l’UNEF s’inquiète de l’instrumentalisation de la jeunesse dans le débat public


article de la rubrique justice - police > la justice des mineurs
date de publication : vendredi 6 novembre 2009
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Le ministre de l’intérieur, Brice Hortefeux, a "lancé l’idée d’un couvre-feu ciblé sur des mineurs délinquants" de moins de 13 ans, mardi 3 novembre. Eric Besson, ministre de l’Immigration propose l’apprentissage de la Marseillaise. Luc Châtel, ministre de l’Education nationale, déclare sa volonté de faire entrer le "débat" sur l’identité nationale dans l’école...

L’Unef dénonce cette instrumentalisation de la jeunesse et rappelle les véritables difficultés auxquelles les jeunes sont confrontés.

De son côté, le sociologue Laurent Mucchielli, Directeur de recherche au CNRS, qui vient de publier, avec Véronique Le Goaziou, La Violence des jeunes en question, réfute les principaux arguments – qu’il qualifie de “contre-vérités” – avancés par Brice Hortefeux.


Communiqué de presse [1]

Paris le 5 novembre 2009

L’UNEF s’inquiète de l’instrumentalisation de la jeunesse dans le débat public

L’UNEF s’inquiète de la tonalité prise par le débat public ces derniers jours et exprime sa vive préoccupation suite à certaines propositions gouvernementales stigmatisantes et inadaptées qui témoignent d’une vision rance et dépassée de la jeunesse, de ses difficultés et de ses aspirations.

  • L’UNEF dénonce la proposition de Brice Hortefeux de mettre en place un couvre-feu pour les mineurs délinquants, à l’heure où les missions éducatives de la protection judicaire de la jeunesse sont remises en cause. Toute mesure répressive envisagée sans un volet éducatif et sans perspective d’ascension sociale est vouée à l’échec.
  • L’UNEF s’interroge sur la signification profonde l’apprentissage de la Marseillaise à l’école proposé par Eric Besson, comme si l’incivisme était la principale caractéristique de la jeunesse. Qui a le plus de problème avec l’incivilité ? Les jeunes ou Madame Parisot qui déclare que la liberté s’arrête la ou commence le code du travail, c’est-à-dire la loi ?
  • L’UNEF exprime sa gêne face à la volonté de Luc Châtel d’associer l’éducation nationale au "débat" sur l’identité nationale. Cette question mérite mieux que d’être portée par le ministre de l’immigration, mais l’école n’a pas à être mise au service d’une conception figée de l’identité nationale qui oppose et qui exclut. Surtout, qui a un problème avec les valeurs républicaines fondées sur le respect et la solidarité, à l’heure où il est possible de renvoyer dans leurs pays des enfants scolarisés en France ?
  • L’UNEF dénonce l’instrumentalisation du service civique pour les jeunes que révèle le souhait des sénateurs et de Martin Hirsch de faire marcher sur les Champs-Elysées les bénéficiaires de ce service civique lors du défilé militaire du 14 juillet prochain. Les jeunes sont parmi les plus engagés, notamment dans les associations humanitaires ou de solidarité, et la reconnaissance et la valorisation de l’engagement des jeunes n’implique pas forcément de marcher au pas.

L’UNEF dénonce la volonté de stigmatiser les jeunes à des fins électoralistes

L’UNEF s’interroge : s’agit-il d’un retour à certains fondamentaux considérant la jeunesse comme une nouvelle classe dangereuse qu’il est urgent de mettre au pas ou une simple poussée de fièvre pré-électorale ? Dans les deux cas le gouvernement s’expose à de sérieuses déconvenues s’il prétend répondre ainsi aux inquiétudes et aux aspirations des jeunes.

Les jeunes n’ont ni un problème d’identité, ni un problème de citoyenneté. L’UNEF rappelle que l’éducation est le meilleur outil pour poser les bases du « vivre ensemble » : apprentissage de la citoyenneté, défense de la laïcité, mixité sociale.

Alors que les jeunes ont exprimés avec force ces derniers mois leur inquiétude face a l’avenir et leurs aspirations auxquelles le discours du président de la République à Avignon n’a pas apporté de réponses, l’UNEF rappelle que répondre au malaise de la jeunesse, ce n’est pas instrumentaliser les fantasmes de la société à l’égard des jeunes générations. La meilleure réponse à apporter à ce malaise est une attention sincère aux aspirations de la jeunesse. Aspiration à se former, aspiration à l’autonomie, aspiration à s’insérer durablement sur le marché de l’emploi, aspiration à s’engager pleinement dans la vie d’adulte et dans le travail, mais pas sans les protections garantissant la même liberté pour tous. C’est en raison de l’abandon de ce dessein par la nation que la jeunesse perd la foi en son avenir. Et qu’elle l’exprime de toutes les manières.

L’UNEF appelle le gouvernement à reprendre ses esprits et à répondre aux difficultés de la jeunesse

L’UNEF appeler le gouvernement à ne pas céder aux sirènes électoralistes et en répondant aux véritables difficultés des jeunes. Qu’est devenue la lutte contre l’échec scolaire et universitaire, à l’heure où 40 000 postés ont été supprimés dans l’éducation depuis 2007 et que le plan Licence de Valérie Pécresse s’est mis en place sans amélioration de l’encadrement en premier cycle ? Qu’en est-il des mesures censées favoriser l’emploi des jeunes, à l’heure où 21,2% des 15-25 ans sont au chômage et que 650 000 jeunes diplômés arrivent sur un marché du travail sinistré en période de crise ? Quelles sont les réponses du gouvernement aux 300 000 jeunes au chômage non indemnisés auxquels l’extension du RSA aux mois de 25 ans ne pourra même pas profiter ? Où sont les dispositifs de lutte contre la précarité des jeunes et destinés à renforcer leur autonomie financière, à l’heure où Nicolas Sarkozy et Martin Hirsch semblent avoir enterré la perspective d’une allocation autonomie universelle et individualisée ?

Délinquance des mineurs : les contre-vérités de Brice Hortefeux

[Entretien avec Laurent Mucchielli, LEMONDE.FR, le 5 novembre 2009]


Le ministre de l’intérieur, Brice Hortefeux, a "lancé l’idée d’un couvre-feu ciblé sur des mineurs délinquants" de moins de 13 ans, mardi 3 novembre. Directeur de recherche au CNRS, le sociologue Laurent Mucchielli, qui vient de publier, avec Véronique Le Goaziou, La Violence des jeunes en question [2], commente les principaux arguments avancés par M. Hortefeux.

“La part des mineurs [dans la délinquance] a augmenté de près de 5 % en un an, pour atteindre 18 %.”

J’avoue ne pas comprendre comment le ministre de l’intérieur peut lancer de tels chiffres dans le débat public. Les mineurs représentent 18 % des personnes "mises en cause" dans les statistiques de police et de gendarmerie, mais ce chiffre est pratiquement stable depuis cinq ans, alors qu’il était monté à 22 % en 1998. Et il faut bien se rendre compte que ces résultats sont orientés par les priorités de l’action policière, qui sélectionnent une partie de la réalité.

Il existe d’autres modes d’enquête, en particulier les "enquêtes de délinquance auto-déclarée", dont nous faisons la synthèse dans notre livre, qui montrent une stabilité globale des problèmes de violence des jeunes sur les quinze dernières années.

“Est-il normal qu’un mineur de 12 ou 13 ans qui a déjà commis des délits puisse se promener tout seul à la nuit tombée ?”

Les mineurs ne représentent que 8,6 % des personnes condamnées par la justice en 2007 (dernier chiffre publié) ; et les mineurs de moins de 13 ans..., moins de 0,3 % ! Là encore, il s’agit de chiffres stables. Précisons que ceux-ci incluent, à la différence des statistiques de police et de gendarmerie, la délinquance routière et les contraventions de 5e classe.

Cette délinquance des mineurs est “de plus en plus violente, avec l’apparition d’armes blanches et d’armes létales”, et “48 % des personnes identifiées comme membres d’une bande violente sont des mineur(e)s”. “Ces mineurs délinquants sont de plus en plus jeunes : sur les 2 500 personnes formellement identifiées comme faisant partie d’une bande violente, 11 % ont moins de 13 ans.”

Le ministre s’appuie sur une estimation des bandes, ce qui est une première : on n’a donc pas de point de comparaison pour en déduire une augmentation de la violence des mineurs. Ce discours sur les mineurs délinquants "de plus en plus jeunes et de plus en plus violents" est une ritournelle que les ministres de l’intérieur entonnent depuis le début des années 1990 quasiment sans discontinuer (relisons par exemple les discours de Jean-Louis Debré en 1995), et qui est déjà très présente dans les années 1960, quand on s’inquiétait des bandes de "blousons noirs".

“Les filles sont de plus en plus impliquées dans les violences, leur part a augmenté de 10 % en un an dans les crimes et délits commis par des mineurs.”

Il est exact qu’après une longue baisse la part des filles dans la délinquance des mineurs enregistrée par la police augmente régulièrement depuis 1994. Mais comment l’interpréter ? Ce qui ne cesse de changer depuis 1994, c’est le droit pénal, qui permet d’attraper davantage de petits poissons, dont font généralement partie les filles. Elles sont davantage poursuivies qu’autrefois pour les bagarres entre filles, pour leurs insultes envers les enseignants, les éducateurs et les policiers, et surtout pour des vols à l’étalage... On est loin des "bandes de filles" dont on ne cesse d’annoncer la naissance et qui, bien sûr, seront bientôt à leur tour "de plus en plus jeunes et de plus en plus violentes"...

[Propos recueillis par Claire Ané]


Pour aller plus loin : un article de Laurent Mucchielli paru dans la revue Champ pénal, Note statistique de (re)cadrage sur la délinquance des mineurs.

Notes

[1Référence : http://www.unef.fr/.

[2La violence des jeunes en question [éd. Champ social, octobre 2009, 15 €.]

La « violence des jeunes » est un thème qui occupe l’actualité de façon quasi quotidienne.
Il alimente des discours généralement catastrophistes sur le rajeunissement et la violence des
mineurs délinquants, surtout ceux issus des quartiers populaires. D’origine essentiellement
politique, ces discours sont fortement amplifiés par les journalistes dont certains n’hésitent
pas à verser dans le sensationnalisme et à relayer sans explication le moindre fait divers.
Le paradoxe est que cette abondance de discours publics est inversement proportionnelle à la
quantité de recherches sérieuses et impartiales sur le sujet. On sait finalement peu de chose
sur les infractions à caractère violent commises par les jeunes. De quoi s’agit-il exactement
dans la vie quotidienne ? Ces phénomènes sont-ils pour partie nouveaux dans la société française ? Comment peut-on les mesurer et se faire une idée de leur évolution ? Quelles sont les caractéristiques des auteurs et des victimes de ces infractions ? Comment la police et la justice les poursuivent-elles ?

Écrit par deux spécialistes, ce livre apporte des réponses précises à toutes ces questions à partir de données historiques, statistiques et d’études de dossiers judiciaires. Dans un langage accessible à tous, il démonte la plupart des idées reçues et offre à son lecteur les moyens de se faire une opinion davantage éclairée.


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