les drones : surveiller, contrôler, éliminer à distance


article de la rubrique Big Brother
date de publication : samedi 22 juin 2013
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Les drones, ces merveilles technologiques, sont utilisés sur le territoire américain pour surveiller. Le FBI, la police fédérale américaine l’a confirmé par la voix de son directeur, Robert Mueller. Le département de la sécurité intérieure a lui aussi recours à des drones pour surveiller la frontière avec le Mexique, et leur utilisation par les forces de l’ordre est à l’étude.

Mais actuellement, ils sont surtout utilisés à l’extérieur des États-Unis, au nom de la lutte contre le terrorisme, comme arme permettant une nouvelle forme de chasse, une chasse à l’homme sans procédure et sans frontière. L’ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman, maintenant professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris et membre du Crash –, Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires, de Médecins sans frontières –, attire l’attention sur les bouleversements induits par cette évolution technologique.



L’éthique du drone

par Rony Brauman, Alternatives Internationales n° 059, juin 2013


Mal nécessaire dès lors qu’elle vise à supprimer un mal plus grand, la guerre doit être un ultime recours lorsque tous les autres moyens de préserver la sécurité internationale ont été épuisés en vain : ainsi pouvait se résumer la conception dominante de la guerre telle qu’elle fut promue par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, lesquels, on le sait, ne se privèrent pas de la contourner alors qu’ils en étaient les garants supposés. Les rivalités de puissance ne se laissaient pas enfermer si aisément… Selon le philosophe Grégoire Chamayou cependant, une innovation technologique - le drone - est en train de bouleverser silencieusement les données classiques du droit et de la conduite des conflits armés [1].

Interposant des milliers de kilomètres entre la gâchette que l’on presse et le canon d’où sortent les missiles, le drone, estime l’auteur, fait voler en éclats la notion même de guerre. En pratique, c’est désormais à la chasse qu’elle s’apparente, une chasse sans frontières, dont la cible n’est pas un combattant mais un suspect. Et dont le champ n’est pas un territoire géographique mais l’ensemble indistinct des "zones à risques" du monde. Employé pour la première fois comme arme offensive lors de la guerre du Kosovo, le drone est devenu un outil primordial de la "guerre contre le terrorisme", régulièrement employé par les Américains en Afghanistan, au Pakistan et au Yémen. Le livre de Chamayou éclaire d’une lumière crue les enjeux éthiques et politiques de cet "objet violent non identifié". Éliminant tout rapport de réciprocité entre combattants des deux bords, les Predator et autres Reaper ("Faucheuse") sont présentés par leurs promoteurs, du fait de leur précision et de leur rayon létal limité, comme "un progrès majeur dans la technologie humanitaire". Les milliers de "victimes collatérales" de ces bombes humanitaires apprécieront… Conférant à leur équipage une immunité absolue associée à un droit unilatéral de tuer, ils rendent la guerre plus pensable que jamais à l’époque moderne. Mais la sortie du "champ perceptif réciproque" où se trouvaient jusqu’alors les combattants qui s’affrontaient est-elle aussi radicale que le dit l’auteur ? Le pilote de bombardier était-il plus proche de ses cibles que son homologue aux commandes d’un drone ? C’est discutable et l’auteur, qui ne fuit pas ces questions, peine à nous convaincre de la radicalité de la rupture sur ce plan.

L’enregistrement et l’archivage de données d’observation et d’écoutes, le dessin de "profils de vie" (patterns of life) par rapport auxquels tout écart devient suspect, l’établissement de listes de personnes à abattre (kill lists) sont-ils l’avenir techniquement plausible de la guerre contre-insurrectionnelle ? L’éthique du sacrifice dont se prévalait le soldat d’antan était-elle si ancrée et laisse-t-elle désormais place à une éthique de l’auto-préservation dans laquelle la bravoure consiste à faire le "sale boulot", à savoir cliquer pour abattre à distance des silhouettes potentiellement menaçantes ? Si l’on n’est pas toujours convaincu par les réponses que donne ce livre, on ne peut manquer d’être passionné par la discussion argumentée qu’en fait l’auteur. Emprunté par l’administration Bush aux Israéliens, ce nouvel art de la guerre cynégétique ne vise pas, dans sa version américaine, à occuper des territoires, mais à les contrôler par la verticale. Lors d’une récente audition devant le Sénat américain, Michael Sheehan, adjoint au ministre de la défense, confirmait que dans la lutte contre Al-Qaïda, le champ de bataille ouvert aux drones et aux forces spéciales s’étendait au monde entier, de Boston aux zones tribales du Pakistan, en passant par le Congo et le Yémen [2]. Plus se répand la légende du robot éthique, note avec raison Grégoire Chamayou, plus cèdent les barrières morales au déploiement du robot tueur. On peut douter du réalisme de cette ambition de guerre déterritorialisée, mais non de son existence.


Barack Obama, président des drones

par Philippe Bernard, Le Monde daté du 20 juin 2013


De même que George W. Bush restera dans l’histoire comme le " président des guerres " de l’après-11-Septembre en Afghanistan et en Irak, Barack Obama pourrait passer à la postérité comme le " président des drones ", autrement dit le chef d’une guerre secrète, menée avec des armes que les Etats-Unis sont, parmi les grandes puissances, les seuls à posséder.

Rarement moment politique et innovation technologique auront si parfaitement correspondu : lorsque le président démocrate est élu en 2008 par des Américains las des conflits, il dispose d’un moyen tout neuf pour poursuivre, dans la plus grande discrétion, la lutte contre les "ennemis de l’Amérique" sans risquer la vie de citoyens de son pays : les drones.

L’utilisation militaire d’engins volants téléguidés par les Américains n’est pas nouvelle : pendant la guerre du Vietnam, des drones de reconnaissance avaient patrouillé. Mais l’armement de ces avions sans pilote à partir de 2001 en Afghanistan marque un changement d’époque. Au point que le tout premier Predator armé à avoir frappé des cibles après les attaques du 11-Septembre, immatriculé 3034, a aujourd’hui les honneurs du Musée de l’air et de l’espace, à Washington. Leur montée en puissance aura été fulgurante : alors que le Pentagone ne disposait que de 50 drones au début des années 2000, il en possède aujourd’hui près de 7 500. Dans l’US Air Force, un aéronef sur trois est sans pilote.

George W. Bush, artisan d’un large déploiement sur le terrain, utilisera modérément ces nouveaux engins létaux. Barack Obama y recourra six fois plus souvent pendant son seul premier mandat que son prédécesseur pendant les deux siens. M. Obama, qui, en recevant le prix Nobel de la paix en décembre 2009, revendiquait une Amérique au "comportement exemplaire dans la conduite de la guerre", banalisera la pratique des "assassinats ciblés", parfois fondés sur de simples présomptions et décidés par lui-même dans un secret absolu.

LES FRAPPES OPÉRÉES PAR LA CIA SONT "COVERT"

Tandis que les militaires guident les drones dans l’Afghanistan en guerre, c’est jusqu’à présent la très opaque CIA qui opère partout ailleurs (au Yémen, au Pakistan, en Somalie, en Libye). C’est au Yémen en 2002 que la campagne d’"assassinats ciblés" a débuté. Le Pakistan suit dès 2004. Barack Obama y multiplie les frappes. Certaines missions, menées à l’insu des autorités pakistanaises, soulèvent de lourdes questions de souveraineté. D’autres, les goodwill kills ("homicides de bonne volonté"), le sont avec l’accord du gouvernement local. Tandis que les frappes de drones militaires sont simplement "secrètes", celles opérées par la CIA sont "covert", ce qui signifie que les Etats-Unis n’en reconnaissent même pas l’existence.

Dans ce contexte, établir des statistiques est difficile. Selon le Bureau of Investigative Journalism, une ONG britannique, les attaques au Pakistan ont fait entre 2 548 et 3 549 victimes, dont 411 à 884 sont des civils, et 168 à 197 des enfants. En termes statistiques, la campagne de drones est un succès : les Etats-Unis revendiquent l’élimination de plus d’une cinquantaine de hauts responsables d’Al-Qaida et de talibans. D’où la nette diminution du nombre de cibles potentielles et du rythme des frappes, passées de 128 en 2010 (une tous les trois jours) à 48 en 2012 au Pakistan.

Car le secret total et son cortège de dénégations ne pouvaient durer éternellement. En mai 2012, le New York Times a révélé l’implication personnelle de M. Obama dans la confection des kill lists. Après une décennie de silence et de mensonges officiels, la réalité a dû être admise. En particulier au début de l’année, lorsque le débat public s’est focalisé sur l’autorisation, donnée par le ministre de la justice, Eric Holder, d’éliminer un citoyen américain responsable de la branche yéménite d’Al-Qaida. L’imam Anouar Al-Aulaqi avait été abattu le 30 septembre 2011 au Yémen par un drone de la CIA lancé depuis l’Arabie saoudite. Le droit de tuer un concitoyen a nourri une intense controverse. D’autant que la même opération avait causé des "dégâts collatéraux" : Samir Khan, responsable du magazine jihadiste Inspire, et Abdulrahman, 16 ans, fils d’Al-Aulaqui, tous deux américains et ne figurant ni l’un ni l’autre sur la kill list, ont trouvé la mort. Aux yeux des opposants, l’adolescent personnifie désormais l’arbitraire de la guerre des drones.

La révélation par la presse des contorsions juridiques imaginées par les conseillers du président pour justifier a posteriori l’assassinat d’un Américain n’a fait qu’alimenter les revendications de transparence. La fronde s’est concrétisée par le blocage au Sénat, plusieurs semaines durant, de la nomination à la tête de la CIA de John Brennan, auparavant grand ordonnateur à la Maison Blanche de la politique d’assassinats ciblés. Une orientation pourfendue, presque treize heures durant, le 6 mars, par le spectaculaire discours du sénateur libertarien Rand Paul.

UN IMPORTANT DISCOURS SUR LA "GUERRE JUSTE"

Très attendu, le grand exercice de clarification a eu lieu le 23 mai devant la National Defense University de Washington. Barack Obama y a prononcé un important discours sur la "guerre juste", affichant enfin une doctrine en matière d’usage des drones. Il était temps : plusieurs organisations de défense des libertés publiques avaient réclamé en justice la communication des documents justifiant les assassinats ciblés.

Une directive présidentielle, signée la veille, précise les critères de recours aux frappes à visée mortelle : une "menace continue et imminente contre la population des Etats-Unis", le fait qu’"aucun autre gouvernement ne soit en mesure d’[y] répondre ou ne la prenne en compte effectivement" et une "quasi-certitude" qu’il n’y aura pas de victimes civiles. Pour la première fois, Barack Obama a reconnu l’existence des assassinats ciblés, y compris ceux ayant visé des Américains, assurant que ces morts le "hanteraient" toute sa vie. Le président a annoncé que les militaires, plutôt que la CIA, auraient désormais la main. Il a aussi repris l’idée de créer une instance judiciaire ou administrative de contrôle des frappes. Mais il a renvoyé au Congrès la mission, incertaine, de créer cette institution. Le président, tout en reconnaissant que l’usage des drones pose de "profondes questions" - de "légalité", de "morale", de "responsabilité ", sans compter "le risque de créer de nouveaux ennemis" -, l’a justifié par son efficacité : "Ces frappes ont sauvé des vies."

Six jours après ce discours, l’assassinat par un drone de Wali ur-Rehman, le numéro deux des talibans pakistanais, en a montré les limites. Ce leader visait plutôt le Pakistan que "la population des Etats-Unis". Tout porte donc à croire que les critères limitatifs énoncés par Barack Obama ne s’appliquent pas au Pakistan, du moins aussi longtemps qu’il restera des troupes américaines dans l’Afghanistan voisin. Et que les "Signature strikes", ces frappes visant des groupes d’hommes armés non identifiés mais présumés extrémistes, seront poursuivies.

Les drones n’ont donc pas fini de mettre en lumière les contradictions de Barack Obama : président antiguerre, champion de la transparence, de la légalité et de la main tendue à l’islam, il a multiplié dans l’ombre les assassinats ciblés, provoquant la colère de musulmans.

Or les drones armés, s’ils s’avèrent terriblement efficaces pour éliminer de véritables fauteurs de terreur et, parfois, pour tuer des innocents, le sont nettement moins pour traiter les racines des violences antiaméricaines. Leur usage opaque apparaît comme un précédent encourageant pour les Etats (tels la Chine, la Russie, l’Inde, le Pakistan ou l’Iran) qui vont acquérir ces matériels dans l’avenir. En paraissant considérer les aéronefs pilotés à distance comme l’arme fatale indispensable, le "président des drones" aura enclenché l’engrenage de ce futur incertain.

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Les blessures à l’âme des tueurs à distance

par Philippe Bernard, Le Monde daté du 20 juin 2013


"Deux des trois gars que nous pourchassions étaient morts, mais le troisième avait perdu sa jambe droite, et il courait encore... Et je regardais ce type se vider de son sang." Brandon Bryan observait sur l’écran de contrôle les conséquences du tir, depuis un drone Predator, de trois missiles qu’il venait de déclencher en Afghanistan, à plus de 10 000 km du cockpit climatisé où il était assis, dans le Nevada. Là-bas, l’homme était en train de mourir : il le savait car, sur l’image thermique, son sang prenait peu à peu la même couleur que le sol. "En fermant les yeux, je continuais à voir chaque petit pixel. C’est moi qui avais guidé les missiles, j’avais perdu le respect de la vie."

Brandon Bryant, 27 ans, ne cesse, depuis quelques mois, de décrire aux médias ses affres d’opérateur de drone. Syndrome de stress post-traumatique (PTSD en anglais), ont diagnostiqué les médecins après qu’il eut servi, entre 2006 et 2011, dans des bases du Nevada, du Nouveau-Mexique et en Irak. Angoisses, insomnies, alcoolisme, incapacité à communiquer. Et le sentiment insupportable que "les gens ne se rendent pas compte de ce qui se passe là-bas et [qu’]ils s’en moquent". L’ancien opérateur n’est pas certain que les trois hommes qu’il a tués ce jour-là étaient des talibans ni même qu’ils étaient menaçants. Mais il n’était pas en position, dit-il, de se poser de questions.

Il s’est mis à haïr "ce cockpit qui sentait la sueur" et qu’il aspergeait de désodorisant. Un jour, il s’est effondré, a craché du sang. Croyant l’encourager, ses supérieurs lui ont tendu une feuille, une sorte de palmarès : la liste des missions auxquelles il avait participé. Il avait contribué, au total, à donner la mort à 1 626 personnes. "Ce diplôme, je ne voulais pas l’avoir. J’avais le dégoût de moi-même." Il ne supportait plus le déphasage entre sa vie quotidienne dans un coin tranquille des Etats-Unis et la violence déclenchée par les drones télécommandés.

"NOUS VOYONS TOUT"

Au magazine allemand Der Spiegel, Brandon Bryant a raconté en décembre 2012 son engagement, à l’âge de 20 ans, dans l’US Air Force. Son apprentissage du guidage des caméras et des lasers embarqués sur un drone, de l’analyse des cartes du sol et des données météo. Son désir acharné d’éliminer "les types dangereux dont on avait la liste des méfaits sous les yeux". Puis son premier choc : ne pas avoir pu prévenir à temps des soldats américains avançant sur une route d’Irak de la présence d’une bombe que son drone avait repérée. Il a décrit aussi l’irruption, un autre jour, d’un enfant dans la zone de tir à un moment où le missile est déjà parti. Et la phrase lancée ensuite pour se rassurer : "Non, c’était un chien."

Brandon Bryant n’est pas le seul. Le taux de troubles mentaux décelés chez les opérateurs de drones est le même que parmi les pilotes d’avions de guerre classiques déployés en Irak et en Afghanistan, a révélé en février une enquête du ministère américain de la défense. "Les pilotes d’aéronefs télécommandés [drones] sont témoins de carnages, pas les pilotes d’avion normaux : ces derniers quittent la zone aussi vite que possible", a commenté Jean Lin Otto, médecin épidémiologiste et coauteure de l’étude. "C’est vraiment beaucoup plus intime pour nous, parce que nous voyons tout", confirme Brandon Bryant. Près d’un opérateur de Predator ou de Reaper sur deux souffre d’un "important stress opérationnel", a établi une autre étude en 2011.

A en croire les experts, ces affections sont liées au fait de travailler dans un lieu confiné, selon des horaires postés inflexibles, et à la difficulté de "jongler simultanément entre les exigences de la vie domestique et les phases de combat".

Le stress de l’opérateur de drone devient une préoccupation majeure pour l’armée de l’air américaine à mesure que leur nombre décolle. Ils sont aujourd’hui 1 300, soit quatre fois plus qu’en 2008. Et l’US Air Force forme désormais davantage de pilotes pour ses drones que pour ses avions de combat et bombardiers combinés.

Etait-ce une façon de récompenser le sacrifice psychique spécifique à ces militaires ? L’ex-ministre de la défense Leon Panetta avait annoncé, mi-février, la création d’une médaille destinée aux combattants des drones et du cyberespace. Devant les protestations des militaires et des anciens combattants, son successeur, Chuck Hagel, y a renoncé en avril. Un blog satirique avait brocardé la "distinguished warfare medal" mort-née en la représentant sous la forme d’une manette de jeu vidéo Xbox en or massif pendant à un ruban tricolore.

Notes

[1La Théorie du drone, par Grégoire Chamayou, La Fabrique éditions, 2013.

[2Le monde entier est un champ de bataille [http://goo.gl/YwwkF], RSN, 2013.


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