le FN à Toulon : six années de clientélisme et d’affaires en justice


article de la rubrique extrême droite > le FN, hier et aujourd’hui
date de publication : samedi 4 octobre 2014
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« Tête haute, mains propres ». Aujourd’hui encore, Marine Le Pen reprend volontiers à son compte ce slogan des maires frontistes des années 1990. « Nous sommes le seul parti à avancer tête haute et mains propres. Nous faisons de la politique de manière complètement différente de l’UMP ou le PS », se félicite-t-elle ainsi dans l’Union, en 2011. L’affirmation laisse pantois. « En 1995, les maires FN, notamment celui de Toulon, avaient voulu se démarquer des majorités précédentes en faisant campagne avec ce slogan. Or, on s’est rendu compte que non seulement le FN était un parti comme les autres sur cette question-là, mais qu’en plus il allait au-delà d’autres partis : trois maires frontistes sur quatre ont été condamnés », rappelle Gilles Ivaldi, chercheur au CNRS, spécialiste des populismes européens et du Front national [1].

Les municipalités frontistes des années 1990 ont laissé des bilans déplorables. Le cas de Toulon mérite d’être détaillé : clientélisme, mise en cause de l’épouse du maire dans la gestion de l’association municipale chargée d’encadrer la "jeunesse toulonnaise", inculpation de certains de ses collaborateurs pour détention d’armes ou harcèlement sexuel...

[Mis en ligne le 22 octobre 2013, mis à jour le 4 octobre 2014]



18 juin 1995, à Toulon : victoire de la liste FN de Jean-Marie Le Chevallier, au second tour de l’élection municipale (France 2, 3m 10s) :


Les affaires

À Toulon, une longue série d’affaires – notamment de mœurs – plombe le mandat de Jean-Marie Le Chevallier. Présidente du centre d’études Different, laboratoire politique proche du PS, et auteure en 2000 d’une thèse sur le Front national à Toulon, la politologue Virginie Martin raconte à Mediapart le « climat étrange » qui régnait dès le début du mandat : « Le maire était soupçonné de prendre drogues, alcool et calmants, il était surnommé Whisky-Temesta. Des rumeurs sur des partouzes circulaient. Puis il y a eu l’affaire Poulet-Dachary (du nom du directeur de cabinet du maire, homosexuel, assassiné en 1995 – les détails de l’affaire ici et ). Tout cela a beaucoup choqué. » L’affaire embarrasse jusqu’à la direction nationale du parti.

Fin 1998, pas moins de cinq adjoints au maire sont mis en examen : trois pour une affaire de passation du marché des cantines scolaires ; un quatrième dans une affaire de favoritisme à l’embauche ; le cinquième, Jean-Pierre Calone, adjoint au maire en charge de l’habitat et président de l’office HLM municipal, est incarcéré pour une affaire de viol. Il sera condamné en 2000 à douze ans de réclusion criminelle pour « viols, harcèlements et agressions sexuelles » sur trois de ses secrétaires, puis, en 2011, à cinq ans de prison dont trois avec sursis, pour une affaire de corruption.

Le maire lui-même accumule les casseroles. Élu député FN en 1997, il est déclaré inéligible un an plus tard pour une triple infraction sur la législation au financement électoral. En 2001, il est condamné à un an de prison avec sursis dans l’affaire de Jeunesse toulonnaise, l’association para-municipale qui abritait un emploi fictif. Deux ans plus tard, il est condamné en appel pour subornation de témoins dans l’affaire Poulet-Dachary.

Devenu inéligible, il tente de mettre en selle sa femme lors de l’élection législative partielle de 1998). Mais ces casseroles décrédibilisent l’extrême droite et mènent à son implosion. Jean-Marie Le Chevallier, qui quitte le FN en 1999, est sévèrement battu en 2001 par le RPR Hubert Falco.

Le journal télévisé de 20h le 12 mars 2001 (France 2, 2m 25s) :


« Clientélisme électoral »

Les maires frontistes n’échappent pas non plus à une gestion clientéliste qu’ils dénonçaient pourtant lors de leur campagne. « L’un des aspects les plus saillants du frontisme aux commandes des exécutifs municipaux demeure bel et bien la mise en place d’un système clientéliste d’utilisation des appareils du pouvoir local », observent Gilles Ivaldi et Virginie Martin dans leur étude « Le Front national entre clientélisme et recherche d’un enracinement social », publiée dans la revue Critique internationale en 1999.

« Le Front national sert ses socles électoraux importants, les pieds-noirs, les rapatriés. II réoriente les moyens municipaux vers des associations proches du parti », explique Gilles Ivaldi. À Toulon, ce clientélisme électoral s’appuie sur l’antenne locale de Fraternité française, sorte de Secours populaire version FN. L’association est présidée par Éliane de La Brosse, adjointe au maire en charge des affaires sociales, vice-présidente du Centre communal d’action sociale (CCAS), et dépeinte par les chercheurs comme une « dame patronnesse catholique », « militante royaliste convaincue ».

« Le FN n’a pas les réseaux associatifs et se retrouve dans une situation d’incompétence par rapport au pouvoir. Il va donc rechercher l’enracinement local en faisant monter en flèche l’association d’Éliane de La Brosse, raconte Virginie Martin. L’association fournit un gros travail au niveau social, mais avec un côté charity business post-colonial. Il est surtout hors de question d’aider les immigrés. C’est la théorie frontiste des cercles concentriques, j’aide d’abord ceux qui sont proches de moi. »

Dans un entretien accordé au Toulonnais, le journal municipal, en 1996, Éliane de La Brosse expose d’ailleurs clairement sa vision du choix de « clientèle » : « Le Fonds d’aide sociale consacre des sommes démesurées à une prétendue “lutte contre l’exclusion”. Le contrat-ville réserve la totalité de ses aides à la banlieue. (...) On aurait pu aider cette fois les habitants du centre. Et notamment certains commerçants qui, littéralement, crèvent de faim. »

« Clientélisme clanique »

Un « clientélisme clanique » se met également en place, selon les auteurs, qui parlent de « népotisme » et de « copinage ». Militants, cadres et proches du FN sont embauchés à tour de bras par la mairie. À Toulon, où la municipalité est le deuxième pourvoyeur d’emplois, la section FN a grossi en 1998 de plus d’un millier de cartes, puisées pour l’essentiel parmi les 3 400 employés municipaux.

La femme de Jean-Marie Le Chevallier prend la tête du Centre de loisirs et d’action sociale (CLAS), qu’elle transforme en JT (Jeunesse toulonnaise), où elle place ses proches. Des membres du FN sont nommés au Syndicat intercommunal des transports en commun, au Syndicat intercommunal de Châteauvallon à la société HLM, d’autres sont recrutés dans la police municipale. Des adjoints FN prennent en main la Mission locale d’insertion professionnelle et sociale des jeunes, l’Association municipale du temps de loisir (AMTL) et la Maison de l’étudiant.

« Népotisme » et « ambiance de délation »

Le népotisme est considérable : l’adjoint à la sécurité fait embaucher sa sœur comme secrétaire générale adjointe, celui en charge de la culture place sa fille au service « vie des quartiers ». Le fils et la belle-fille de l’adjoint en charge du personnel, la fille de l’adjoint au nettoiement et le fils d’une conseillère municipale sont employés par la ville.

Parallèlement, le FN se livre à une « chasse aux sorcières » à l’encontre des esprits moins dociles ou liés à la majorité sortante, explique à Mediapart Gilles Ivaldi. « Les syndicats alertent sur le grand nombre de contrats du personnel non reconduits pour des raisons idéologiques et politiques. »

Ainsi, Ahmed Touati, ancien membre de la direction nationale de SOS-Racisme, ex-directeur de cabinet du chef de la droite libérale locale et éducateur, a été affecté au ramassage des ordures. Michèle Cesana, ex-secrétaire de l’ancien maire UDF, qui souhaite être transférée à « Jeunesse toulonnaise » (JT), essuie un refus, malgré le soutien du directeur (FN) du JT. Un choix assumé par Cendrine Le Chevallier : « Je suis élue sous l’étiquette FN et je préfère embaucher des gens du FN, c’est de bonne guerre. Je ne vois pas ce qu’il y aurait d’illégal à pratiquer la préférence toulonnaise et la préférence FN », explique-t-elle à Libération.

Au sein même de l’équipe frontiste, certains voient pourtant le problème. En novembre 1998, l’amiral Guy Nachin, premier adjoint FN, dénonce dans une note interne les « recrutements de copinage d’agents sans compétences administratives ». Adjointe au maire et conseillère générale FN, Éliane de La Brosse fustige quant à elle « le népotisme inacceptable » du couple Le Chevallier. Elle sera écartée pour les élections régionales.

Selon Gilles Ivaldi et Virginie Martin, ce clientélisme « reste centré sur des milieux restreints de sympathisants fidèles et de militants de la première heure » et est ponctuellement « motivé par des raisons de tactique électorale ».

Dernière minute

Au programme de l’amiral Jean-Yves Waquet, tête de liste du Front national à Toulon pour l’élection municipale de mars 2014 : « mettre fin au clientélisme ».

On ne rit pas ...


Notes

[1Gilles Ivaldi, Virginie Martin, Grégory Lespinasse, « Le Front national entre clientélisme et recherche d’un enracinement social », http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/criti_1290-7839_1999_num_4_1_1531


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