la question est, très simplement, celle de la liberté d’expression


article de la rubrique justice - police > antiterrorisme
date de publication : jeudi 23 avril 2009
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Le 9 avril dernier, la sous-direction de l’anti-terrorisme a entendu Éric Hazan, l’éditeur de L’insurrection qui vient, le livre que la police attribue à Julien Coupat, soupçonné d’avoir “saboté” des lignes TGV, et qui vient de passer six mois en détention.

Pour François Gèze « l’édition est avant tout un espace de liberté ». C’est pourquoi, considérant que la liberté d’expression est aujourd’hui gravement menacée en France « au nom d’une conception dévoyée de la lutte contre le terrorisme », il tient, avec d’autres éditeurs, « à affirmer [sa] pleine solidarité » avec Eric Hazan.


De l’affaire Coupat à l’affaire Hazan ?

Point de vue de François Gèze, publié dans Le Monde du 21 avril 2009


« Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C’est que notre âme, hélas ! N’est pas assez hardie. »

En août 1857, ce ne sont pas ces vers qui ont valu à Baudelaire et son éditeur Auguste Poulet-Malassis la censure des Fleurs du mal, mais six poèmes « licencieux » de ce recueil, relevant selon la justice de l’« outrage à la morale publique ». La France de 2009 n’est certes plus celle du Second Empire : les bien tièdes « outrances » érotiques de Baudelaire passeraient aujourd’hui comme une lettre à la poste.

Un progrès, assurément. Mais est-ce si sûr ? Car ces vers-là, qui pourrait garantir qu’ils ne tomberaient pas aujourd’hui sous le coup d’une instruction pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » ? Le parallèle s’impose en effet, à la lecture de la prose policière relative à l’« affaire de Tarnac », qui a valu à Julien Coupat et huit autres personnes d’être arrêtés le 11 novembre 2008 puis d’être mis en examen sous ce motif, car soupçonnés de sabotages visant le réseau de la SNCF. Au fil des mois, la pièce essentielle de cette accusation semble se réduire à... un livre : L’Insurrection qui vient, signé par un « Comité invisible » et publié en mars 2007 par les Éditions La Fabrique, que dirige Éric Hazan.

En témoigne notamment le « Rapport de la sous-direction antiterroriste de la Direction centrale de la police judiciaire au procureur de Paris » établi le 15 novembre 2008 et explicitant les « investigations diligentées en exécution des réquisitions [...] ayant permis d’identifier et de démanteler une structure clandestine anarcho-autonome basée sur le territoire national et se livrant à des opérations de déstabilisation de l’État » : « Ce groupe constitué autour de son leader charismatique et idéologue, le nommé Julien Coupat, [...] obéit à une doctrine philosophico-insurrectionnaliste qui, ayant fait le constat que la société actuelle est "un cadavre putride" (tel qu’il est mentionné au sein du pamphlet intitulé "L’Insurrection qui vient" signé du Comité invisible, nom du groupe constitué autour de Julien Coupat), a décidé d’user des moyens nécessaires pour se "débarrasser du cadavre" et provoquer la chute de l’État. Les cibles désignées dans cet ouvrage, dont il a été établi dans la présente enquête qu’il avait été rédigé sous l’égide de Julien Coupat, étant, de manière récurrente, tout ce qui peut être, par analogie, défini comme un "flux" permettant la survie de l’État et la société de consommation qu’il protège. Sont ainsi cités dans cet opuscule, avec insistance, le réseau TGV et les lignes électriques comme autant de points névralgiques par le sabotage desquels, les activistes peuvent, à peu de frais, arrêter plus ou moins durablement les échanges de biens et de personnes et ainsi porter un coup au système économique qu’ils combattent. »

Par les temps qui courent, ceux de la paranoïa d’État, nous pouvons comprendre pourquoi un écrit « subversif » d’un groupe de révoltés - dont la genèse collective et volontairement anonyme ne permet pourtant de l’attribuer à aucun individu en particulier - suscite les exégèses orientées des services de police. Mais pour autant, comment admettre que cela suffise à arrêter, à grand spectacle, de simples dissidents de l’ordre dominant ? Et comment admettre que l’éditeur du livre qui leur est attribué, cette fameuse Insurrection qui vient, soit entendu comme "témoin" dans l’affaire, alors qu’il n’est évidemment pas témoin des faits instruits - cette convocation par l’antiterrorisme visant évidemment à en faire un « complice objectif » d’une prétendue « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » ?

Car c’est bien ce qu’il faut retenir de l’audition, le 9 avril 2009 pendant trois heures trente, par la sous-direction de l’anti-terrorisme (SDAT) de la Police judiciaire, de Éric Hazan, l’éditeur de L’Insurrection qui vient. Cette convocation avait évidemment pour objectif d’établir un lien entre ce livre et la sombre « affaire des caténaires ». « On n’a pas vu ça depuis la guerre d’Algérie », à déclaré Me Antoine Comte, l’avocat de l’éditeur.

Cela, nous ne l’admettons pas : pour nous, l’édition est avant tout un espace de liberté. La question n’est pas d’être d’accord ou non avec les thèses du « comité invisible ». La question, c’est, très simplement, celle de la liberté d’expression, aujourd’hui gravement menacée en France par les représentants de son État, au nom d’une conception dévoyée de la lutte contre le terrorisme. L’« affaire Hazan » n’est qu’un des nombreux symptômes de cette dérive. C’est pourquoi nous tenons à affirmer notre pleine solidarité avec notre confrère.

François Gèze (Éditions La Découverte)



Premiers signataires :

Patrick Beaune (Éditions Champ Vallon) – Laurent Beccaria (Éditions Les Arènes) –
David Benassayag (Éditions Le Point du Jour) – Olivier Bétourné (Éditions Albin Michel) –
Teresa Cremisi (Éditions Flammarion) – Bernard Coutaz et Frédéric Salbans (Harmonia Mundi)
– Gilles Haéri (Éditions Flammarion) – Marion Hennebert (Éditions de l’Aube) –
Hugues Jallon (Éditions la Découverte) – Joëlle Losfeld (Éditions Joëlle Losfeld) –
Anne-Marie Métailié (Éditions Métailié) – Françoise Nyssen (Éditions Actes Sud) –
Paul Otchakovsky-Laurens (Éditions P.O.L.) – Jean-Marie Ozanne (Éditions Folie d’encre) –
Yves Pagès (Éditions Verticales) – Rémy Toulouse (Éditions Les Prairies ordinaires) –
Michel Valensi (Éditions de l’Éclat)


Pour signer cet appel, envoyer un courriel avec noms et maison d’édition/librairie/plateforme de diffusion/distribution ladecouverte@editionsladecouverte.com


La fabrique d’un présumé coupable

par Karl Laske, Libération, le 16 avril 2009


C’est la chronique d’un nouveau fiasco judiciaire. D’une enquête qu’on disait « fulgurante » et qui ne cesse de perdre pied.

Dernier suspect écroué dans l’affaire des sabotages des lignes de TGV, Julien Coupat, 34 ans, mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » est maintenu en détention après le rejet de trois demandes de remise en liberté, dont la dernière fin mars. Il termine son sixième mois de détention.

« Sa détention provisoire se prolonge en dehors des règles de droit, s’indigne Me Irène Terrel, son avocate. Il n’a pas de casier judiciaire, les faits qui lui sont reprochés sont des dégradations qui n’ont rien à voir avec du terrorisme. Non seulement aucun élément matériel n’a été retrouvé, pas de trace d’ADN, ni d’empreinte, mais les faits sont revendiqués par d’autres, en Allemagne ! » Un collectif antinucléaire d’outre-Rhin a, en effet, revendiqué les actions de sabotage et ce dès le 10 novembre.

Le manque de preuves et la volonté de maintenir l’accusation de terrorisme provoquent lentement la dérive du dossier. Dernier exemple en date : le juge d’instruction a consacré ses derniers interrogatoires à l’analyse de L’insurrection qui vient, un petit livre publié sous la signature du Comité invisible en 2007, et dont Julien Coupat est soupçonné d’être l’auteur.

« Deal ». Jeudi dernier, Eric Hazan, l’éditeur à « la Fabrique » de L’insurrection qui vient a été interrogé durant trois heures par les policiers de la sous-direction de l’antiterrorisme (Sdat). L’intérêt policier pour le livre tient dans le fait que « le réseau TGV » soit mentionné parmi les cibles potentielles d’un sabotage insurrectionnel, et surtout qu’un témoin sous x a désigné Coupat, non pas comme l’auteur des sabotages, mais comme l’auteur de l’ouvrage… Julien Coupat nie pour les sabotages comme pour le livre. A la question « Qui est l’auteur principal ou collectif de L’insurrection qui vient ? », il a clairement répondu au juge : « Je l’ignore et je ne suis pas l’auteur de ce livre. »

« J’ai dit aux policiers que ce livre a été écrit par un collectif d’auteurs dont je me suis engagé à préserver l’anonymat », explique Eric Hazan à Libération. Aucun contrat n’a d’ailleurs été signé. « Ils ne voulaient pas d’argent, le deal était que je leur donne autant de livres qu’ils voulaient. »

Mais les policiers ont aussi consigné les réponses d’Eric Hazan interviewé sur RMC sur le livre. « On l’a qualifié de bréviaire anarchiste… de manuel de terrorisme… En fait, c’est un livre de critique sociale et de philosophie, a expliqué l’éditeur. Julien Coupat n’est pas un spécialiste de sabotage ou de cocktail Molotov, c’est un philosophe, il a écrit un livre de philosophie. » Les policiers surlignent la phrase « il a écrit ». « Je me suis embrouillé ce jour-là au téléphone, concède Eric Hazan. Mais ils ont relevé cette phrase, en oubliant les dizaines d’autres. Leur problème n’est pas de faire émerger la vérité, mais de charger à fond. »

« Légal ». Les policiers ont aussi réalisé la retranscription de Salut les terriens, l’émission de Thierry Ardisson, qui avait interviewé Gérard Coupat, le père de Julien. « Cela montre le vide du dossier et le manque de sérieux de cette instruction », s’insurge Eric Hazan.

Le Comité invisible, présenté dans le livre comme un « collectif imaginaire », est devenu l’appellation policière du groupe. Le procureur Jean-Claude Marin l’a transformé en « cellule invisible » lors de sa conférence de presse, en novembre. « Nous avons retrouvé des écrits qui légitiment les attaques contre l’Etat », avait dit la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, en décembre. Dans la foulée, le juge Fragnoli a estimé que le livre pourrait être « le support idéologique justifiant les actes de sabotages ». « C’est un ouvrage public, légal, qu’on trouve à la Fnac, qui n’a jamais fait l’objet d’aucune poursuite », s’insurge Irène Terrel.

P.-S.

Compléments (27 avril 2009) :


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