il faut savoir désobéir


article de la rubrique démocratie > désobéissance & désobéissance civile
date de publication : mardi 21 décembre 2010
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Les raisons de se révolter ne manquent pas. Mais on ne se révolte pas n’importe comment : en démocratie, s’engager dans un combat contre l’injustice, l’inégalité ou la domination est un geste qui doit s’exprimer sous une forme d’action politique acceptable. Parmi ces formes se trouve la désobéissance civile qui consiste, pour le citoyen, à refuser, de façon non-violente, collective et publique, de remplir une obligation légale ou réglementaire parce qu’il la juge indigne ou illégitime, et parce qu’il ne s’y reconnaît pas.

Cette forme d’action est souvent considérée avec méfiance : pour certains, elle ne serait que la réaction sans lendemain d’une conscience froissée puisqu’elle n’est pas articulée à un projet de changement politique ; pour d’autres, à l’inverse, elle mettrait la démocratie en danger en rendant légitime un type d’action dont l’objet pourrait être d’en finir avec l’État de droit.
Un livre, Pourquoi désobéir en démocratie ? écrit par une philosophe, Sandra Laugier, et un sociologue, Albert Ogien, analyse le sens politique de la désobéissance, en l’articulant à une analyse approfondie des actes de désobéissance civile qui prolifèrent dans la France d’aujourd’hui - à l’école, à l’hôpital, à l’université, dans des entreprises, etc. Il montre comment ces actes s’ancrent avant tout dans un refus de la logique du résultat et de la performance qui s’impose désormais comme un mode de gouvernement.

Tout d’abord, un appel de Stéphane Hessel, grand résistant, ambassadeur de France, auteur, notamment, de "Indignez-vous !"


Stéphane Hessel : « il y a une différence radicale entre ce qui est légal et ce qui est légitime » [1]


[Je tiens à vous] féliciter pour ce que vous faites. La désobéissance civile, c’est un terme très important. Il faut que nous arrivions, tous ensemble, à faire passer cette idée qu’il y a une différence radicale entre ce qui est légal et ce qui est légitime. Et quand quelque chose apparaît comme légal et nous apparaît comme illégitime, il faut avoir où qu’on soit, le même réflexe que nous avions eu du temps de Vichy, de dire : "la légalité ne nous concerne pas. Nous résistons, et donc, c’est la légitimité qui compte pour nous."

Alors quand il y a des valeur légitimes et qui ne sont pas appliquées légalement, il faut savoir désobéir. Voilà le fond de mon message, que je suis très heureux de partager avec vous, et je suis à votre disposition pour répondre à vos questions.

Nous avons beaucoup de raisons de nous indigner.

Vous avez vu, je suppose, que je me suis laissé aller à diffuser une petite brochure que nous avons appelée : “Indignez-vous !”

Parce que je pense que nous vivons dans un monde et dans un pays, dans un monde inacceptable pour les injustices qu’il comporte. Entre les très riches et les très pauvres, entre ceux qui exploitent et détruisent la planète et ceux qui essayent, les écologistes, les environnementalistes, de la préserver.

Donc un monde insupportable, à faire changer, à faire évoluer autrement. Et aussi, il faut bien le dire, un pays, notre pays, notre chère France, est dirigée de façon qui pose problème à beaucoup d’entre nous. Nous avons un gouvernement qui est manipulé par les puissances d’argent et qui ne fait pas le travail qu’on devrait lui demander de faire. Pour plus de justice, plus de sens des situations à faire évoluer dans la bonne direction.

Nous avons là beaucoup de raisons de nous indigner. Quelques-unes se trouvent dans la petite brochure, mais il y en a sûrement d’autres, et si vous en voyez dont vous voulez qu’on débatte, je suis à votre disposition.

Stéphane Hessel


Sandra Laugier et Albert Ogien, Pourquoi désobéir en démocratie ?, éd. La Découverte, 2010, 216 pp. [2]

La légalité en cause

par Marco Motta, Le courrier, le 18 Décembre 2010</div

La désobéissance civile ? Une composante essentielle de la démocratie, estiment les auteurs d’une somme philosophique sur le sujet. Entretien, dans la foulée du vote sur le renvoi des criminels étrangers.
Il y a d’abord un constat : des actes de désobéissance menés collectivement et revendiqués publiquement comme tels se sont multipliés ces dernières années en France. Dans l’éducation par exemple, des enseignants ont manifesté leur refus d’appliquer des réformes qui auraient abouti selon eux au démantèlement du service public. Des directeurs d’établissements scolaires ont refusé d’appliquer la directive « Base élèves » qui visait à ficher les enfants dans une banque de données nationale. Dès lors, comment penser ces actes d’insoumission auxquels se livrent aujourd’hui de plus en plus de groupes d’individus ?

Dans Pourquoi désobéir en démocratie ? (Ed. La Découverte, 2010), Sandra Laugier, professeure de philosophie à la Sorbonne, et Albert Ogien, sociologue, directeur de recherches au CNRS et enseignant à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, se sont posé quatre questions qui guident leur analyse : le refus délibéré de respecter une loi ou un texte réglementaire est-il justifiable en démocratie ? En quoi la désobéissance civile est-elle une forme d’action politique ? Cette forme d’action se réduit-elle à l’expression toute individuelle d’une personne dont le sentiment démocratique est froissé ? Pour quelles raisons concrètes et dans quelles circonstances en vient-on, de nos jours, à désobéir ?

Le livre ouvre sur une série de considérations d’ordre philosophique. Les auteurs ont puisé chez certains penseurs américains du XIXe et du XXe siècle (Henry David Thoreau, Ralph Waldo Emerson et Stanley Cavell) de quoi nourrir leurs réflexions sur la désobéissance civile en ce début de XXIe siècle en Europe. L’enjeu est de taille : comment une pensée américaine de la dissidence et vieille de cent cinquante ans peut-elle aujourd’hui nous éclairer sur ce qui se passe chez nous ?

« Refuser de se plier à la légalité »

La suite de l’ouvrage livre une analyse détaillée de cas. Le compte-rendu des enquêtes de terrain menées dans les écoles, les hôpitaux et les universités montre ce que veut dire gouverner au résultat et les expériences de dépossession qui s’en suivent : celle du métier, de la langue, de la voix. La désobéissance s’entend ici au-delà du refus d’appliquer certaines dispositions. Elle se fait revendication. Les citoyens visent à se faire entendre et à reprendre possession de leur voix. Désobéir, nous disent les auteurs, c’est « refuser de se plier à la légalité pour contribuer à faire vivre une question d’intérêt général dans le débat public, une fois qu’ont été épuisées toutes les voies de recours instituées contre une disposition réglementaire tenue pour dangereuse pour la liberté, la démocratie ou la justice ». C’est se mettre délibérément, collectivement et publiquement en infraction tout en demandant à être sanctionné afin de faire voir ce que la loi enfreinte a d’injuste, d’illégitime ou d’immoral.

L’argument des auteurs repose sur la conception d’une pratique ordinaire du politique. L’intérêt de cette approche tient dans le fait de voir la désobéissance non pas comme un rejet ou un retrait du politique mais, au contraire, comme le rappel d’une exigence politique. Elle met en évidence la nécessité, pour une démocratie, de rester ouverte à la conversation et à la discussion : le rapport des individus à la communauté est toujours à réaccorder, l’assentiment n’étant jamais acquis une fois pour toutes. Il s’agit, à travers le maintien de la possibilité de désobéir, de garantir sur la vie collective une vigilance et un contrôle démocratiques par les citoyens eux-mêmes afin d’éviter de l’exposer à des abus de pouvoir.

Sandra Laugier et Albert Ogien nous rappellent que la désobéissance civile, loin d’être un obstacle à la démocratie, en est une composante nécessaire, car si la légalité d’un acte n’en fonde pas la légitimité, alors la désobéissance civile, bien qu’illégale, peut non seulement apparaître comme légitime mais peut également se concevoir comme un droit, et pourquoi pas comme un devoir.

Interview d’Albert Ogien.

  • Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire cet ouvrage avec Sandra Laugier ?

Albert Ogien : Sandra Laugier travaille depuis longtemps sur la philosophie américaine et notamment sur Thoreau et Emerson et leurs conceptions de la désobéissance civile et de la démocratie radicale. Quant à moi, je travaille depuis une quinzaine d’années sur les procédures de quantification du politique, ce que j’appelle l’esprit gestionnaire. Nous nous sommes rejoints sur le thème de la dépossession et de l’exercice autoritaire de la démocratie.

  • Dans votre ouvrage, vous abordez la question du « pourquoi désobéir » au travers de la question « pourquoi obéir ». Selon vous, qu’est-ce qui légitime le recours à la désobéissance civile ?

Nous sommes partis d’une observation : la prolifération de mouvements de contestation qui se revendiquent de la « désobéissance civile ». Ce qui nous a conduit à nous demander ce qui peut bien conduire des citoyens vivant en démocratie à déclarer qu’ils ne respecteront ou ne suivront pas une loi ou un règlement au prétexte qu’ils bafouent un principe de justice ou portent atteinte aux droits et aux libertés individuelles. Ce qui pose une question : en quoi des dispositions régulièrement votées par un parlement peuvent-elles porter une atteinte si grave à la démocratie que des citoyens en viennent à refuser de les appliquer ? --- --- A l’analyse, deux grands motifs de désobéissance se découvrent : d’une part, la défense des illégaux et des clandestins – c’est la question du droit des étrangers – ; d’autre part, le refus d’alimenter les systèmes d’information d’une administration – c’est la question de l’extension du droit de contrôle des citoyens sur le gouvernement et la définition de l’action publique.

  • Vous posez, dans votre ouvrage, ce problème de la désobéissance en termes de dépossession. En quoi cela consiste-t-il ?

– Prenons le cas des services publics que l’Etat est censé garantir à ses citoyens dans une démocratie – santé, éducation, formation, justice, police, etc. Tous ces secteurs sont aujourd’hui soumis à une vague de rationalisation dont l’objectif est de réduire la dépense publique. Pour y parvenir, on applique des modèles de management et de contrôle financier repris au monde de l’entreprise pour « optimiser » la productivité des administrations d’Etat. Or cette réduction des coûts se paie, dans le cas des politiques publiques, par une réduction des droits sociaux et politiques des citoyens – moins de soins, moins d’écoles, moins de justice, moins de police, moins d’universités.
C’est pour dénoncer cette rationalisation et combattre l’affaiblissement de la démocratie qu’elle entraîne que certains agents recourent à la désobéissance. Pourquoi parler de dépossession alors ? Parce que le type de rationalisation à laquelle sont soumis les médecins, les enseignants, les juges ou les policiers est une redéfinition de leur métier et de leur mission. En fixant des objectifs chiffrés et en mesurant les résultats qu’ils produisent, les nouveaux managers des services publics décident de ce que ces « collaborateurs » doivent faire pour
être « performants ».

Voilà comment l’Etat démocratique est entré dans une politique du chiffre dans laquelle les comptables détiennent le pouvoir de définir les pratiques de la démocratie en décidant, par le biais du contrôle financier, l’étendue des droits et de libertés dont les citoyens peuvent jouir. Les actes de désobéissance civile des professionnels de service public disent : « Nous n’acceptons pas que nos manières d’exercer notre tâche soient redéfinies par vos évaluations de gestion ». La première dépossession contre laquelle ils s’insurgent est celle de leur métier.

  • Quelle est la deuxième ?

C’est celle de la langue, qui a à voir avec le fait que les nouvelles manières de gouverner s’accompagnent d’une nouvelle terminologie. Au sens ordinaire des mots efficacité, équité, responsabilité, liberté, autonomie, qualité, transparence, etc., les gouvernants substituent un sens gestionnaire. Du coup, ces mots disent autre chose : transparence veut dire contrôle, équité veut dire réduction des coûts, autonomie veut dire concurrence, responsabilité veut dire sanction. Un vocabulaire de la performance et du résultat a été imposé dans lequel les agents ne se reconnaissent pas.

La troisième dépossession est celle de la voix. C’est ce sentiment que les gouvernants ne portent plus aucun intérêt à ce que les citoyens peuvent exprimer. D’où ce malaise devant le mépris ostensiblement affiché par les gouvernants face aux critiques et aux contestations de ces réformes gestionnaires qui appauvrissent la démocratie. La désobéissance exprime ce doute : « Le système démocratique ne nous représente plus. Les gouvernants ne tiennent plus aucun compte de ce qui nous importe. La seule manière de faire entendre sa voix est le refus de ce qui nous nie. » Les dirigeants justifient souvent leur attitude par un argument : la démocratie étant la règle de la majorité, les opposants doivent attendre les prochaines élections pour manifester leur désaccord. Cet évanouissement du citoyen entre deux élections est de plus en plus contesté. La désobéissance consiste à faire entendre sa voix dans le silence imposé par ceux qui refusent l’idée que la démocratie est une conversation toujours ouverte.

  • Comment comprendre, après les votations fédérales du 28 novembre sur l’expulsion des criminels étrangers, le rôle que peut jouer la désobéissance civile ? N’assiste-t-on pas à une criminalisation grandissante des actes de désobéissance pour une partie de la population, les étrangers, qui d’ailleurs constituent un tiers de la population suisse ?

Dans l’ordre actuel des choses, la désobéissance civile concerne les citoyens d’une démocratie. Les étrangers ne sont pas conviés à la conversation, et lorsqu’ils le sont, c’est rarement au même titre. Ce sont donc des nationaux qui peuvent se mettre en désobéissance pour faire changer le droit qui exclut les étrangers ; ou, à tout le moins, leur garantir la dignité. Bref, seuls des Suisses peuvent se mettre en infraction en hébergeant des clandestins, en les soutenant ou en leur venant en aide. Et, par ce genre d’acte, faire publiquement valoir qu’une loi ou une pratique administrative est illégitime, au sens où elle contrevient à un principe fondamental de droit, de justice ou de respect de la personne humaine. Désobéir après la votation sur l’expulsion des étrangers ayant commis un crime, c’est refuser d’admettre que le vote ait mis un terme à cette question et continuer à la faire vivre dans le débat public.
La désobéissance civile se distingue d’autres formes de contestation : l’incivisme, la rébellion, l’insurrection, etc. Si on désobéit, c’est pour faire valoir un principe sur lequel la démocratie est fondée. C’est en ce sens qu’on peut concevoir la désobéissance comme une composante essentielle de la démocratie.

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Eternelle désobéissance civile

Le terme de « désobéissance civile » est inventé par Henry David Thoreau (1817-1862) dans son essai Résistance au gouvernement civil publié en 1849. Le philosophe étasunien vient de refuser de payer une taxe destinée à financer la guerre contre le Mexique. Dans le texte, il soutient l’idée d’une résistance passive individuelle en tant que moyen de protestation. Son écrit aura une grande influence sur deux figures centrales de la non-violence au XXe siècle, le Mahatma Gandhi et Martin Luther King. Le premier développe d’ailleurs son propre concept, le Satyagraha (voie de la vérité), à la base de ses actions contre l’apartheid en Afrique du Sud et contre le colon britannique en Inde. Aux Etats-Unis, Martin Luther King mêle de la désobéissance civile à nombre de ses actions non-violentes en faveur des droits civiques des noirs.

Les lois « injustes »

La notion de désobéissance civile est présente dès l’Antiquité, par exemple dans le mythe d’Antigone : la fille d’Odipe s’oppose à la décision de son oncle Créon, roi de Thèbes, de ne pas accorder de funérailles à son frère Polynice, considéré comme un traître. Et dans la comédie Lysistrata d’Aristophane, les femmes font une grève du sexe jusqu’à ce que leurs maris mettent un terme à la guerre. La crainte de Dieu peut aussi influencer des actes de désobéissance : dans la Bible (Tanakh), les sages-femmes juives s’opposent à l’ordre du roi d’Egypte de tuer les nouveau-nés mâles. Et au XIIIe siècle, Thomas d’Aquin esquisse la possibilité d’une désobéissance aux lois injustes, pour autant qu’elles soient contraires au « droit divin » et que les conséquences de leur désobéissance ne soient pas pires que leur accomplissement.

Trois siècles plus tard, Etienne de La Boétie écrit un texte qui fera date : Le Discours de la servitude volontaire (1549). Agé de 18 ans, l’écrivain et poète français y formule un réquisitoire contre l’absolutisme.

Au XXe siècle, qui a été le théâtre d’innombrables actes de désobéissance civile – contre les totalitarismes, contre les guerres, en faveur des droits civiques, etc. –, les philosophes John Rawls et Jurgen Habermas ont chacun donné leur définition de cette notion. Pour le premier, dans Théorie de la justice (1987), « la désobéissance civile peut être définie comme un acte public, non violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement. En agissant ainsi, on s’adresse au sens de la justice de la majorité de la communauté et on déclare que, selon une opinion mûrement réfléchie, les principes de coopération sociale entre des êtres libres et égaux ne sont pas actuellement respectés. »

Pour Habermas, « la désobéissance civile inclut des actes illégaux, généralement dus à leurs auteurs collectifs, définis à la fois par leur caractère public et symbolique et par le fait d’avoir des principes, actes qui comportent en premier lieu des moyens de protestation non violents et qui appellent à la capacité de raisonner et au sens de la justice du peuple » [3] .

Au XXe siècle également, rappelons que la question de la désobéissance était au centre du procès contre les anciens nazis à Nuremberg, après la Seconde Guerre mondiale. Les juges ont reconnu le droit des individus à désobéir aux normes iniques et condamné celles et ceux qui avaient obéi. Le droit de désobéir est ainsi devenu un devoir : ne pas l’accomplir méritait dès lors punition.

Marco Motta



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