“l’insécurité”, thème de campagne à Toulon


article de la rubrique Toulon, le Var > Toulon
date de publication : mercredi 8 février 2012
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« Si je n’ai pas la réponse aux problèmes d’insécurité, où vont-ils aller voter, les gens ? Ils vont voter FN ! », s’écrie un député toulonnais de la Droite populaire. Est-ce cette inquiétude qui a poussé le maire, Hubert Falco, à décider, en l’absence de toute évaluation de son impact sur l’évolution de la délinquance, de multiplier par 4 le nombre de caméras de vidéosurveillance ?

Au cœur de PACA, région d’élection de l’extrême droite, le thème de l’insécurité se brode à l’infini. La droite surenchérit, la gauche subit et le FN est en embuscade. Dans la rade, entre La Seyne et Toulon, le fond de l’air politique reste bien vicié... Un reportage de Jean-Baptiste Malet, publié dans l’édition de janvier 2012 du mensuel Regards [1].


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Caméra de vidéosurveillance à l’angle des places Louis Blanc-Mûrier (Photo Laurent Hazgui/Fedephoto)

Dealer la peur

L’insécurité, un thème de campagne ? Alambiquée ou réelle, l’UMP la cuisine à toutes les sauces, tandis que la gauche s’y confronte et que le FN espère en récolter les fruits pourris.

Les carrioles lestées de courges, de salades ou de sachets d’olives s’entrechoquent dans la cohue et les couleurs, sur le grand marché provençal du Cours Lafayette, à Toulon. Ce matin, des militants du Front national distribuent des tracts fustigeant l’immigration et l’insécurité. Dans la ville qu’ils ont perdue en 2001, il n’y a guère que le stand de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) pour leur donner le change. « L’insécurité ? Ici, c’est surtout un fantasme », affirme François, figure de la LDH locale, avant d’essuyer une réplique raciste en réponse à ses tracts plébiscitant la construction de logements sociaux et le respect des droits des migrants. « Vous ne trouvez pas qu’il y a déjà trop d’Arabes ? », lui lâche, avec un accent pied-noir impeccable, un homme au cou cerclé d’une épaisse chaîne en or.

Ici, depuis plus longtemps qu’ailleurs, « l’insécurité » est une lampe magique que les élus de droite dure ont toujours su asticoter pour en soutirer des bénéfices électoraux, en lui attribuant, bien entendu, des origines « étrangères ». « Quand je parcours ma circonscription, je rencontre beaucoup de déçus de l’UMP, témoigne Philippe Vitel, député toulonnais membre du collectif Droite populaire (groupe parlementaire rassemblant 42 députés UMP, principalement préoccupés par les questions d’identité, d’immigration et de sécurité, ndlr). Ils me demandent où est passé le kärcher que nous leur avions promis. Ils me disent : remettez-le en marche ! » Depuis sa permanence aux murs tapissés de Unes jaunies du Figaro et de Var Matin annonçant les écrasantes victoires de la droite dans le département depuis six décennies, le vice-président de la Commission défense et forces armées définit ce qu’il considère comme « la nouvelle insécurité » de 2012. « L’insécurité civique pure s’est élargie à l’insécurité sociale générée par les fraudeurs du système social. Désormais, nous devons faire face à une insécurité globale », assène-t-il avant de développer son concept « d’insécurité identitaire ». «  C’est la perte des valeurs de la nation, explique-t-il avec véhémence. Regardez le centre-ville de Toulon ! Auparavant, les personnes venues avec l’immigration avaient un désir d’intégration. Aujourd’hui, la troisième génération se promène habillée avec des djellabas, des babouches et des petits chapeaux. » Pour lui, c’est évident : « Il y a une globalité dans tout ça  » dont le mot insécurité est une synthèse.

Philippe Vitel ...Monnaie électorale

Mais parler de lepénisation des esprits, en plus d’être un euphémisme, est sûrement anachronique : derrière Philippe Vitel trônent des photographies en noir et blanc de son père, le député Jean Vitel qui a quitté l’UNR en 1961 parce qu’il était fervent défenseur de l’Algérie française.

« Avec la conjoncture nationale, Toulon est devenue, malgré elle, une maquette de la France en crise. Elle a toujours été pauvre. Ceux qui ont un petit quelque chose ont très peur de le perdre », commente la première secrétaire fédérale socialiste du Var, Mireille Peirano, qui considère que seul un « sentiment d’insécurité » existe à Toulon et ternit l’image du centre-ville. « Je connais des agents de la BAC qui m’expliquent que le centre-ville est tout à fait désert la nuit » affirme-t-elle. Quant à Gilles Suchey, l’un des fers de lance du journal Cuverville qui rassemblait durant la mairie FN de nombreux opposants de gauche, il ajoute « Pour se faire agresser à Toulon, encore faudrait-il croiser un agresseur la nuit. » Pour lui, le discours sécuritaire xénophobe de la droite dure locale est avant tout une monnaie électorale. « Mais ils ont un gros problème aujourd’hui ! Avec leur idéologie néolibérale, ils ont même réussi à fracasser la police, poursuit-il. Ils ne sont plus crédibles pour parler de sécurité. Je pense que beaucoup d’électeurs qui votent Hubert Falco (sénateur-maire UMP de Toulon, ndlr) aux élections locales voteront FN à la présidentielle. »

Le credo de « l’insécurité identitaire » qu’entonnent les élus de la droite locale est en réalité le résultat d’une poussée communautariste en pleine expansion dans le port militaire. En symétrie à la présence réelle d’intégristes musulmans au centre-ville, se développe une « paroisse personnelle » catholique traditionaliste en pleine forme, dont les messes en latin sont animées par les « missionnaires de la miséricorde divine ». Il s’agit d’ecclésiastiques ayant adopté l’aube blanche comme habit de tous les jours. Et parce qu’ils se considèrent missionnaires en terre musulmane, ils pratiquent ostensiblement l’évangélisation de rue. Cyril, patron de L’Arbre à bulles, un bar à cocktails branché situé dans une zone sinistrée du centre-ville, sert une clientèle étudiante. Il est le premier à regretter l’échec de la mixité et les tensions naissantes. « Le problème qui se pose assez souvent, ce n’est pas de l’insécurité pure car on n’est pas dans un coupe-gorge ici, décrit-il. Le problème, c’est avant tout des jeunes femmes qui viennent boire un verre et qui doivent subir des réflexions machistes ou des insultes parce qu’elles viennent apprêtées, ou en minijupe. Tout le monde n’a pas les outils intellectuels pour comprendre le communautarisme et il m’arrive d’entendre certaines clientes réagir par des propos racistes. »

Traverser la rade en bateau, c’est arriver à La Seyne-sur-Mer, l’ancienne ville rouge. Les blessures et le chaos social engendrés par la fermeture de ses chantiers navals ne peuvent se résumer d’un trait. Pour de nombreux Seynois, il en reste souvent une cicatrice dans leur propre vie familiale. Après une courte éclipse à droite, la municipalité est repassée à gauche en 2008, et, contrairement à Toulon, connaît de véritables problèmes d’insécurité, notamment à la cité Berthe.

Le maire et conseiller régional PS, Marc Vuillemot, ne cache pas son désarroi. Il prend pour exemple le programme de rénovation urbaine de la cité, débuté en 2007, dont l’achèvement est programmé en 2015, pour un budget de 270 millions d’euros. « Le programme est avancé à 60 %. Mais depuis trois mois, nous sommes confrontés à une cinquantaine de jeunes, qui, sous prétexte qu’ils ne seraient pas embauchés sur les chantiers, se livrent à des actes de destruction. Ce sont des véhicules de travaux incendiés, des agressions à l’encontre du personnel des bailleurs sociaux, des halls d’immeubles détruits à peine achevés… Les habitants ne comprennent d’ailleurs pas pourquoi l’on détruit à coup de masse un hall rénové. Le sous-préfet chiffre pour l’heure les dégradations à 1 million d’euros. Pourtant, la clause d’insertion, fixée à 5 %, est largement dépassée puisque nous en sommes à 12 % des personnes des quartiers embauchées. » Bien que le maire confesse ne pas avoir une analyse très claire de la situation et avoue qu’elle le dépasse quelque peu, il pointe avant tout le non-respect étatique de l’égalité territoriale. Notamment en ce qui concerne la répartition des moyens policiers et sociaux. En 2007, au début du mandat Sarkozy, le commissariat de La Seyne comptait 110 policiers. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 100. Même chose depuis quatre ans avec l’accélération de la diminution des moyens dans les services d’éducation spécialisée et dans les chantiers d’insertions de la ville, dont l’un a dû fermer récemment. « La droite a fait des lois pendant sept ans sur la sécurité et l’on constate une hausse de l’insécurité… Ici, les gens ne sont pas aveugles, ils voient qu’un maire de gauche n’arrive pas non plus à faire appliquer la loi républicaine. Avec un bon travail de communication en provenance du FN, je m’attends au pire pour 2012 », soupire exaspéré Marc Vuillemot, dont les camarades ont dû affronter, lors des dernières cantonales, un candidat FN « national-bolchévique » se revendiquant de Jacques Doriot [2]. « Je suis convaincu que l’insécurité sera un moteur de vote en 2012 », conclut-il. Au pied d’une barre d’immeuble, Josette, 74 ans, se souvient d’un de ses prédécesseurs, Toussaint Merle. Maire de 1947 à 1969, il a adhéré au Parti communiste clandestin en 1941. « Lui, il vivait dans mon immeuble, parmi les gens du peuple. Ce n’était pas comme les politiques d’aujourd’hui qui vivent dans des villas ! On n’avait pas besoin d’attendre les problèmes pour qu’il se balade dans les quartiers », témoigne celle qui regrette les communistes mais qui, paradoxalement, déclare ne plus voter.

Privilèges

Les villas dont Josette parle, ce sont celles des lotissements qui ont fleuri dans toute l’agglomération varoise depuis les années 1970 et qui ont mené au quasi-anéantissement des terres agricoles du littoral. C’est dans cet urbanisme du tout béton que se développent désormais, à l’instigation de municipalité et encouragées par le gouvernement Sarkozy, les initiatives des « voisins vigilants ». Il s’agit de confier aux résidents la surveillance de leur quartier, ces derniers ayant pour missions de dénoncer, anonymement, le moindre mouvement suspect. Dans une commune comme La Crau, l’initiative rassemble déjà plus de 200 foyers. Fabien est l’un d’eux. « Moi, je n’ai rien à me reprocher et je n’accepte pas que l’on dise de moi que je suis un milicien », précise celui qui déclare avoir voté Sarkozy et récidivera en 2012. « Je ne vois pas où est le problème quand on n’est pas armé et que l’on surveille simplement si un cambrioleur rode ou non dans les parages. » Sa femme est du même avis. Elle affirme que tout le monde, dans le quartier, pense la même chose « même si certain sont un peu déçus et voteront plutôt Marine. »

« Oui, je suis sarkozyste ! s’époumone maintenant Philippe Vitel en se frappant le coeur avec le poing tandis qu’il est interrogé sur la contradiction entre le discours sécuritaire et la réduction des effectifs policiers. Aujourd’hui, je réclame à mon ami Claude Guéant d’aller plus loin. Dernièrement, la police a saisi 135 fusils dans la cité de la Beaucaire. Et bien les gens apprécient, grâce à cela ils ont l’impression de vivre dans une zone de droits. Puis, jurant ne pas courir derrière le FN, il conclut en guise d’aveu : si je n’ai pas la réponse aux problèmes d’insécurité, où vont-ils aller voter, les gens ? Ils vont voter FN ! » Pour ce fervent soutien de Claude Guéant, les problèmes d’insécurité ne semblent pouvoir se régler qu’à l’artillerie lourde.

Jean-Baptiste Malet


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... et un petit roupillon aux voeux des pieds-noirs.

Notes

[1À part la photo de la caméra de vidéosurveillance, les graphismes ont été ajoutés par LDH-Toulon.

[2Jacques Doriot : homme politique français (1898-1945). Après avoir été élu député communiste (1924), il évolua vers le fascisme et fonda le Parti populaire français (PPF 1936). Partisan de la collaboration avec l’Allemagne nazie (1940), il contribua à la création de la Légion des volontaires français contre le bolchévisme (LVF).


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