le maréchal en visite à Toulon


article de la rubrique Toulon, le Var > histoire
date de publication : mardi 8 juin 2004
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Le récit de l’évènement par Charles Bottarelli
Toulon 40 : Chronique d’une ville sous l’occupation, éd. La Nerthe, Toulon, juin 2004.


Le 30 novembre 1940 est un dimanche ordinaire à Toulon quand éclate l’information du siècle : le maréchal [Philippe Pétain !] lui-même rendra visite à Toulon le 4 décembre. Dès lors, c’est la mobilisation générale pour assurer le succès de l’opération.

Un lecteur suggère qu’un quai porte le nom de Philippe Pétain. Son vœu sera exaucé un peu plus tard. La Chambre de Commerce invite les commerçants et industriels à décorer les magasins, notamment avec des photos du maréchal qu’elle va diffuser, et à donner congé au personnel pour qu’il puisse aller acclamer le chef. L’Union des Maîtres-Artisans demande à ses adhérents de fermer les ateliers "pour fêter la venue du glorieux Chef de l’État français". On décide de fermer les écoles ce mercredi, le préfet lui-même appelle à la fermeture des magasins et entreprises.

Le Groupement des transporteurs de marchandises, la prud’homie des patrons pêcheurs, la Fédération varoise du bâtiment, le syndicat des producteurs agricoles, chacun y va de son communiqué mobilisateur.

Pour l’occasion, un compositeur aujourd’hui oublié, du nom de François Richard, met en musique sur un air de marche des paroles du journaliste toulonnais V.-M. Rose, à la gloire de Pétain, qui répond par une lettre de remerciements et de félicitations.

Dans l’allégresse si bruyamment orchestrée, une ombre au tableau. Le 1er décembre, on apprend que la municipalité de Toulon est suspendue. Les marques d’allégeance du maire Escartefigue [1]
n’auront pas été payées de retour. De plus, il traîne une réputation de déserteur de 1914 qui ne pouvait que jouer contre lui.

Dès le lendemain, une délégation spéciale est mise en place, présidée par M. A. Coulon, ingénieur général mécanicien de la Marine. On nous le présente comme étant d’abord un organisateur qui "a la politique en aversion ". Il sera épaulé par l’ancien directeur du Crédit municipal, Paul Azan, M. Mourre, celui de la LFC, un avoué, Me Lamy, et un commerçant M. Petite.

Le premier acte public de M. Coulon, malgré son aversion pour la politique, est d’utiliser la rubrique de la Légion [2] dans Le Petit Var pour appeler les Toulonnais à décorer leurs fenêtres pour la venue de Pétain, à accourir sur son passage pour " acclamer avec enthousiasme le Grand Chef qui s’est donné au redressement de la Patrie ".

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Décembre 1940 : le maréchal en voyage officiel (Arles, Marseille, Toulon)

Le 5 décembre, au lendemain de la prestigieuse visite, les titres du quotidien suffisent à eux-mêmes :

« Dans la gloire de son clair soleil et l’éclat de ses pavois tricolores, Toulon a accueilli avec une foi ardente le Maréchal Pétain, chef de l’État français. »

« Devant leur chef vénéré, les Légionnaires [3] varois ont, d’un seul cœur prêté serment. »

« Une foule immense l’a partout acclamé et l’hymne national a retenti à tous les échos de la cité. »

Quand le train entre en gare à 12 h 30, le square Albert 1er, où la foule s’entasse depuis des heures, est pris de frénésie.

« Nous avons vu des gens qui, tout ensemble, pleuraient et riaient, rien que pour avoir aperçu, de loin, les traits du Maréchal », et quand celui-ci se penche pour embrasser les deux fillettes qui lui offrent un bouquet, c’est le délire.

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Pétain et Darlan à Toulon.

Le programme est chargé : dépôt de gerbe au monument aux morts, embarquement à l’Arsenal sur le Strasbourg, remontée sur la place de la Liberté où la Légion prête serment, visite au Foyer du marin, à la préfecture maritime, réception des corps constitués, rude journée pour un vieillard. Avec les anciens de 1914-1918, il évoque Verdun. Là, il accroche la Croix de guerre à la hampe d’un drapeau, là il épingle la Légion d’honneur sur la poitrine d’Alain Darlan, fils du ministre de la Marine, là il est ovationné par les légionnaires. "Ici, c’est le père qui se révèle... Il caresse, de la main, des joues, des cheveux, embrasse ce petit, baise les menottes de cette petite. . . Des mamans pleurent de joie. . . L’exquise minute ! "

Tout va bien, Toulon a retrouvé son père.

Notes

[1Marius Escartefigue, député maire de Toulon, ancien socialiste ayant glissé à droite, est l’un des deux parlementaires varois à avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain. Le conseil municipal de Toulon, réuni sous la présidence de son maire, n’avait pas manqué de voter lui aussi son adresse au maréchal : " Le Conseil exprime à Monsieur le Maréchal Pétain son respect et sa confiance, et l’assure de l’adhésion complète de la population à toutes les mesures qu’il prendra dans l’intérêt de la Patrie. Les cruelles et impérieuses décisions prises ces jours derniers nous font un devoir de nous serrer plus intimément (sic) encore autour de notre glorieux chef. "

[2La Légion Française des Combattants est une association d’anciens combattants créée le 29 août 1940 par Xavier Vallat et présidée par le maréchal Pétain.

[3Il s’agit des membres de la Légion Française des Combattants.


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