la colonisation selon Sarkozy : “violences aveugles” ou “formidable aventure” ?


article de la rubrique démocratie > Sarkozy : campagne 2012 et bilan
date de publication : vendredi 2 mars 2012
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« Ils ont oeuvré à la grandeur de la France », a déclaré Nicolas Sarkozy dans le message aux rapatriés que Gérard Longuet avait été chargé de lire au congrès du Cerce algérianiste, le 29 janvier dernier à Perpignan. Et le ministre de la Défense a poursuivi en évoquant la nécessité que « nos compatriotes de métropole sachent ce qu’a été cette formidable aventure » de la présence française en Algérie.

Quelques jours auparavant, le 18 janvier, le même Nicolas Sarkozy écrivait au premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan : « dans un discours prononcé à Constantine en Algérie, j’ai parlé des souffrances indicibles causées au peuple algérien par les violences aveugles de la colonisation française, et je les ai condamnées. [1] »

On observe une discordance analogue entre le discours de Toulon le 7 février 2007 et celui de l’université Mentouri de Constantine le 5 décembre 2007. Alors ... quand Nicolas Sarkozy est-il sincère ? ou bien ne l’est-il jamais, l’essentiel pour lui étant de l’emporter ? Connaître la réponse à cette question est d’autant plus important que, si l’on en croit l’Anpromevo dont nous reprenons un communiqué, le directeur de cabinet du candidat Sarkozy a récemment consulté des ultras de l’Algérie française sur la meilleure façon de procéder pour ... gagner les voix des nostalgériques.


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quand dit-il le vrai ?

À Toulon, le 7 février 2007, devant un public où les pieds-noirs étaient nombreux, Nicolas Sarkozy a prononcé un discours électoral réhabilitant le colonialisme, dont voici deux extraits [2] :

« Cessons de noircir le passé. L’Occident longtemps pécha par arrogance et par ignorance. Beaucoup de crimes et d’injustices furent commis. Mais la plupart de ceux qui partirent vers le Sud n’étaient ni des monstres ni des exploiteurs. Beaucoup mirent leur énergie à construire des routes, des ponts, des écoles, des hôpitaux. Beaucoup s’épuisèrent à cultiver un bout de terre ingrat que nul avant n’eux n’avait cultivé. Beaucoup ne partirent que pour soigner, pour enseigner. On peut désapprouver la colonisation avec les valeurs qui sont les nôtres aujourd’hui. Mais on doit respecter les hommes et les femmes de bonne volonté qui ont pensé de bonne foi œuvrer utilement pour un idéal de civilisation auquel ils croyaient. Il faut respecter ces milliers d’hommes et de femmes qui toute leur vie se sont donné du mal pour gagner par eux-mêmes de quoi élever leurs enfants sans jamais exploiter personne et qui ont tout perdu parce qu’on les a chassés d’une terre où ils avaient acquis par leur travail le droit de vivre en paix, une terre qu’ils aimaient, parmi une population à laquelle les unissait un lien fraternel. »

« A tous ceux d’entre vous qui sont revenus des colonies en ayant tout abandonné, n’emportant avec eux que leurs souvenirs de jeunesse et cette nostalgie qui ne les quittera plus jamais, je veux dire que si la France a une dette morale, c’est d’abord envers eux. »

Le discours prononcé par Nicolas Sarkozy le 5 décembre 2007, à l’université Mentouri de Constantine, avait une toute autre tonalité :

[À Constantine] « les pierres se souviennent encore de ce jour de 1837 où un peuple libre et fier, exténué après avoir résisté jusqu’à l’extrême limite de ses forces, fut contraint de renoncer à sa liberté. Les pierres de Constantine se souviennent encore de cette journée terrible du 20 août 1955 où chacun fit couler ici le sang, pour la cause qui lui semblait la plus juste et la plus légitime. »

« Le déferlement de violence, le déchaînement de haine qui, ce jour-là, submergea Constantine et toute sa région et tua tant d’innocents étaient le produit de l’injustice que depuis plus de cent ans le système colonial avait infligée au peuple algérien. L’injustice attise toujours la violence et la haine. Beaucoup de ceux qui étaient venus s’installer en Algérie, je veux vous le dire, étaient de bonne volonté et de bonne foi. Ils étaient venus pour travailler et pour construire, sans l’intention d’asservir, ni d’exploiter personne. Mais le système colonial était injuste par nature et le système colonial ne pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d’asservissement et d’exploitation.

« De part et d’autre, – et c’est mon devoir de président de la République de le dire –, de part et d’autre, il y a eu des douleurs, il y a eu des souffrances, il y a eu des peines. Ces douleurs, ces souffrances et ces peines, nul en Algérie ni en France ne les a oubliées. Je n’oublie ni ceux qui sont tombés les armes à la main pour que le peuple algérien soit de nouveau un peuple libre, je n’oublie ni les victimes innocentes d’une répression aveugle et brutale, ni ceux ont été tués dans les attentats et qui n’avaient jamais fait de mal à personne, ni ceux qui ont dû tout abandonner : le fruit d’une vie de travail, la terre qu’ils aimaient, la tombe de leurs parents, les lieux familiers de leur enfance. »

L’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS (Anpromevo), et l’association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons ont publié des communiqués exprimant leur condamnation des compromissions commises au plus haut de l’État pour obtenir les suffrages des nostalgiques de l’Empire colonial français. Nous reprenons le communiqué de l’Anpromevo :

Communiqué de l’Anpromevo

Cinquante ans après, les ultras de l’Algérie française érigés en conseillers de la République

Une mémoire officielle de la guerre d’Algérie s’écrit en ce moment sous l’influence d’anciens ultras de l’Algérie française.

Une réunion s’est tenue le 22 février entre, d’une part, l’ancien préfet Christian Frémont, directeur de cabinet du président de la République, assisté de Renaud Bachy, président de la Mission interministérielle aux rapatriés, et, d’autre part, les représentants des courants les plus radicalement revanchards de la colonisation, mais en l’absence de délégués des harkis.

Lors de cette rencontre, M. Christian Frémont se serait notamment engagé à ce que l’État ne soit pas représenté, le 19 mars 2012, lors des cérémonies commémoratives de l’entrée en vigueur des Accords d’Évian : une circulaire devrait être adressée aux membres du corps préfectoral, les appelant à se détourner de ces manifestations patriotiques.

Ainsi, l’État n’hésite-t-il pas à s’inscrire à contre-courant de l’Histoire et à limiter l’exercice du droit au souvenir en cette année annoncée comme étant celle des grands rendez-vous mémoriels.

Le directeur de cabinet de M. Nicolas Sarkozy se serait également ému que des colloques puissent être envisagés, en ce mois de mars, sur des sujets rigoureusement neutres tels que "Les Accords d’Évian : la paix en Algérie ?" ou "50 ans après, sortir de la guerre d’Algérie : regards croisés, regards apaisés".

Ainsi, la menace apparaît-elle d’une atteinte de l’État aux libertés tant de réunion que d’expression, renforcée par deux éléments récents : l’attitude négative du député-maire de Nice, Christian Estrosi, à l’égard d’une conférence débat animée par des historiens sur le thème "Algérie 1962, pourquoi une fin de guerre si tragique ?" ; l’hostilité du ministre chargé des rapatriés, M. Marc Laffineur, dans son appel lancé le 22 février contre un colloque d’universitaires prévu à Nîmes.

Christian Frémont serait par ailleurs allé jusqu’à demander quelle serait l’initiative du candidat Nicolas Sarkozy susceptible d’être agréable à ses interlocuteurs, l’un d’entre eux ancien déserteur ayant appartenu à l’OAS, érigé comme les autres en conseiller de la Présidence.

Ainsi, pour des mobiles électoraux, la République souhaite complaire à ceux-là même qui ont voulu la renverser et assassiner le général de Gaulle.

L’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS ne peut, à la veille du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, que réprouver les compromissions de la puissance publique à ses plus hauts niveaux avec les nostalgiques les plus extrémistes de l’Empire colonial français.

Elle invite l’actuel chef de l’État ainsi que tous les autres candidats à l’élection présidentielle à prendre en considération sa demande portant sur la reconnaissance par la nation des souffrances subies par l’ensemble des victimes des crimes de guerre et attentats imputables à l’Organisation armée secrète ou commis en son nom, en Algérie et en France, de 1961 à 1962 : civils, militaires, élus, magistrats, fonctionnaires, défenseurs des institutions et des valeurs de la République.

Paris, le 1er mars 2012

Notes

[1Traduction par Etienne Copeaux d’un extrait de la dépêche http://www.cnnturk.com/2012/dunya/01/20/sarkozyden.erdogana.mektup.geldi/645620.0/index.html de l’agence CNN Turk


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