les incidents de Strasbourg serviront-ils de prétexte à une limitation de la liberté de manifester ?


article de la rubrique justice - police > le tout-sécuritaire
date de publication : jeudi 23 avril 2009
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Samedi 4 avril, à Strasbourg, le dispositif policier planifié depuis plusieurs mois pour le sommet de l’OTAN a été débordé. Le feu a été mis à plusieurs bâtiments, prenant au piège les quelque 10 000 manifestants anti-OTAN. Comment a-t-on pu laisser la violence se développer ainsi en marge d’une manifestation annoncée longtemps à l’avance ?

Olivier Besancenot a dénoncé une volonté politique de faire dégénérer une manifestation pacifique : « on a été emmenés dans une vraie souricière, c’est-à-dire que des milliers de manifestants ont été emmenés dans une rue avec les deux issues complètement bloquées et on s’est fait canarder à longueur de temps de gaz lacrymogènes, sans interlocuteurs à ce moment-là, avec des tirs tendus, des tirs de flash ball et on a frôlé le drame”, a-t-il déclaré.

Les partis de gauche ont demandé des explications sur la liberté d’action des casseurs, les Verts réclamant une commission d’enquête.

De son côté, Nicolas Sarkozy a déclaré le 21 avril, à Nice, son intention d’interdire le port de cagoules lors des manifestations... Ce qui amène à poser la question : le port d’un masque sera-t-il encore autorisé pour l’« anniversaire » de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986) ?


Voir en ligne : qui assurera le respect de nos libertés ?

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Strasbourg, samedi 4 avril 2009 à 15h29.

Strasbourg sous surveillance renforcée [1]

26 mars 2009 : Strasbourg sous surveillance renforcée à quelques jours du sommet de l’OTAN.
Les 3 et 4 avril prochains, le sommet du 60ème anniversaire de l’OTAN se tiendra à Strasbourg et dans les villes allemandes voisines de Kehl et Baden-Baden. Il sera marqué par le retour de la France au sein de l’organisation politico-militaire. Vingt-huit chefs d’État et de gouvernement seront présents, dont Barack Obama. Sont aussi attendus pour un contre-sommet entre 30 000 et 60 000 manifestants de quelque 500 collectifs de 23 pays. Les mesures de sécurité sont de plus en plus drastiques : réintroduction des contrôles aux frontières intérieures par exception au principe de la libre circulation dans l’espace Schengen du 20 mars au 5 avril, mise en place de déviations routières sur les liaisons de proximité, régionales ou transnationales, délimitation en centre-ville de zones de sécurité rouge et orange avec accès réservé aux porteurs de badge, suspension de la distribution de courrier, mise hors service des boîtes aux lettres de la Poste, fermeture de certains établissements scolaires, plaques d’égout scellées, installation de 5000 barrières Vauban prêtées par la préfecture de Paris, etc.

11 000 policiers et gendarmes vont être déployés à Strasbourg, dont 85 unités mobiles de maintien de l’ordre - 45 compagnies de CRS sur la soixantaine que compte la métropole et 40 unités de gendarmes, dont certaines rappelées de Guadeloupe -, des effectifs du renseignement, de la police judiciaire, des brigades fluviales, des laboratoires de police scientifique ambulants. Batteries anti-aériennes, murs anti-émeutes, blindés sont prévus. Il y aura même la Garde républicaine avec 75 chevaux ! Trois PC de sécurité seront mis en place. Jamais, pour l’organisation d’un grand événement, le dispositif de sécurité n’avait atteint ces proportions.

C’est dans ce contexte que deux policiers se sont rendus au domicile de Christian Grosse, membre du secrétariat local du PCF et du collectif anti-OTAN pour exiger que le drapeau arc-en-ciel portant l’inscription “Pace - No to Nato” qui était accroché en façade soit retiré. Cet acte, qui ne semble pas isolé, est une atteinte à la liberté de manifestation et d’expression, il ne repose sur aucun fondement juridique. (AFP / Rue89 / Le Monde)

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Zones de sécurité : les 3 et 4 avril, on ne passe pas sans badge... [2]

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Les zones rouge et orange du secteur Rohan (les policiers représentent les portes d’entrée)
  • Rouge ou orange, ces zones ultra-protégées seront fermées hermétiquement par du matériel ou des hommes. Seules les résidents ou professionnels recensés, qui présentent un laisser-passer délivré par la police et une pièce d’identité pourront y accéder.
  • Les points de passage, gardés par des policiers, seront les seules entrées possibles pour les résidents en zone de sécurisation. Les riverains feront l’objet d’un contrôle de police à chaque barrage. Les points de passage seront accessibles aux automobilistes dont le véhicule sera enregistré et doté d’une pastille.
  • Le badge ainsi que la carte d’identité sont nécessaires pour toute personne qui désire pénétrer dans les zones protégées. Lorsque tous les habitants et entreprises concernés auront réceptionné le précieux sésame, 40.000 badges devraient être en circulation.

Une manifestation pacifique qui dégénère

Malgré un dispositif impressionnant et près de 330 interpellations en trois jours, le chaos n’a pas pu être évité à Strasbourg [3].

« Ça s’est bien passé », a pourtant estimé Nicolas Sarkozy.

Nicolas Sarkozy : « un travail remarquable »

Le chef de l’Etat s’est employé à défendre la police, dès le lendemain, au cours d’une interview sur TF1, destinée à la mise en valeur de ses propres succès diplomatiques. Dénonçant « quelques centaines de voyous, de casseurs », armés de « haches, de barres de fer », Nicolas Sarkozy a rendu hommage aux forces de l’ordre, pour avoir notamment évité des victimes (49 blessés légers selon un bilan officiel).
Il a salué le « travail remarquable » de la police et promis « la plus extrême sévérité » pour les casseurs :

« C’est quand même invraisemblable d’aller manifester pour la paix dans le monde et commencer par se servir de haches et de barres de fer et s’en prendre à des fonctionnaires qui ne font que leur travail. »

La ministre de l’Intérieur a déclaré que « les forces de l’ordre ont parfaitement fait leur travail  ». Lundi matin, sur LCI, Michèle Alliot-Marie a dit comprendre «  le traumatisme des habitants de Strasbourg ».

Elle répondait ainsi au maire PS de Strasbourg, Roland Ries, dont la population a eu l’impression d’ « être livrée aux casseurs et non protégée ».

Reste que la stratégie policière à Strasbourg continue de susciter de fortes critiques, notamment des partis de gauche qui avaient appelé à manifester pacifiquement lors du sommet de l’Otan.

Olivier Besancenot : les autorités ont "tout fait" pour que la manif dégénère à Strasbourg

Le Point, le 6 avril 2009


« On a été emmenés dans une vraie souricière, c’est-à-dire que des milliers de manifestants ont été emmenés dans une rue avec les deux issues complètement bloquées et on s’est fait canarder à longueur de temps de gaz lacrymogènes, sans interlocuteurs à ce moment-là, avec des tirs tendus, des tirs de flash ball et on a frôlé le drame », a déclaré Olivier Besancenot sur France-Inter, le lundi 6 avril.

Estimant que le préfet et la police « portent l’entière responsabilité des violences », le NPA « exige la libération immédiate de tou(te)s les interpellé(e)s ».

« Une manifestation où il y a du monde, où il y a des interlocuteurs, où il y a un parcours de manifestation (avec) des forces de l’ordre visibles ça dérape pas. Quand il y a tout le contraire ça dérape et c’est exactement ce qui s’est passé », a ajouté le leader du Nouveau parti anticapitaliste.

« On a fait en sorte que cette manifestation parte en schweppes comme on dit dans mon quartier », a-t-il accusé estimant que « ce qui est en cause là maintenant c’est le droit de manifester ».


Le droit de manifester en question ?

Dès samedi, la numéro 1 du Parti communiste, Marie-George Buffet, présente à Strasbourg, avait exprimé sa « colère » devant « des actes très graves, qui méritent une condamnation claire et sans ambiguïté » et allaient faire passer au second plan la protestation. Elle a dénoncé la « lourde responsabilité » des pouvoirs publics pour ne pas avoir su prévenir ou arrêter les incidents.

Les Verts, qui appelaient également à manifester contre l’Otan, sont allés plus loin, demandant une commission d’enquête en se disant « étonnés » que des « casseurs sans foi ni loi » aient pu opérer malgré le déploiement sécuritaire.

Un projet de décret ?

[D’après LEMONDE.FR, 22 avril 2009]


A la suite des incidents des manifestations de Strasbourg, Nicolas Sarkozy a déclaré vouloir interdire le port de cagoules lors des manifestations. Comme l’a réaffirmé le secrétaire général de l’UMP, Xavier Bertrand, mardi 22 avril sur France Info, une personne manifestant sur la voie publique, si elle n’a rien à se reprocher, n’a pas besoin de cacher son visage. Un projet de décret a déjà été transmis au ministère de l’intérieur : il prévoit que "tout participant à une manifestation publique, en dissimulant volontairement son visage dans le but de ne pas être identifié, est puni de l’amende prévue pour les contraventions de 5e classe : 1 500 euros".

"Encore faut-il définir ce qu’est une cagoule et à partir de quel moment son port est délictueux", remarque Michel Tubiana. "C’est l’éternel problème quand on légifère dans le domaine des restrictions des libertés : trouver l’équilibre entre les inconvénients de la restriction et les avantages pour l’ordre public", ajoute Xavier Latour, professeur de droit.

P.-S.

Communiqué diffusé par Attac France le 6 avril 2009 [4]

Manifestation anti-OTAN du 4 avril 2009

En préambule, il doit être rappelé qu’après de très longues négociations menées avec la Préfecture par un comité, dont des représentants Attac VDN et Strasbourg faisaient partie, la préfecture avait autorisé la manifestation (sur un trajet différent de celui que nous aurions souhaité) ainsi que la jonction des militants allemands et français sur le pont de Kehl.

Pour avoir participé à la manifestation du 4/3/09, nous dénonçons vivement à travers les points suivants la violence qui a été faite aux manifestants par les forces de l’ordre et qui montre que les autorités françaises représentées par le Préfet, n’ont pas respecté leurs engagements et ont tout fait pour que la manifestation ne puisse avoir lieu.

1. la route, indiquée par la préfecture, pour permettre aux bus, voitures et piétons d’accéder au site de rassemblement de la manifestation a été bloquée par les forces de l’ordre, obligeant les manifestants pacifiques à, soit attendre pendant des heures, soit emprunter d’autres itinéraires, avec le risque de se retrouver à nouveau bloqués ou pris dans des affrontements ;

2. une fois le lieu de rassemblement atteint après un véritable « parcours du combattant », des hélicoptères ont survolé à très basse altitude le rassemblement pourtant pacifique et bon enfant, empêchant les manifestants d’entendre les prises de parole des représentants de groupes politiques, d’associations internationales... et créant une atmosphère plus qu’oppressante ;

3. des grenades lacrymogènes ont été tirées pendant les prises de parole sans la moindre justification, contraignant la manifestation à se former dans la confusion et l’urgence, permettant à des groupes violents de s’infiltrer dans le cortège ;

4. ces éléments violents ont pu passer les frontières alors que le dispositif Schengen avait été levé, soi-disant pour empêcher cela et que, par contre, des manifestants n’ont pu accéder à Strasbourg le 3 avril (conférence au Liexenbuhl sur l’OTAN) et le 4 avril, à cause des dispositifs de blocage mis en place ;

5. les forces de l’ordre ont laissé ces mêmes éléments violents, au demeurant peu nombreux, (dont le Ministère de l’Intérieur se targue pourtant de connaître les identités) détruire l’ancien poste de douane sans intervenir et ont, par contre, empêché 7000 manifestants allemands de rejoindre le rassemblement, comme convenu avec les autorités françaises et allemandes ; comment interpréter les autres destructions que les forces de l’ordre, pourtant en surnombre dans Strasbourg, n’ont pas su ( ?) empêcher ? Incompétence ou volonté de laisser faire ?

6. les forces de l’ordre, comme c’est leur mission lors d’une manifestation autorisée, n’ont pas assuré la sécurité des manifestants, mais l’ont, au contraire délibérément compromise en laissant les éléments violents agir à leur guise, en déviant la manifestation du trajet initialement prévu, l’amenant de fait dans une souricière pendant que les forces de l’ordre envoyaient sur les manifestants bloqués des grenades lacrymogènes et des flash-balls créant ainsi des mouvements de panique (qui auraient pu avoir de graves conséquences) et une dislocation prématurée de la manifestation.

Il nous apparaît, au vu de tous ces éléments, que non seulement les autorités françaises n’ont pas tenu leurs engagements ni joué leur rôle de sécurisation, mais, au contraire ont tout fait pour que cette manifestation ne puisse se dérouler, quitte à jouer avec la vie des manifestants. Du reste, Beaucoup de manifestants ont eu très peur et ont subi un choc psychologique devant ce qui est une première : une agression par les forces de l’ordre d’une manifestation autorisée, ce qui revient à dénier le droit démocratique à manifester.

Les Dernières Nouvelles d’Alsace du 5 avril, journal qu’on ne peut qualifier d’opposition, conclut de même : « Le droit de manifester a pris une sacrée claque ».

Notes

[2Référence : http://otan-strasbourg.dna.fr/?Zone....

On notera l’existence d’autres zones ultra-protégées dans le secteur PMC.

[3Voici le bilan chiffré des événements, selon la préfecture du Bas-Rhin :

  • 10 000 manifestants samedi (trois fois plus selon les organisateurs), dont 2 000 considérés comme violents
  • 9 000 policiers et gendarmes, 1 500 militaires « et autant de pompiers »
  • 15 interpellations samedi, 13 vendredi et 300 dès jeudi
  • 49 blessés légers : 33 manifestants, 15 policiers ou pompiers, et un journaliste.

Pour en savoir plus :

[4Ce communiqué a été ajouté à cette page, le 24 avril 2009.


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