le créationnisme s’étend en Europe


article de la rubrique international > l’Europe
date de publication : vendredi 17 août 2007
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Après avoir obtenu d’être enseigné dans certains Etats des Etats-Unis au même titre que la théorie de l’évolution de Darwin, le créationnisme s’introduit en Europe. Guy Lengagne, dans un rapport intelligent et courageux au Conseil de l’Europe, dénonce les « dangers du créationnisme dans l’enseignement ». Mais, signe de la montée de l’irrationnel dans nos sociétés, ce rapport vient d’être refusé le 26 juin dernier (par 64 voix contre 46).


Voir en ligne : les fondamentalistes chrétiens américains contre Darwin

Le créationnisme

Le courant créationniste est né aux Etats-Unis lorsque des groupes d’inspiration religieuse ont entrepris de balayer l’argumentation scientifique issue des découvertes de Darwin pour expliquer l’histoire à la lumière exclusive des textes religieux et de la Genèse. Les plus durs d’entre eux affirment que le monde a été créé en exactement six jours, tandis que d’autres acceptent un processus à plus long terme, mais toujours conduit par un « créateur ». C’est le “Dessein intelligent” — “Intelligent design” —, dont les représentants se rencontrent aussi bien dans les milieux chrétiens que musulmans.

Aux Etats-Unis, les lobbys créationnistes se battent pour faire reconnaître cette doctrine au même titre que la théorie de l’évolution, qui, selon eux, n’est qu’une « hypothèse parmi d’autres ». Le 1er août 2005, le président George W. Bush a déclaré que les thèses du dessein intelligent devaient être « correctement enseignées » dans les écoles américaines. Depuis, la polémique n’a cessé d’enfler aux Etats-Unis. Dans une vingtaine d’Etats, les adversaires de Darwin ont obtenu une limitation de l’enseignement de la théorie de l’évolution. Dans l’Ohio, le Minnesota et le Nouveau-Mexique, les critiques du darwinisme ont fait leur apparition officielle dans les programmes scolaires.

Le Conseil de l’Europe souligne les dangers du créationnisme dans l’éducation

par Stéphanie Le Bars, Le Monde, du 26 juin 2007

Les discussions qui ont accompagné la rédaction du rapport du Conseil de
l’Europe sur « Les dangers du créationnisme dans l’éducation » ont été
houleuses. « Nous avons eu affaire à de violentes oppositions de la part
d’un parlementaire russe, soutenu par des Hongrois ; il assimilait
l’évolutionnisme au stalinisme, au nazisme et au terrorisme !
 », assure
le rapporteur, l’ex-député français (PS) Guy Lengagne, qui devait
présenter mardi 26 juin, une résolution invitant les 47 pays membres du
Conseil de Strasbourg « à s’opposer fermement à toutes les tentatives de
présentation du créationnisme en tant que discipline scientifique
 ».

Apparu dans la seconde moitié du XIXe siècle, le courant créationniste
rejette la théorie darwinienne de l’évolution des espèces par la
sélection naturelle et défend l’idée que le monde a été créé par Dieu ;
soit en six jours selon le récit de l’Ancien Testament, soit grâce à
l’intervention d’un « dessein intelligent » pour les néocréationnistes.

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Illustration extraite d’un manuel scolaire illustrant la théorie du dessein intelligent. [mondolithic.com]

« La cible première des créationnistes contemporains, essentiellement
d’obédience chrétienne ou musulmane, est l’enseignement,
s’inquiète le
rapport. Nous sommes en présence d’une montée en puissance de modes de
pensée qui, pour mieux imposer certains dogmes religieux, s’attaquent au
coeur même des connaissances.
 » En France, l’offensive la plus récente
remonte à janvier : un Atlas de la création venu de Turquie - « l’un des
principaux berceaux du créationnisme islamique
 », selon le rapport —
visant à démontrer que « la création est un fait » et l’évolution une
« imposture » a été distribué aux établissements scolaires, avant d’en
être retiré.

“REFLUX DE LA SCIENCE”

L’offensive turque n’est pas un fait isolé. Dans plusieurs pays
européens, les ministres de l’éducation ont remis en question
l’enseignement du darwinisme. Le rapport cite la Pologne où, à l’automne
2006, le vice-ministre de l’éducation a déclaré : « La théorie de
l’évolution est un mensonge, une erreur qu’on a légalisé comme une
vérité courante
 ». En 2004, en Italie, la ministre de l’enseignement a
proposé d’abolir cet apprentissage dans le primaire et le secondaire. Sa
collègue serbe a dû démissionner après avoir ordonné aux écoles
d’abandonner l’enseignement de cette théorie. En 2005, la ministre
néerlandaise a proposé l’organisation d’un débat sur l’enseignement des
théories de l’évolution. Aux Etats-Unis, 38 % des citoyens prônent un
abandon de l’enseignement des thèses évolutionnistes et le président
George Bush défend l’idée d’un double apprentissage.

« Tous ces faits correspondent à un reflux de la science au profit du
religieux ; or, vouloir priver les citoyens de l’accès à la connaissance
scientifique est une des atteintes les plus graves aux droits de
l’homme
 », assure M. Lengagne. Le rapport, qui reconnaît que les
institutions des trois grands monothéismes se démarquent de ces
positions radicales, n’exclut pas un enseignement des thèses
créationnistes « dans le cadre d’un apprentissage du fait religieux » mais
il insiste : « Ces thèses ne peuvent prétendre à la scientificité. »

Stéphanie Le Bars

Quelques extraits du rapport de Guy Lengagne

En France : L’offensive d’Harun Yahya : Au début de l’année 2007, le créationniste turc Harun Yahya, a fait parvenir dans de très nombreux établissements scolaires français et centres de documentation, son ouvrage intitulé « L’Atlas de la Création ». En réponse, le ministre de l’Education nationale, Gilles de Robien, a demandé aux recteurs d’académies de veiller à ce que ce livre « qui ne correspond pas au contenu des programmes établis par le ministère, ne figure pas dans les centres de documentation et d’information des établissements scolaires ». Hervé Le Guyader, professeur de biologie de l’évolution à l’Université Paris VI, a été chargé par l’Inspection générale de l’Education nationale d’analyser de façon détaillée cet atlas. Hervé Le Guyader juge ce livre « beaucoup plus dangereux que les initiatives créationnistes précédentes, souvent d’origine anglo-saxone ». Selon lui, le luxe de l’ouvrage et la méthode employée par l’auteur peuvent « s’avérer redoutablement efficace pour un public non averti ». La teneur scientifique de ce livre lui semble par ailleurs « d’un pauvreté affligeante ». L’Atlas de la Création a également été envoyé à de nombreux journalistes.

En Pologne : La théorie de l’évolution et le darwinisme ont été publiquement remis en cause à l’automne 2006 par le vice-ministre polonais de l’Education et député de Lodz, Miroslow Orzechowski, rattaché à la Ligue des familles polonaises (LPR, parti d’extrême droite ultracatholique). Il a déclaré que « la théorie de l’évolution est un mensonge, une erreur qu’on a légalisé comme une vérité courante ». Il a ajouté qu’« il ne faut pas enseigner les mensonges, tout comme il ne faut pas enseigner le mal à la place du bien et la laideur à la place de la beauté ». Enfin, selon lui, la théorie évolutionniste n’est « qu’une histoire à caractère littéraire qui pourrait servir de trame à un film de science fiction ». Peu avant cela, au début du mois d’octobre 2006, Maciej Giertych, eurodéputé LPR, père du ministre polonais de l’Education Roman Giertych, avait demandé le retrait de la théorie de Darwin des programmes scolaires, prétextant qu’elle n’est pas « soutenue par des preuves ».

En Italie : Letizia Moratti, alors ministre italienne de l’Enseignement et de la Recherche de Silvio Berlusconi, a proposé en février 2004, dans le cadre d’une réforme de l’éducation et notamment des programmes scolaires, un décret visant à abolir l’enseignement de la théorie de l’évolution dans l’enseignement primaire et secondaire. On ne trouvait plus, dans les programmes scolaires, les cours portant sur la théorie de l’évolution. Les communautés scientifiques et journalistiques italiennes se sont alors mobilisées. En avril 2004, une commission a été chargée de réfléchir à la question. En février 2005, le rapport de cette commission a été rendu, celui-ci rappelle que l’étude de l’évolution est essentielle pour une vision globale de la vie, ainsi que l’importance des sciences naturelles dans la culture moderne. Par ailleurs, le rapport souligne que l’enseignement des théories darwiniennes permet de prévenir le racisme et l’eugénisme. Depuis lors, aucun nouveau décret n’a été publié. La réforme des programmes scolaires serait toujours en cours, mais ne devrait pas permettre la suppression des théories darwinienne de l’enseignement.

Aux Pays-Bas : En 2005, la ministre néerlandaise de l’Education de l’époque, Maria Van der Hoeven, a suscité le trouble en proposant l’organisation d’un débat sur l’enseignement des théories de l’évolution dans les écoles de son pays. Pourtant, six ans auparavant, une trêve avait été conclue entre les différents partis politiques de façon à ce que le darwinisme figure au programme de tous les établissements scolaires des Pays-Bas, y compris ceux d’appartenance confessionnelle que l’Etat finance, sans exercer pour autant un contrôle idéologique. Lors d’une interview, Maria Van der Hoeven a estimé que les théories de Charles Darwin n’étaient pas complètes et que de nouveaux éléments avaient été mis en évidence depuis, notamment par les tenants de l’Intelligent Design. Cependant, la ministre a annoncé qu’elle n’entendait pas introduire les thèses créationnistes dans les programmes scolaires, souhaitant seulement confronter ses partisans à ceux de l’évolution. L’initiative de la ministre Van der Hoeven n’a reçu qu’un très faible écho, y compris dans son propre parti, l’appel chrétien démocrate (CDA). Le D66, parti de centre gauche, allié du CDA, est totalement opposé au fait de placer sur un pied d’égalité le créationnisme et le darwinisme. Le VVD, parti libéral de droite, est du même avis.

Le rapport sur les dangers du créationnisme dans l’éducation, qui vient d’être présenté ci-dessus, et dont vous venez de lire quelques extraits, a été refusé le 26 juin dernier (par 64 voix contre 46), et renvoyé en commission — aux oubliettes ?
 [1].

Le rapporteur de la Commission de
la culture et de l’éducation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, Guy Lengagne, a vivement regretté cette décision.
« Je ne peux y voir qu’une manœuvre de ceux qui veulent, par tous les
moyens, lutter contre la théorie de l’évolution et imposer les idées
créationnistes. Nous assistons aux prémisses d’un retour au Moyen Age,
et trop de membres de l’Assemblée des droits de l’homme ne s’en
aperçoivent pas
 ».

Notes

[1Vous trouverez des compléments dans les deux pages suivantes : http://www.futura-sciences.com/fr/s...
et
http://conferencecitoyens.blogspiri....


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