guerre mondiale. Bien au contraire, une amnistie générale a été déclarée après les accords d’Evian. Il n’y a pas eu, non plus, d’acte symbolique fort. Certes le président Chirac vient de remettre au président Bouteflika le sceau du Dey d’Alger. Mais est-ce suffisant ?

Hassan Remaoun souligne toute l’ambiguité de la situation coloniale car la France était porteuse d’un triple message. Certes, elle imposait un ordre colonial injuste et injustifiable, mais elle apportait aussi la philosophie des lumières et le discours sur le socialisme.
Or, le mouvement national s’est constitué à partir d’au moins trois composantes :
• un courant qui veut se battre pour la reconnaissance de sa citoyenneté et de ses droits,
• un courant marqué par les idées du socialisme,
• un courant qui s’inspire de la Renaissance islamique (Nahda) qui avait vu le jour au Moyen-Orient.
Dans un tel contexte, on peut imaginer à quel point la relation était passionnelle et contradictoire avec la France.

Comme pour souligner l’aspect passionnel de cette relation, il y a eu dans la salle une discussion animée au sujet de la dénonciation du fait colonial.
José Lenzini, "modérateur" de l’après-midi, fait remarquer que les Algériens n’évoquent pas suffisamment les écrivains français d’Algérie qui ont dénoncé la situation coloniale, en particulier il évoque et cite Albert Camus qui l’a fait dès 1945. Suite à la remarque « pourquoi Camus ne s’est-il pas plus engagé dans la guerre anti-colonialiste ? », Hassan Remaoun répond que Camus est à nouveau lu en Algérie ; le reproche majeur des Algériens réside dans le fait que, dans l’univers romanesque de Camus, l’Arabe est un étranger.

François Pouillon souligne que la dénonciation du fait colonial a déjà été faite et qu’il faudrait plutôt parler maintenant du désenchantement engendré par le nationalisme algérien. La formule coloniale avait ses injustices odieuses, mais elle imposait un certain respect de la diversité alors que la formule nationale qui vise à l’uniformité a pu en tout impunité opprimer ou expulser des minorités dominées : berbérophones, chrétiens ou juifs, et même les femmes. [7]

Gilles Manceron fait remarquer que cette diversité reposait sur l’inégalité ; comme l’a dit Coluche : « certains étaient plus égaux que d’autres » [8].

Pour Jean Sprecher, on ne dira jamais assez à quel point le système colonial a déstructuré la société algérienne qui en porte encore des séquelles. Il évoque aussi le combat des Français libéraux d’Algérie qui ont lutté pour l’indépendance de l’Algérie et dont l’histoire est entièrement occultée par la France.

À une question sur la difficulté à comprendre qu’Abd el-Kader ait pu devenir un "ami de la France" après l’avoir combattue, Gilles Manceron fait remarquer qu’on ne peut comprendre cette évolution qu’en se replaçant dans le contexte du XIX° siècle. Certes Abd el-Kader est ennemi de la colonisation française et il s’est battu contre elle sans relâche, mais lorsqu’il découvre la réalité du monde occidental au cours de sa détention sur le territoire français, il est émerveillé par ses développements techniques, politiques et culturels et cette admiration explique son évolution entre 1848 et 1883. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, les dirigeants d’Egypte et du Maroc envoient leurs cadres s’informer de ce qui se passe en France afin de s’en inspirer pour moderniser leur pays.

À la question de savoir si Abd el-Kader était un chef politique ou religieux , Hassan Remaoun répond longuement en replaçant cette question dans son contexte historique.
Abd el-Kader est d’abord le fils du chef d’une puissante confrérie religieuse, la Qadirya, de tradition soufie et, tout naturellement, il était appelé à continuer cette tradition et à devenir un chef religieux. Mais, ce destin est modifié par le choc de l’invasion française. Un Congrès de tribus organisé dans la région de Mascara en Oranie vient solliciter son père pour qu’il prenne la tête de la résistance. Celui-ci refuse et propose son fils. C’est ainsi qu’il devient un chef militaire. Il prend conscience alors du déclin de la régence turque d’Alger et de la nécessité de concevoir une politique nationale pour s’opposer à la colonisation. Pour constituer cet État, capable de s’opposer aux troupes françaises, il s’inspire à la fois de l’État nation moderne, tel qu’il existait en Europe et qu’il avait observé lors d’un voyage dans l’Egypte de Mohammed Ali et de la nation ethnico-religieuse (l’umma) telle qu’elle avait existé dans les siècles précédents en Afrique du Nord. L’État construit par Abd el-Kader dans l’Ouest algérien et qui étendra son autorité à d’autres régions du pays entre 1832 et 1843 avant de décliner en 1847, est aussi le dernier exemple de ce type d’organisation, à la fois politico-militaire et religieux, bien décrit par l’historien Ibn Khaldoun au XIV°siècle.

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photo d’Abd el-Kader, par Delton, 1865

Passerelles

Dans un tel contexte, quelles sont les passerelles qui permettraient de créer, enfin, un lien égalitaire entre Français et Algériens ?

Y a t-il un projet de concertation entre les ministères d’éducation nationale pour écrire une histoire commune ? Non, pas pour le moment.
Après l’algérianisation des noms de rues dans les villes algériennes, quels sont les noms français qui ont été sauvegardés ? Ce sont les noms de Victor Hugo et de Pasteur, témoignant d’un idéal de progrès et de justice partagé par les deux pays.
Comment sont accueillis les pieds-noirs qui retournent en Algérie ? Sans aucun problème et avec beaucoup de chaleur.

Que peut-on proposer en France pour aider les nouvelles générations à écrire une nouvelle page d’histoire ?
Tout d’abord développer l’enseignement de l’arabe et ne pas l’enclaver dans des départements spécialisés. Puis, dans l’enseignement secondaire, diversifier les sources littéraires en faisant une place à la littérature maghrébine et arabe. Ainsi, parler des chevaliers arabes en même temps que de la chanson de Roland ; raconter des contes Kabyles parallèlement au Roman de Renard.
Et enfin et surtout, modifierla politique des visas et permettre des échanges culturels entre jeunes Algériens et jeunes Français. À l’époque où l’on parle tant de mondialisation, comment comprendre une telle restriction unilatérale des contacts entre ces deux pays si proches.

À tous ces vœux, ne peut-on pas ajouter celui de jumeler plusieurs villes et villages de France avec des villes et villages d’Algérie et en particulier Toulon avec Biskra ?

Comme il est bon de terminer une journée si dense et si sérieuse par une plaisanterie, le mot de la fin est revenu à Hassan Remaoun qui a raconté qu’à l’indépendance, dans le désir d’algérianiser tous les mots, on avait décidé de modifier le nom des paquets de cigarettes qui de « Gauloises » sont devenue « Algéria ». Mais, comme on aimait beaucoup le parfum des anciennes cigarettes, ainsi débaptisées, on a ajouté, par dessous, en petites lettres « Goût français ».

Notes

[1Merci à Martine Timsit qui a fait l’essentiel du travail de transcription.

[2Daniel Rivet est historien spécialiste du Maghreb colonial, professeur à l’université Paris I et directeur de l’IISMM (Institut d’études de l’Islam et des Sociétés du Monde Musulman)

[3Michel Levallois est historien, spécialiste du saint-simonisme.

[4François Pouillon, anthropologue spécialiste du monde arabe, est directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

[5Gilles Manceron, historien, est membre des instances nationales de la LDH.

[6Hassan Remaoun, historien-sociologue, Université d’Oran et CRASC (Centre National de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle).

[7À l’occasion de la relecture de ce compte-rendu, François Pouillon nous a écrit « le colonialisme n’était pas l’enfer et l’indépendance nationale n’est pas le paradis ».

[8Coluche citait George Orwell « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres », La ferme des animaux, 1945.


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