“le profilage des populations”, de A. Mattelart et A. Vitalis


article de la rubrique Big Brother > fichage généralisé
date de publication : vendredi 28 février 2014
version imprimable : imprimer


En une quarantaine d’années, les rapports entre l’informatique et les libertés ont connu une évolution considérable. S’il est aisé de trouver des informations sur le développement des machines et des réseaux, il est plus rare de lire des analyses sur les rapports entre cette évolution technique et l’organisation économique, sociale et politique. Le passage d’une économie capitaliste de type fordiste et keynésien au libéralisme mondialisé et financiarisé s’est fait en symbiose avec les technologies de l’informatique et des télécommunications. Les impacts, positifs et négatifs, sur les sociétés et les individus ont eux aussi évolué. Les libertés nouvelles et les menaces d’aujourd’hui ne sont plus celles des années 70 et les moyens pour mettre l’informatique « au service de chaque citoyen » (article 1er de la loi Informatique et libertés de 1978) ont du mal à suivre.

En contribution à la compréhension de cette histoire, Armand Mattelart et André Vitalis viennent de publier Le profilage des populations : du livret ouvrier au cybercontrôle (Editions La Découverte, 224 p., 18 €). Mêlant l’histoire économique et sociale à celle de l’informatique ils nous offrent ainsi de nombreux éléments d’information et de réflexion. Claude Poulain en reprend ci-dessous quelques-uns.


Le profilage des populations, d’Armand Mattelart et André Vitalis
Une histoire de la surveillance sur les quarante dernières années

Au-delà de Big Brother

Lorsque les révélations de Snowden ont permis de prendre conscience de l’ampleur de la surveillance exercée par les Etats-Unis, plusieurs journaux ont évoqué le roman de George Orwell. Pourtant, « l’hypersurveillance » actuelle n’est guère comparable à celle du Big Brother de 1984. Alors que sa surveillance était omniprésente, ses contrôles et censures explicites, la soumission vérifiée au besoin par des séances d’auto-critique, etc. l’hypersurveillance d’aujourdhui est invisible, basée sur le prélèvement automatique et inopiné des données personnelles voire même avec l’acquiescement des « contrôlés » : je sais que ce que j’écris dans Facebook, dans Google+ et autre Twitter, que ce que je stocke dans mon cloud préféré, mes photos dans Picasa ou Dropbox, etc. je sais que tout cela est enregistré, conservé, analysé par des programmes, exploité, vendu, etc. Même si je suis incapable de savoir précisément pour quoi c’est faire, j’estime, à tort ou à raison, que les avantages que m’apportent ces services méritent la livraison de quelques-unes de mes données personnelles : « Paris vaut bien une messe ! ». Evidemment, si mon employeur, le maire de ma commune, le président de mon association préférée… me demandaient de telles informations, je m’empresserais, d’exiger de connaitre les finalités, les conditions d’accès et de rectification, les durées de conservation etc. Vouloir réclamer l’application de ces règles à Google, Apple, E-Bay ou autres Facebook ne serait-il pas incongru ? Déjà leur « Privacy policy » représente plusieurs centaines de pages et les CNIL européennes elles-mêmes savent dénoncer mais restent sans pouvoir réels [1].

« Compte tenu de la qualité des services offerts par les entreprises dominantes, qui bénéficient des plus forts effets de réseau, les internautes vont devenir dépendants. Cette dépendance va les mettre à la merci de ces entreprises qui, sans prendre le risque de les faire fuir, pourront faire preuve de la plus grande discrétion et devenir des prédateurs d’identité. Dans une économie numérique, la qualité des services étant liée au nombre des utilisateurs, il est difficile de trouver des services d’une qualité égale à celle qu’offrent ces entreprises. Chaque nouvelle utilisation contribue à l’amélioration du moteur de recherche Google : chaque clic constitue un vote en faveur d’un lien ; chaque requête précise la pertinence des réponses proposées par son algorithme. Plus il est utilisé plus le nombre de questions augmente et plus sa qualité s’en trouve améliorée, dès lors qu’on estime judicieux le critère de popularité qu’il met en œuvre…. La même observation sur l’importance des effets de réseau peut être faite en ce qui concerne Facebook. Malgré la faible confiance que ses utilisateurs portent à ce réseau social, son usage jusqu’à ce jour n’en a pas été affecté. Des centaines de millions d’utilisateurs trouvent un intérêt plus grand à être mis en relation que s’ils n’étaient qu’une poignée sur un réseau plus petit, même si ce réseau offrait plus de garanties en ce qui concerne le respect de la vie privée. Chaque activité d’un membre ajoute quelque chose et l’ensemble des contributions apporte une plus grande utilité. C’est là que prend tout son sens le constat plus général sur le nouveau statut de l’usager, qui dans l’interaction avec le fournisseur, se mue en « coproducteur », un « travailleur qui s’ignore [2] ».

À la source du contrôle « moderne »

La thématique du contrôle est souvent invoquée lorsqu’il s’agit de fichage et de libertés sans qu’il soit toujours très clair de savoir de quoi l’on parle : qui contrôle quoi ? Comment et pour quoi faire ? L’ouvrage d’Armand Mattelart et André Vitalis apporte à ce sujet plusieurs éléments.

D’abord en complément des travaux de Pierre Piazza sur l’histoire de la carte d’identité et l’identification des individus [3] et d’Alain Desrosières sur l’histoire de la statistique en France [4], ils retracent la genèse de la mise en place des techniques d’identification, l’anthropométrie, le « bertillonnage », les demandes d’une « identification universelle » et ceci dès la fin du XIXème siècle :

« Les techniques de reconnaissance de l’identité se perfectionnant, la question se pose à l’approche du XXe siècle de la possibilité de les étendre à l’ensemble des citoyens afin d’assurer leur sécurité mais ce n’est qu’avec l’invention de l’anthropométrie que les autorités judiciaires et pénitentiaires considèrent l’éventualité d’une immatriculation universelle [5]. »

On est peut-être ici en présence de la naissance d’une idée qui sera toujours en débat un siècle plus tard.
Mais cette même époque introduit également une méthode inventée par Adolphe Quetelet qui sera appelée à un bel avenir puisqu’elle sera la base scientifique du profilage des populations :

« Dans la construction de la mathématisation de la gestion de masse, sa théorie de l’homme moyen représente un moment charnière. Sa thèse est que seule la prise en compte des individus en masse permet une connaissance vraie de l’individu. Le degré de perfection d’une science est sa capacité à se laisser aborder par le calcul. Ce sont là les prémisses du projet de construction de sa “physique sociale” […] Il entreprend de démontrer que des règles mathématiques président à l’occurrence et à la répartition non seulement des mensurations individuelles mais aussi des pathologies sociales. Selon lui, des lois probabilitaires régissent le physique comme le moral : “la même loi mathématique pour les tailles convient aussi au poids, aux forces et à toutes les propriétés physiques de l’homme, même à ses propriétés intellectuelles et morales.” [Adolphe Quetelet, Anthropologie ou mesure des différentes facultés de l’homme, Muquardt, Bruxelles, p.171].
De son constat de la régularité des traits de similitude et d’imitation de l’individu avec les autres individus, il induit un profil : l’"homme moyen" et la "population moyenne" [….] Érigée en norme, la moyenne permet de définir à la fois les seuils de tolérance et les profils de segments de populations à risque dont le comportement est intolérable [...] Ainsi, Quételet ausculte les “penchants” en calculant des tables de criminalité (par catégorie), de suicide, d’aliénation mentale, etc., par âge, par région, par sexe. “La possibilité d’établir une statistique morale et d’en déduire des conséquences utiles dépend entièrement de ce fait fondamental que le libre arbitre de l’homme s’efface et demeure sans effet sensible, quand les observations s’étendent sur le plus grand nombre d’individus” [Adolphe Quetelet, op. cit., p.70] [6] ».

Les auteurs ont trouvé un texte représentatif de ces « ingénieurs sociaux » dotés d’une conception de l’humanité particulièrement rationaliste et scientiste :

« Cette conception actuarielle de la gestion de la solidarité sociale, Émile de Girardin (1802-1881) l’a extrapolée de façon précoce dans une sorte d’utopie qui met en scène dans ses Décrets de l’avenir (1852). Il imagine une société “qui, réduisant tout mathématiquement à des risques judicieusement prévus et à des probabilités exactement calculées, aurait pour unique pivot l’assurance universelle. [Emile de Girardin, La Politique universelle, Décrets de l’avenir, Musquardt, Bruxelles, 1852, p.9]” [...] La société tout entière, anticipe de Girardin, verrait ainsi garantis sa sécurité et son bien-être personnel. “La police se fait d’elle-même sans agents ; elle est destituée par la statistique ; l’espionnage qui démoralise sans éclairer et remplacé par l’enquête qui éclaire sans démoraliser. [Ibid page 34.]” […] “Ce ne serait pas la destruction de toute liberté, ce serait la destruction de l’obscurité. L’homme de bien qui n’aurait aucune tare à cacher conserverait sa liberté ; il ne tarderait pas à la posséder plus grande. Le malfaiteur, seul, y perdrait une forte partie de la sienne [Ibid pages 28-29.]” [7] ».

Le profilage des populations

« Le pouvoir d’anticiper sur le comportement des individus, d’identifier la probabilité d’une certaine conduite, de construire des catégories à base de fréquences statistiques est devenue une dimension essentielle de « l’ère du contrôle généralisé », selon l’expression de François Ewald « ainsi s’affranchit-on de l’opposition entre le normal et l’anormal. Il n’y a que des classes de comportements, tous prévisibles. Le rêve de la nouvelle science de l’homme serait de parvenir à associer des connexions Internet, le résultat d’un test ADN est certaines conduites consuméristes. Le mystère de la nature humaine serait alors épuisé [8] ».

Le profilage par catégories ou le scoring tels que pratiqués dans les années 1980 sont aujourd’hui dépassés. Les commerçants par Internet ont aujourd’hui assez de données personnelles sur les clients, que ces données viennent de leur propre fichier ou de ceux qu’ils achètent à d’autres, pour envoyer des publicités « sur mesure ». De plus, ils ne se limitent pas à démarcher chez eux, sur leur propre site, mais aussi sur beaucoup d’autres sur lesquels ils ont acheté des espaces publicitaires [9]. Mais ce qui peut être agaçant dans ces nouvelles applications du marketing devient franchement inquiétant avec les fichiers de renseignement :

« Les transferts d’information après les attentats du 11 septembre 2001 ont fait sauter les barrières entre sécurité intérieure et sécurité extérieure, univers policier et univers militaire, territoire national et espace global. [...] Cette course à la dataveillance (concept forgé en 1987 par l’informaticien australien Roger Clarke pour désigner le monitoring des actions et communications des individus et des groupes à travers l’application de la technologie de l’information) se justifie au nom de la nouvelle fonction stratégique de la sécurité nationale que sont l’anticipation et la connaissance [10]. » [11]

« Le caractère des menaces et des parades à mettre en œuvre pour déjouer le terrorisme a fait que ; s’enclenche et s’accélère une logique globale de coopération judiciaire et d’interopérabilité des systèmes de surveillance et de communication déployés dans l’espace. En réponse aux attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis ont mobilisé tous les moyens d’information à leur disposition pour exercer, de manière quasi impériale, une fonction de police à l’échelle planétaire [12]. »

« Dans ces conditions, ce ne sera plus seulement le crime qui justifiera une privation de liberté, mais une dangerosité potentielle. Il s’agira pour faire face aux menaces, de détecter le plus tôt possible, grâce au profilage, les personnes à risque et de les mettre hors d’état de nuire. La dangerosité prend ici le pas sur la culpabilité, et la mesure de sûreté l’emporte sur la peine [13]. »

Comme le dit Georges Moréas avec humour dans son blog « Police etcetera » : « Tous les hommes naissent innocents, les coupables sont des hommes, donc pour trouver les coupables, il faut ficher les innocents [14]. ». Le projet d’un fichier national des cartes d’identités biométriques était d’ailleurs, sans complexes, présenté par son rapporteur comme étant « le fichier des gens honnêtes ». [15]

L’histoire des résistances

L’ouvrage d’Armand Mattelart et André Vitalis apporte enfin des éléments sur les actions de résistance et leur évolution : l’attaque du « registre de la population » des Pays Bas par la résistance néerlandaise et la RAF en 1944, les affaires GAMIN et SAFARI, la création de la CNIL, la mobilisation contre EDWIGE

Analysant la baisse progressive des résistances au cours des années, ils notent :

« Face à la mondialisation économique et au questionnement de son pouvoir d’intervention par l’idéologie néolibérale, cet État affaibli fait moins peur. Les menaces sont désormais plus multiformes et plus difficiles à cerner dans un environnement marqué par l’ubiquité des dispositifs. L’économie de marché devenant de plus en plus prégnante, c’est le fichage du consommateur et sa manipulation qui attire l’attention critique […] [c’est] la mise en place de mégabases de données sur les consommateurs, le suivi des moindres faits et gestes de l’internaute, et le développement d’un commerce des données nominatives. Ce n’est plus Big Brother qui est menaçant, mais une multitude de Little Sisters qui, à partir d’une connaissance approfondie de la personnalité et des préférences du consommateur, peuvent l’influencer et orienter ses achats. Cette évolution du front des menaces rend plus difficile la critique, et la technicité des dispositifs réduit le cercle des personnes capables d’en débattre [16] ».

Ils citent ce qui pourrait être, dans la période actuelle, un des éléments de résistance : la « sousveillance » permettant aux surveillés d’être aussi des surveillants, qu’il s’agisse de violences policières filmées et mises sur Youtube ou autre, de Wikileaks ou des travaux réalisés à partir des documents d’Edward Snowden.

Devant la relative impuissance des instances gouvernementales à protéger les données personnelles de leurs ressortissants, elle semble être aujourd’hui un des derniers remparts. En France, cette « sousveillance » est effectuée par plusieurs équipes qui, outre l’analyse et la dénonciation des pratiques liberticides sur et par Internet développent différents moyens de défense. On citera la « Quadrature du Net » , le blog de Jean-Marc Manach , les Anonymous …. La récente création d’un Observatoire des Libertés et du Numérique (OLN) par le Cecil, le Creis, le SAF et la LDH s’inscrit également dans une telle démarche.

Claude Poulain


Notes

[1En France, la CNIL vient de condamner Google à une amende de 150 000 € (le maximum prévu par la loi de 1978) pour information insuffisante de ses utilisateurs sur le traitement de leurs données personnelles : cela représente quelques minutes de son chiffre d’affaire.

[2Pages 178-179.

[3Pierre Piazza, Histoire de la carte nationale d’identité, Paris, Odile Jacob, 2004.

[4Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, La Découverte, Paris, 1993.

[5Page 32.

[6Pages 39-40.

[7Pages 41-42.
Sur ce thème, voir http://www.youtube.com/watch?v=rEwf....

[8Page 158. Citation de François Ewald, « Voici venu l’ère du contrôle généralisé », Enjeux, Les Echos, 1er février 2008, p.85-86
Voir aussi : « sous contrôle, gouverner par les fichiers

[9Qu’une boutique garde mémoire des visites faites chez elle et l’utilise lorsque je me reconnecte chez elle, ce n’est que normal. Que je retrouve cette même publicité en consultant ma messagerie, en recherchant un numéro de téléphone, en interrogeant un site de calcul d’itinéraires, … cela devient du harcèlement.

[10Pages 139-140.

[12Page 141.

[13Page 144.

[16Pages 124-125


Suivre la vie du site  RSS 2.0 | le site national de la LDH | SPIP