le “vivre-ensemble” en danger à Carqueiranne


article de la rubrique extrême droite > l’extrême droite catho
date de publication : jeudi 6 novembre 2008
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Dans cette commune qui abrite une école traditionaliste hors contrat, une conférence, organisée le 24 octobre 2008 par la Ligue des droits de l’Homme et par l’Observatoire méditerranéen de la laïcité, a été perturbée par des prêtres en soutane. Vous trouverez ci-dessous un compte-rendu de la réunion au cours de laquelle Christian Terras, directeur de la revue Golias, et Gilles Manceron, historien et membre du comité central de la LDH, se sont exprimés, ainsi que l’exposé que ce dernier a consacré à « la laïcité, une richesse qu’il faut défendre ».


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La conférence organisée par l’Observatoire méditerranéen de la laïcité et la LDH a été perturbée par des prêtres en soutane. (DR)

L’Observatoire méditerranéen de la laïcité :

« La laïcité, inscrite dans l’article 1er de la Constitution de la cinquième République doit être défendue ».

La laïcité et le « vivre ensemble » en danger

par Agnès Masseï, La Marseillaise du 5 novembre 2008


A Carqueiranne, le débat sur la laïcité n’a rien d’une abstraction. La manière dont s’est déroulée l’initiative conjointement organisée par l’Observatoire méditerranéen de la laïcité et la Ligue des droits de l’Homme en est une nouvelle illustration.

Ce soir-là, à la Valérane, est prévue une conférence rythmée par les interventions de deux conférenciers, Gilles Manceron, journaliste, écrivain et vice-président de la Ligue des droits de l’Homme, et Christian Terras, directeur de la revue « Golias ». Le premier évoquera les grands principes fondateurs de la loi de 1905 quant à la séparation des Eglises et de l’Etat ; le second se penchera sur la montée des intégrismes. L’invitation, largement diffusée dans la commune et au-delà, mentionne en outre qu’il sera question de l’école traditionaliste carqueirannaise.

Alors que la conférence doit débuter à 18 heures, les organisateurs
voient, dès 17h30, arriver un petit groupe d’une trentaine de personnes emmené par trois prêtres vêtus de leur soutane. « Ils se sont alors méthodiquement dispersés dans la salle », raconte un membre de l’Observatoire. Les représentants du clergé local sont visiblement disposés à en découdre. « Ils ont réclamé de prendre place à la tribune, de bénéficier d’une réduction pour le repas qui devait se tenir après... ». Le ton est donné

Toute la conférence sera ainsi émaillée d’incursions intempestives : « Ils n’ont cessé de couper la parole aux intervenants. Christian Terras a été interrompu plusieurs fois, on aurait dit qu’ils ne voulaient pas qu’il parle ». Bref, pour les organisateurs, qui estiment qu’il « aurait été intéressant que chacun développe son argumentation », l’attitude adoptée ce soir-là par les prêtres et leurs supporters s’apparente à du « sabotage » : « Ce qu’ils voulaient, c’est démolir ». « Les gens qui s’étaient déplacés pour s’informer ont été très choqués par la manière dont sont intervenus les traditionalistes », ajoutent-ils.

« Notre objectif n’est pas de bouffer du curé »

Cet incident démontre que les craintes de certains sont bien fondées. Les laïques pressentaient en effet l’implantation de l’école Anne de Guigné comme les prémices d’une « fracture du consensus local du vivre ensemble » et estimaient qu’elle « risquait de conduire au sectarisme  ». C’est ainsi qu’a vu le jour, à l’époque, un collectif composé de personnes aux options politiques différentes, croyantes ou non, mais ayant pour dénominateur commun un profond attachement à la laïcité. Le collectif s’est par la suite mué en Observatoire méditerranéen de la laïcité. Les membres de cette structure insistent sur un point : « Notre objectif n’est pas de bouffer du curé. Il ne s’agit pas là d’une guerre de laïques contre l’Eglise ». Et, évoquant la présence de Christian Terras, dont la revue est pour le moins critique à l’égard « des cadres de l’Eglise catholique », ils précisent : « Ni d’une Eglise de droite contre une Eglise de gauche, mais d’une Eglise ouverte contre une qui se referme ».

Les événements carqueirannais prennent une dimension d’autant plus singulière qu’ils s’inscrivent dans un contexte marqué par un regain du religieux dans la sphère publique, encouragé par le chef de l’Etat lui-même.

Agnès Masseï


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Le père Olivier Horovitz, nouveau curé du Pradet, reçu à la mairie, en compagnie de l’abbé Hubert Blin (à gauche), curé de Carqueiranne. (Ph. Christine Remond, Var Matin, 4 octobre 2008)

Anne de Guigné : une école jugée illégale

par Agnès Masseï, La Marseillaise du 5 novembre 2008


L’école Anne de Guigné a ouvert ses portes en 2007, on s’en souvient, suscitant une vaste polémique. Dès l’annonce du projet, pourtant mené en catimini dans un premier temps, les défenseurs de la laïcité ont dénoncé l’installation d’un établissement catholique hors contrat dans les locaux de la maison paroissiale. Celle-ci abritait jusque-là l’aumônerie du collège relevant de l’enseignement public.

La perspective de cette école provoque alors un tollé y compris dans la communauté catholique qui va jusqu’à éditer et distribuer un tract signé de « paroissiens en colère ». Pour eux, elle n’est conforme ni, à la loi républicaine ni à la loi canonique.

Pour nombre de ses détracteurs, la structure est en effet illégale à plus d’un titre.

Ainsi, la section toulonnaise de la Ligue des droits de l’Homme relève qu’« une association diocésaine ne peut créer une école dans des locaux paroissiaux dédiés, même accessoirement, au culte » [1]. Elle pointe également le fait qu’il est interdit « à une association diocésaine de financer une association loi de 1901. Et c’est pourtant ce que fait l’association diocésaine [en] finançant l’association EDS (études et développement des structures paroissiales) créée ad hoc en avril 2006 pour financer à son tour cette école sur les fonds diocésains et paroissiaux dans des conditions qui demanderaient à être éclaircies. Le financement de l’EDS par l’association diocésaine nous semble donc doublement illégal au titre du financement d’une école, et au titre du financement d’une association par une association cultuelle » [1]. C’est ici l’article 19 de la loi de 1905 qui est remis en question. Et de remarquer que l’EDS a finalement été dissoute le 19 octobre 2007, « soit 15 jours après l’ouverture de l’école Anne de Guigné ».

L’un des membres de l’Observatoire souligne en outre.que « les fonds recueillis par les catholiques carqueirannais n’étaient pas initialement destinés à cette école ».

Agnès Masseï

La laïcité, une richesse qu’il faut défendre

par Gilles Manceron


Laïcité est une construction progressive dans notre pays, commencée bien avant la Révolution française et dont le moment clé a été, en 1905, la loi de séparation des Églises et de l’État. La diversité religieuse de la France n’a cessé de progresser, et elle l’a fait dans un cadre qui garantit la liberté religieuse sans donner à aucune religion le statut de religion privilégiée.

La distinction du spirituel et du temporel

L’émancipation du pouvoir politique de l’influence de l’Église catholique a commencé en France bien avant que ne soit forgé le mot de laïcité (attesté en 1871 seulement). Ainsi le philosophe Guillaume d’Okham, dans son traité Du pouvoir des empereurs et des papes (1324), affirmait déjà que les affaires temporelles n’étaient pas de la compétence du Pape ni des évêques, mais des laïcs et de leurs dirigeants. Et au XIVe siècle, Philippe le Bel et ses légistes revendiquaient l’autonomie du pouvoir politique par rapport à celui de l’Église et des ordres religieux.

D’une manière générale, s’est développé du XIVe au XVIIIe siècle une sécularisation de la société. Les universités et la philosophie se sont affranchies de la théologie, des métiers comme ceux de la médecine ou du droit sont devenus autonomes de la sphère du religieux et les arts – peinture et musique notamment – se sont écartés des seuls thèmes sacrés. Au XVIIIe siècle, des philosophes ont osé s’attaquer à l’Église et protester contre la mainmise du pouvoir religieux sur l’enseignement.

Sous la Révolution, celle-ci a perdu la place hégémonique qu’elle tenait dans l’espace public. C’est la création de l’état-civil, grâce auquel les protestants et les juifs deviennent des citoyens à part entière, alors que jusque là ils étaient exclus du royaume puisqu’ils ne figuraient pas sur les registres paroissiaux. En 1794, la suppression du budget des cultes est un grand pas vers la séparation des Églises et de l’État. Avec le Concordat en 1802, il n’y a plus de religion d’État – la religion catholique est présentée comme « celle de la grande majorité des Français » –, et des dispositions et organisent les Églises catholique et protestantes ainsi que le judaïsme. L’état-civil reste confié aux municipalités, tandis que le divorce est confirmé par le Code civil (1804), qui ne se réfère à aucune religion, mais seulement « au droit universel et immuable qui n’est que la raison naturelle ». Et le Code pénal (1810) fait du mariage civil le seul légalement valable.

On note un recul sous la Restauration où le catholicisme devient « religion de l’État ». Le sacrilège est puni de mort par une loi de 1825. Le divorce disparaît. Les organisations catholiques sont partout et surveillent tout. Dans ces conditions, ce sont dans l’opinion d’âpres combats, où la lutte contre l’Église catholique est souvent associée à celle pour la liberté politique et la justice sociale. D’où des manifestations anticléricales parfois violentes comme le sac de l’archevêché de Paris en février 1831, à la suite de la Révolution des « Trois Glorieuses ». La Monarchie de Juillet fait quelques pas dans le sens de l’affranchissement de l’École de l’emprise de l’Église, avec la loi Guizot de 1833. Guizot, qui est protestant, souhaite l’harmonie entre l’instituteur et le prêtre : « tous deux sont revêtus d’une autorité morale, tous deux doivent s’entendre pour exercer sur les enfants une commune influence ». Tandis que le Second empire, va prolonger l’alliance entre l’État et l’Église, en dépit du conflit de Napoléon III avec la Papauté.

L’établissement de la laïcité

C’est sous la IIIe République qu’on commence à employer le mot de « laïcité ». Entre 1880 et 1903, une série de lois « laïcisent » la société. Une loi supprime l’obligation du repos dominical (1880), une autre le caractère confessionnel des cimetières (1881), une autre permet à nouveau le divorce (1884), une autre supprime les prières publiques à l’ouverture des sessions parlementaires (1884), une autre facilite les obsèques civiles (1887), tandis que diverses mesures entreprennent de laïciser le personnel des hôpitaux.

Mais c’est surtout avec les lois sur l’école que la laïcité s’affirme. Avec les lois Ferry et Goblet (1881-1886), le fait que le personnel de l’école publique ne peut plus être ecclésiastique ou congréganiste, et que l’enseignement y est neutre en matière religieuse. On commence à enlever les crucifix des murs des écoles publiques. Et au tournant du siècle, les radicaux, arrivés au gouvernement, prennent les mesures décisives avec, en 1905, la loi de séparation des Églises et de l’État, clé de voûte de nos institutions laïques. Elle tient en deux principes : la liberté de religion et de culte, garantie par l’État, non seulement individuelle, mais communautaire, chaque Église pouvant s’organiser suivant son droit propre, privé ; et le principe de l’autonomie de l’État vis-à-vis des religions, qui implique qu’aucun culte ne soit plus « reconnu », c’est-à-dire privilégié ou subventionné. Il faudra attendre 1923 pour qu’un pape, Pie XI, accepte ce cadre.

La loi de 1905 marque ainsi un tournant dans notre histoire : l’État renonce à son pouvoir sur les Églises et celles-ci ne doivent plus intervenir dans le fonctionnement des institutions. À la Libération, la République se définit constitutionnellement comme « laïque » (1946).

La liberté fragile d’aujourd’hui

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le paysage religieux de la France a sensiblement changé. L’islam, qui n’existait pratiquement pas en France à l’époque de la loi de séparation, est devenu la seconde religion (après le catholicisme mais loin devant le protestantisme et le judaïsme) et ce n’est pas la seule nouvelle venue dans un paysage religieux qui s’est considérablement diversifié. Mais un ensemble de données rendent plus difficile l’acceptation par l’opinion de cette religion, qui, de plus, n’est pas organisée, et dispose d’un nombre d’édifices de culte infiniment plus faible que les autres par rapport au nombre de ses fidèles. Pourtant, l’application des principes laïques à son endroit comme à l’endroit des autres religions ne devrait pas faire problème. La République garantit la liberté de tous les cultes, sans discrimination entre eux, l’organisation de chaque religion en associations cultuelles, hors de l’ingérence de l’État, selon ses propres règles. La loi de 1905, qui met toutes les religions sur le même pied d’égalité, et les dispositifs institutionnels et juridiques à l’œuvre pour d’autres cultes peuvent régir la place dans l’espace public français de l’islam comme de toutes les autres religions nouvelles venues.

La laïcité est la meilleure garantie de la liberté, y compris la liberté religieuse. Mais les institutions laïques françaises restent menacées sans cesse par les intégrismes et les sectarismes de tous bords, y compris les tendances rétrogrades qui se manifestent au sein de l’Eglise catholique et qui s’en prennent au cadre de socialisation démocratique irremplaçable que constitue l’Ecole publique. Mises en cause par le président de la République lui-même, qui est pourtant chargé de les défendre, lors de ses récents discours au Latran et à Ryad, ces institutions laïques ont fait leurs preuves et elles bénéficient de l’assentiment de la grande majorité des Français. La laïcité est une richesse que nous devons défendre.

Gilles Manceron


Notes

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