les Algériennes du château d’Amboise, par Amel Chaouati


article de la rubrique la section LDH de Toulon > rencontres à Toulon autour d’Abd el-Kader
date de publication : lundi 3 mars 2014
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Cet ouvrage d’Amel Chaouati révèle un pan de l’Histoire jusque là enfoui dans l’oubli collectif des mémoires algériennes et françaises qui ne retiennent de l’émir Abd el-Kader que sa dimension de héros de guerre et de penseur soufi, plutôt que de l’envisager, dans sa reddition, sur le versant simplement humain, celle d’un homme qui souhaitait sauver les siens d’une mort certaine.

L’exil en Orient qu’il appelait de ses vœux est ajourné par un long séjour en France. L’émir y est avec sa suite – hommes, femmes et enfants – enfermé successivement à Toulon, Pau, puis au château d’Amboise, durant quatre ans.

Munie d’une solide documentation historique, Amel Chaouati s’est lancée dans le récit de la vie de ces femmes et enfants oubliés de l’Histoire. Elle leur rend un hommage inédit, porteur d’un lien nouveau entre l’Algérie et la France. À la suite du compte-rendu marqué d’empathie d’Agnès Spiquel, professeur de littérature française, nous reprenons quelques extraits de cet ouvrage.


Amel Chaouati , Les Algériennes du château d’Amboise, la suite de l’émir Abd el-Kader , postface de Maïssa Bey
Éditions La Cheminante, 214 pages, novembre 2013, 22 €.


Le livre d’Amel Chaouati repose sur une donnée historique : en décembre 1847, après quinze années de combat, l’émir Abd el-Kader se rend aux autorités françaises et, en violation des promesses qui lui ont été faites, il est transféré en France et emprisonné avec sa nombreuse suite (femmes, enfants et serviteurs) à Toulon puis à Pau et enfin à Amboise, d’où il sera libéré par Napoléon III en 1852.

Le point de départ d’ A. Chaouati était double. Interpellée par l’ambivalence de la figure d’Abd el-Kader en France et en Algérie, et surtout par l’occultation, dans les deux pays, d’une partie de la vérité concernant cet épisode de la vie de l’émir, elle projetait un livre qui mette au jour la vérité sur cette captivité, souvent présentée comme une simple « assignation à résidence ». De ce projet initial, il reste une communication qu’elle a donnée en 2009 dans un colloque universitaire et qu’elle reproduit à la fin de ce volume (p. 177-198) ; le lecteur désireux d’un strict exposé des faits la lira avec profit. Mais A. Chaouati était aussi hantée par les femmes contraintes de l’accompagner dans son exil, par ces morts – femmes et enfants – longtemps restés anonymes, enterrés dans le parc d’Amboise.

Mais, en refaisant tout le périple d’Abd el-Kader et de sa suite, l’auteure, algérienne elle aussi, voit son projet se modifier peu à peu. La figure historique d’Abd el-Kader s’estompe au profit de ces femmes contraintes de l’accompagner dans son exil, de ces morts – femmes et enfants – longtemps restés anonymes, enterrés dans le parc d’Amboise. Leur évocation – au sens le plus fort du mot – est prise dans une méditation sur la transmission de l’histoire, et sur les trous dans cette transmission, méditation dans laquelle l’auteure s’implique totalement. Elle en arrive ainsi à l’évidence qu’elle ne doit pas écrire un récit qui ne pourrait qu’être une fiction derrière laquelle elle se déroberait, mais qu’elle doit écrire le récit de sa propre quête pour redonner identité et voix à ces femmes. C’est à l’intérieur de ce récit ancré dans son présent le plus réel qu’elle livre des chapitres qui sont des reconstitutions des béances, des silences de l’histoire, reconstitutions rendues possibles par un minutieux travail de documentation, visites, rencontres, etc.

Amel Chaouati raconte donc la quête qu’elle a menée de 2007 à 2013 sur les traces des prisonnières à partir des vingt-cinq tombes dans le parc d’Amboise. Et c’est une belle histoire de transmission féminine. En premier lieu, l’auteure n’imagine pas de mener sa quête sans sa fille qui, pendant ces années, passe de l’enfance à l’adolescence, présence lumineuse et vivante auprès de sa mère longtemps hantée par ces fantômes du passé à qui elle se sent tenue de donner un nom. Le livre est peuplé ensuite des femmes dont la rencontre a jalonné la quête de l’auteure, en France et en Algérie ; toutes sont bien dessinées, très vivantes dans leur présent de femmes, leurs lieux et leurs gestes familiers, la manière dont elles sont habitées par les guerres qu’elles ont connues. Certaines sont désignées par leur prénom (Élisabeth, Aline), d’autres sont davantage identifiées : l’historienne Andrée Bensoussan, la plasticienne Anne-Marie Carthé, l’écrivaine Assia Djebar, la chercheuse Martine Le Coz, la moujahida algéroise Louisette Ighilahriz, la romancière algérienne Maïssa Bey qui clôt le livre avec une belle postface. Un double relais capital, enfin, a mis A. Chaouati sur la route de ce « jardin d’Orient » : celui de Rachid Koraïchi qui l’a créé en 2005 dans le parc d’Amboise pour donner une visibilité aux vingt-cinq personnes de la suite d’Abd-el-Kader mortes au château entre 1848 et 1852 (Amel Chaouati reproduit en annexe les vingt-cinq stèles gravées qui composent ce mémorial) ; et celui de Martine Le Coz avec son livre Le Jardin d’Orient (2008).

Le livre tisse ainsi une polyphonie où vient s’inscrire le thrène pour ces mortes oubliées. Certes, des hommes servent d’intermédiaires, eux dont l’identité et les textes sont conservés : Abd el-Kader et ses lettres ; les médecins et leurs rapports sur les nombreuses maladies dont sont affligés les femmes et les enfants qui vivent confinés dans des conditions matérielles et psychologiques très difficiles. Mais ce sont bien les femmes qui sont au centre du livre : grâce à la documentation qu’elle a amassée, Amel Chaouati rapporte précisément leur calvaire et leur donne même la parole, puisque personne d’autre ne l’a fait. Nous les voyons d’abord de l’extérieur, groupe agglutiné dans la terreur et le désespoir du départ forcé ou du confinement dans le froid humide de la forteresse de Toulon. Puis, dans les chapitres centraux du livre, l’auteure nous fait entendre quelques-unes de leurs voix : une femme jeune, une femme âgée, une servante. Nous suivons aussi leurs rivalités, leurs rares bonheurs, leurs douleurs (surtout à la mort des enfants en bas âge). Cette démarche, de nature fictionnelle, vient se mettre au service de la vérité. L’auteure rêve aussi sur une mystérieuse Khera-Marie, enterrée au cimetière d’Amboise parce que chrétienne, sans doute un dernier amour de l’émir.

Derrière cette résurrection des « Algériennes du château d’Amboise », affleure partout le fond du projet d’A. Chaouati : une réflexion sur la manière dont on fausse l’histoire. Pourquoi Abd el-Kader a-t-il si souvent été présenté comme monogame ? Pourquoi, des deux côtés de la Méditerranée, a-t-on occulté la double trahison : celle par laquelle l’émir trahit l’Algérie en se rendant aux Français, celle par laquelle, en l’emprisonnant, la France trahit sa promesse de le laisser partir dans le pays musulman de son choix ? Car si le passé « reste en état de souffrance et non en état de récit historique », « il ne peut y avoir un espace entre le passé et le présent » et le passé continue à hanter le présent sur le mode de la faute et de la culpabilité (p. 28). Mais surtout, Amel Chaouati impose avec force sa certitude : il n’y a pas de vraie transmission de l’histoire si celle des femmes reste occultée ; et cette transmission, les femmes peuvent/doivent la prendre en charge, pour se délivrer, ensemble, de leurs peurs. Dans le dernier chapitre de son livre, l’auteure dit son apaisement : d’avoir mené à bien ce livre, elle se sent à nouveau disponible pour le présent et pour l’avenir.

Agnès Spiquel


Quelques extraits

[P. 13-14] – J’ouvre à nouveau le dépliant remis à l’entrée. Il y aurait dans le parc un Jardin d’Orient en hommage aux personnes qui avaient accompagné Abd el-Kader ben Mahiédine pendant qu’il était « assigné à résidence » à Amboise. Je suis vite interpellée par le mot choisi pour éviter le mot emprisonnement.

En haut du jardin, je reste figée. Ma voix me déserte. Tout en moi devient un œil qui regarde. Je découvre une vaste esplanade, avec un nombre important de tombes musulmanes, toutes identiques, au format carré. Elle s semblent avoir été déposées la veille, la pierre n’est pas marquée par les saisons. Un verset coranique se répète sur chaque pierre. Le nom de chaque défunt est écrit en calligraphie arabe. Une stèle grisâtre au milieu des tombes témoigne du temps qui passe. Elle s’érige dans ce lieu insolite tel le minaret d’une mosquée. La dorure du croissant rehaussé de trois petites boules, brise quelque peu son austérité. Je remarque une plaque au sol. Je m’avance, je lis ce que je suis venue vérifier :

Ici reposent vingt-cinq personnes
de la suite de l’émir décédées
entre 1848 et 1852


[P. 52-53] – Des femmes âgées et malades titubaient. Elles s’accrochaient au bras de leurs belles-filles ou d’une domestique. Les esclaves portaient les jeunes enfants qui peinaient à marcher. Les hommes blessés étaient portés sur le dos des chevaux ou des mulets. Les militaires, aidés par les domestiques et les esclaves, faisaient monter à bord les malles et les baluchons sur un fond de cris des femmes et des enfants paniqués. Les femmes, tétanisées, s’arrêtèrent d’avancer. Les hommes les encourageaient doucement, parfois avec autorité. Il ne fallait pas se ridiculiser devant l’ennemi, devenu spectateur exalté de toutes ces femmes habituellement invisibles.

Un vent d’hiver violent souffla en leur direction pour retarder désespérément leur départ. Sur le quai, quelques autochtones regardaient en silence, abasourdis par ce spectacle obscène qu’ils ne pourraient raconter à personne. Un vieil homme, un turban lui serrant la tête, se tenait raide dans son vieux burnous brun en laine. Il observait ce tableau accablant présageant la fin d’un monde. Il avait mal pour ces femmes qui hurlaient et pleuraient car elles ne voulaient pas quitter la terre natale. L’une d’elles trébucha et tomba au sol au moment de mettre le pied dans le bateau. L’homme baissa les yeux, amer. Il tourna le dos et s’éloigna lentement, les yeux hagards. Il put juste trouver la force de murmurer quelques paroles : « Dieu, Le Clément, Le Puissant, El Djabbar ».

Depuis le pont du bateau, les femmes jetaient du sel dans la mer. Elles cherchaient désespérément à exorciser le mauvais sort et à éloigner la mort. Combien de prières ont-elles récitées ? Personne ne le saura.

[P. 109-110] – Nous sommes arrivés à Amboise jeudi soir, c’était le troisième jour de l’Aïd el Adha. Comme à chaque déplacement nous sommes arrivés dans la nuit, épuisés et meurtris par le froid. Ils nous ont conduits en voiture jusqu’au château, plongé dans le noir et le silence. Il n’y avait aucune autre présence en dehors d’un nombre impressionnant de soldats. Ils étaient plus de deux cents à surveiller des personnes sans armes, des femmes, des enfants et des vieillards qui se perdraient aussitôt le seuil du château franchi. […]

Chacun de nous s’est attelé à vider les locaux des objets qui ne correspondaient pas à nos usages. Nous avons ensuite installé des tapis et des matelas.

Durant toute la période de notre détention, nous n’avions pas le droit de sortir. Seule une parcelle du jardin nous avait été attribuée pour nos promenades. Mais les hommes l’occupaient en permanence ce qui nous empêchait, nous les femmes, de sortir. Nous sommes surtout restées cloîtrées avec les jeunes enfants, enfouis avec nous sous les couvertures.

Pendant les six premiers mois, nous avons été isolés de tout contact, nous n’avons reçu aucune nouvelle du pays. Nous avons su plus tard que Nafissa Bent Nacha, fille du dernier dey d’Alger est venue au château à la fin de l’année 1848 mais on lui a refusé le droit de visite sous prétexte que nous étions souffrantes. Deux religieuses ont été missionnées pour s’occuper de nous. Malheureusement, elles ne parlaient pas arabe. Contrairement aux hommes, nous n’avions pas à notre disposition une interprète. Notre solitude était grande.

Amel Chaouati



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