la police de l’Essonne encourage la délation par internet


article communiqué de la LDH  de la rubrique justice - police > délation
date de publication : vendredi 2 octobre 2009
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Une boîte mail à destination de la population des “quartiers sensibles” vient d’être installée par le directeur départemental de la sécurité
publique de l’Essonne. L’objectif de Jean-Claude Borel-Garin, “numéro un” de la police dans le département, est de recueillir des témoignages sur la « petite délinquance qui empoisonne les cités », tout en garantissant la confidentialité totale du dispositif à l’auteur du mail. Selon lui, « c’est rapide, efficace et en toute discrétion » [1].

Ce n’est pas la première tentative de Jean-Claude Borel-Garin pour tenter d’acclimater la dénonciation par Internet. Dans son précédent poste, il avait installé un dispositif analogue : l’adresse e-mail qui était alors police-ddsp.38@interieur.gouv.fr devient aujourd’hui police-ddsp.91@interieur.gouv.fr.

Jean-Claude Borel-Garin a en effet occupé les mêmes fonctions dans le département de l’Isère de juin 2004 à mars 2009. Il s’était fait connaître à Grenoble pour sa gestion jugée quelque peu musclée d’un certain nombre de situations tendues – manifs lycéennes, étudiantes, “anti-Sarkozy” ou “anti-CPE” – mais gestion appréciée de ses pairs si l’on en juge par l’allocution prononcée par le préfet de l’Isère à l’occasion de son départ.

Répétons à l’intention du directeur de la sécurité publique de l’Essonne que les Français ne veulent pas d’une République de dénonciateurs !


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Flyer diffusé par la police de l’Essonne, en septembre 2009.

« Réinstaller la police de Vichy » ?

par Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des droits de l’homme.
tribune publiée dans L’Humanité le 30 septembre 2009


Vous voulez dénoncer votre voisin étranger sans papiers ? Vous débarrasser d’un SDF qui dort sur le trottoir près de chez vous ? Faire coffrer les jeunes qui font trop de bruit dans le hall de votre immeuble ? Aucun problème, le directeur départemental de la sécurité publique dans l’Essonne a pensé à vous : une lettre anonyme et le tour est joué.

Depuis une semaine, les habitants de l’Essonne peuvent envoyer un courriel à l’adresse e-mail
police-ddsp@interieur.gouv.fr pour transmettre tout « témoignage, photographie et vidéo », la « confidentialité est garantie » : celui que l’on arrêtera ne saura jamais quel est le « bon Français » qui l’a dénoncé. Selon le Syndicat des commissaires de la police nationale, « c’est une façon pour les habitants de signaler à la police, de manière feutrée, des faits de délinquance qui les touchent ». En bon Français, l’amateur d’anonymat « feutré » porte un nom : l’indic.

Voici donc la version « Internet » de l’appel à la délation, « devoir républicain », selon l’inimitable Frédéric Lefèvre, dont la République a d’étranges accents. Mais le directeur
de la police de l’Essonne n’est pas un précurseur : en 2006, la Ligue des droits de l’homme avait fait reculer le même dispositif dans le Var, qualifié alors par le ministère d’initiative locale incontrôlée.

Il faudrait savoir : ou bien le ministre de l’Intérieur ne contrôle plus les hauts responsables policiers, ou bien le gouvernement pense, comme le porte-parole de l’UMP, qu’il est sain que chacun puisse dénoncer en douce ses proches aux autorités policières. Une nouvelle « politique de civilisation », comme dirait Nicolas Sarkozy.

L’obsession sécuritaire, la montée de la « société de surveillance », la toile d’araignée qui enserre la vie privée au nom du contrôle social, ce sont ces petites choses qui passent inaperçues au gré d’« initiatives incontrôlées », d’EDVIGE en multiplication de caméras de « vidéosurveillance » (rebaptisée « vidéoprotection » : toujours le langage « feutré »…).

Dormez en paix, braves gens, et si vous êtes honnêtes vous n’avez rien à cacher : nous devons tout montrer de notre vie pour cesser d’être suspects. Il n’y a pas que dans les grands procès que le président de la République ou le ministre de l’Intérieur jugent coupables un jour Yvan Colonna, l’autre Julien Coupat à Tarnac, un autre encore Dominique de Villepin, sans attendre que la justice fasse la vérité sur des affaires étrangement embrouillées : c’est chacun de nous qui, aux yeux du pouvoir, a cessé d’être présumé innocent comme le prévoit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Et maintenant il ne suffit plus de ne rien cacher à l’État de sa vie, il faut aider la police à traquer les autres. Sous d’autres cieux on fait mieux que dans l’Essonne : en Tunisie aujourd’hui, comme en Roumanie il y a vingt ans, c’est un quart de la population qui est enrôlée dans les rangs des collaborateurs « feutrés » du pouvoir. Est-ce cela que nous voulons vivre ?

Écoutons Henri Guaino, furieux que l’on sache ce que Brice Hortefeux raconte sur les « Auvergnats » à ses amis politiques : « Je ne crois pas à la société de la délation généralisée, de la surveillance généralisée (…),
la transparence absolue est le début du totalitarisme. » Et Nicolas Sarkozy en 2007 devant le MEDEF : « À quoi sert-il d’expliquer à nos enfants que Vichy et la Collaboration c’est une page sombre de notre histoire et de tolérer des contrôles fiscaux ou des enquêtes sur dénonciation anonyme ? » Non à la délation… seulement pour les amis politiques et financiers ?

Une dépêche AFP du 19 septembre fait état d’une réaction au nouveau système de l’Essonne craignant « une impression de réinstaller la police de Vichy ». Déclaration de « droitsdel’hommiste » angéliste ou de trublion irresponsable ? Pas du tout : ces propos sont ceux du secrétaire général du syndicat Alliance. Un des meilleurs soutiens policiers du toujours plus répressif proteste contre des méthodes rappelant le régime de Vichy. Voilà où nous en sommes après des années de contamination du populisme sécuritaire.

La Ligue des droits de l’homme va lancer, dans les prochaines semaines, une grande campagne « Urgence pour les libertés, urgence pour les droits ». Avant que l’inacceptable ne se soit installé dans nos vies et n’ait corrompu tout ce qui nous permet de vivre ensemble,
disons-le ensemble, le plus nombreux possible : il faut en finir avec ce qui défigure la République. Oui, il y a urgence.

Un syndicat de police s’insurge de la dénonciation par mail

[Aujourd’hui.fr, le 18 septembre 2009, 13h10 – Mise à jour le 19 à 22h01]


Une boîte mail pour envoyer à la police les témoignages de la population de l’Essonne vient d’être mise en place. Le syndicat Alliance parle d’une « fausse bonne idée ».

Une boîte mail à destination de la population des quartiers sensibles de l’Essonne vient d’être installée par Jean-Claude Borel-Garin, le numéro 1 de la police dans le département. L’objectif ? Contourner l’omerta qui règne dans certains quartiers, inciter les habitants des cités à raconter les délits ou les nuisances auxquels ils assistent.

Un papier d’information avec l’adresse mail va être distribué à la population à partir de ce week-end. Il sera disponible dans les commissariats, mais aussi dans les mairies. Il pourra être distribué par certains élus en même temps que le bulletin municipal.

Les squats en bas des immeubles, les rodéos à moto, les petits dealers sont les principales cibles de ce nouveau dispositif qui garantit la confidentialité totale à l’auteur du mail, et qui permet aussi d’envoyer photos ou vidéos. « C’est rapide, efficace et en toute discrétion, selon Jean-Claude Borel-Garin. Cela désenclave les quartiers sensibles et permet à ceux qui ont peur d’entrer dans un commissariat de se faire entendre ».

Mais le principe même fait débat. Alliance, 2e syndicat de gardiens de la paix, dénonce ce samedi l’initiative. « C’est une fausse bonne idée », a déclaré à l’AFP le secrétaire général du syndicat Jean-Claude Delage, et « je condamne cette initiative locale » qui est de la « poudre aux yeux ».

« Une police d’une autre époque »

« C’est une police d’une autre époque et je ne vois pas comment nos collègues pourront faire et trier les bonnes ou mauvaises informations ainsi recueillies », a-t-il fait valoir en mettent en exergue les « difficultés » actuelles dans les effectifs de la police.

M. Delage a ajouté que ce « n’est pas la première fois » que Jean-Claude Borel-Garin, directeur départemental de la sécurité publique de ce département « se distingue de la sorte ». Il avait mis en place au cours de l’été, rappelle M. Delage, un code de bonne conduite automobile pour ses policiers qui avait suscité une vive réaction des syndicats de policiers s’estimant « infantilisés ».

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Les avis des élus divergent

[Aujourd’hui.fr, le 19 septembre 2009, 18h39 – Mise à jour : 21h58]


Si Nicolas Dupont-Aignan, député-maire (Debout la République) de Yerres, « c’est une bonne initiative » si c’est « bien encadré », Gérald Hérault, maire (PS) de Montgeron s’inquiète lui « des effets pervers », parlant de « délation » et appelant à la prudence.

« La dénonciation, cela rappelle de sombres heures de l’histoire... »

Député-maire (UMP) de Draveil, Georges Tron estime qu’il « est normal que les gens puissent témoigner sans représailles » et Vincent Delahaye (Parti Radical), maire de Massy, insiste sur le fait que, selon lui, « beaucoup de gens ont peur ». « Cela ne me choque pas, la police a besoin d’indices », ajoute-t-il.

Dans l’article paru aujourd’hui dans le Parisien - Aujourd’hui en France, des élus s’inquiètent aussi, avec quelques nuances. « La dénonciation, cela rappelle de sombres heures de l’histoire... », glisse Stéphane Beaudet, maire (UMP) de Courcouronnes. Quant au maire (PC) de Grigny, il n’est pas contre : « Mais si la victime n’a que cette solution, c’est qu’il y a comme un constat d’échec et que le service public de proximité a échoué », estime Claude Vasquez.

Sur le portail de la préfecture de l’Isère, le 8 novembre 2008 à 21h22 :
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Notes

[1Dans un article de son blog publié en même temps que celui-ci, Maître Eolas montre que cette promesse de confidentialité ne peut être tenue.


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