les chibanis


article de la rubrique droits sociaux
date de publication : vendredi 18 mars 2005
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Les "immigrés" âgés sont les grands oubliés de l’intégration, affirme le Haut conseil à l’Intégration (HCI). Il propose, dans un avis remis jeudi au Premier ministre, des mesures pour leur permettre de finir leur vie décemment, des deux côtés de la Méditerranée.


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Un chibani dans un foyer-dortoir de Lyon, le 26 septembre 2003 @ AFP Fred Dufour

[AFP - 17 mars 2004]

Les travailleurs migrants âgés sont les grands oubliés de l’intégration, affirme le Haut conseil à l’Intégration (HCI) qui propose, dans un avis remis jeudi au Premier ministre, des mesures pour leur permettre de finir leur vie décemment, des deux côtés de la Méditerranée.

Les "chibanis" ("anciens" en arabe), venus travailler dans le bâtiment et les travaux publics dans les années soixante, sont confrontés, une fois la retraite venue, à des difficultés particulières qui s’ajoutent au désarroi de devoir choisir entre la famille restée au pays et la vie communautaire qu’ils se sont créée en France.

Pour ne pas perdre l’allocation du minimum vieillesse, que la majorité reçoit à cause de la faiblesse de leurs retraites, beaucoup choisissent de ne pas retourner au pays, "occasionnant à la communauté nationale des frais d’hébergement importants", note le HCI.

La loi pose en effet une obligation de résidence en France pour bénéficier de cette allocation. Le HCI propose que cette durée soit fixée à six mois dans l’année, mais non continue.

Le logement est un autre obstacle aux allers-retours. Le fait de ne pas occuper un logement pendant plus de quatre mois entraîne en effet l’arrêt du versement de l’aide personnalisée au logement (APL), y compris dans les foyers. Le HCI demande d’assouplir cette règle ou de permettre par exemple un roulement des chambres dans les foyers.

Enfin, l’impossibilité, une fois rentrés au pays, de se faire soigner en France leur fait craindre de partir. La carte de séjour "retraité" destinée aux immigrés retournés au pays ne fait en effet bénéficier des prestations maladie qu’en cas de "soins immédiats".

Alors qu’ils consultent trois fois moins que les Français âgés, les vieux travailleurs maghrébins souffrent, dès 55 ans, de pathologies observées chez les Français de vingt ans plus âgés, selon le HCI. Elles sont liées aux conditions de travail sur les chantiers, au logement précaire, aux carences alimentaires, à des affections respiratoires, au diabète.

Le HCI demande qu’ils puissent garder leurs droits aux soins, certains de ses membres estimant même qu’ils devraient bénéficier de la Sécurité sociale pour des soins effectués dans leur pays.

Le Haut conseil s’adresse aussi aux maires pour qu’ils facilitent l’accès des chibanis aux aides à domicile. Trop souvent, ils ne connaissent pas leur existence, et le personnel, des femmes majoritairement, hésite à aller dans les foyers.

Environ 90 000 Maghrébins de plus de 65 ans vivaient en France en 1999 (et 53 300 Africains sub-sahariens). Le nombre de Marocains a triplé en dix ans, celui des Algériens plus que doublé.

Un grand nombre vit dans des foyers dont certains sont dans un état d’abandon jugé "alarmant" par le HCI, et "parfois livrés à des groupes fondamentalistes, voire de type mafieux".

Les autres sont "les premières victimes" des logements insalubres et marchands de sommeil.

Arrivés en France lors des Trente Glorieuses, les travailleurs immigrés, essentiellement des Maghrebins, ont toujours pensé revenir chez eux, « au bled ». La retraite venue, ils s’aperçoivent qu’il n’est pas si facile de repartir. Une association, Ayyem Zamen (qui signifie en arabe Le Temps Jadis), s’adresse à ces hommes écartelés entre les deux rives de la Méditerranée.

Leur pays, c’est ici mais c’est aussi là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée. Les migrants du Maghreb, venus travailler en France lors des Trente Glorieuses, sont confrontés à un terrible dilemme : partir ou rester ? Ou aller ? Ces hommes (plus rarement ces femmes) ont toujours pensé rejoindre leur famille dans leur pays d’origine. Pourtant, alors que le poids des ans fait s’affaisser peu à peu leurs épaules, beaucoup n’arrivent pas à franchir le pas. Car il est difficile de quitter un pays auquel on s’est attaché pour en rejoindre un autre qui a sans doute beaucoup changé ; difficile de renoncer à la retraite ou à l’accompagnement sanitaire et social dont on a besoin et auquel on a droit ; difficile aussi de revenir dans son village aussi pauvre que quand on est parti.

Alors, souvent ils restent. Ils passent leurs vacances là-bas, mais l’essentiel de l’année, ils la passent ici. Quand il fait beau, ils s’installent sur les bancs de l’Est parisien, foyer traditionnel d’immigration. Ils parlent jusqu’à plus soif du pays, du passé, du temps qu’il fait. Quand il fait moche, ils restent dans des foyers ou dans des hôtels miteux. Ils s’ennuient. Au fil des ans, le retour au pays devient plus improbable. Ils s’avouent parfois : « Le seul endroit où je me sens bien, c’est l’avion. »

Moncef Labidi, président de l’association Ayyem Zamen et « sociologue militant », côtoie depuis sept ans ces vieux immigrés, ces « chibanis » si discrets qu’on les oublie souvent. « J’ai constaté une vraie détresse, raconte-t-il. Ces personnes sont perdues, pour elles-mêmes et pour les leurs. Leur vieillesse n’a pas été préparée. Ils ne sont pris en charge par personne. Ils sont en situation d’errance perpétuelle. »


Pour répondre à cette détresse, Moncef Labidi a eu l’idée de créer un Café social à Belleville, « dans une de ces zones de la nostalgie où les immigrants ont leurs habitudes ». Laïque, mixte, convivial, ce café, qui ouvrira en décembre 2002, est destiné à faciliter la prise en charge des Chibanis : « Mon idée est d’accueillir les gens dans un cadre convivial et beau, de leur offrir des consommations à des tarifs adaptés à leurs maigres ressources financières et de leur laisser le temps de s’installer. De reprendre contact entre eux. De s’apprivoiser. Ils demanderont alors peut-être plus facilement de l’aide, pour remplir des papiers administratifs, pour résoudre leurs problèmes de santé, de logement, d’accès aux droits sociaux. »

Une équipe de bénévoles et de professionnels (en cours de recrutement) animera ce café singulier. Un lieu d’écoute informel et confidentiel sera aménagé, pour permettre aux Chibanis de sortir de leur isolement moral et de raconter leur histoire. Des ateliers artistiques, des séances de jeux, des activités de jardinage, des sorties culturelles, des voyages seront organisés. Histoire de combattre l’ennui qui gangrène des vies à la limite de la survie.

Sylvain Marcelli - septembre 2002 -

source : l’interdit

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