flash-ball : arme “à létalité atténuée” qui mutile à vie


article de la rubrique justice - police > violences policières
date de publication : vendredi 31 juillet 2009
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« Le Flash-Ball est une arme – expérimentée par les forces de police depuis 1995 – dite de pacification. Depuis quelques années, le Flash-Ball a déjà fait plusieurs victimes, jeunes pour la plupart. A chaque fois, cibles de tirs tendus, à hauteur du visage. Aux Mureaux, en juillet 2005, un adolescent de 14 ans perd un oeil. Il en a été de même en octobre 2006 à Clichy-sous-Bois, pour un jeune de 16 ans. Et de même encore en novembre 2007, à Nantes, lors d’une manifestation étudiante, pour un jeune de 17 ans - l’oeil crevé au Flash-Ball, là aussi. Cette année, des drames de même nature ont frappé un étudiant de 25 ans à Toulouse, en mars, et un jeune à Neuilly-sur-Marne, en mai. Le Flash-Ball ne tue pas : il mutile - à vie. Bilan : six vies brisées, et qui n’auraient jamais dû l’être. » [1]

Mercredi 8 juillet 2009, à Montreuil, Joachim Gatti a perdu un œil, sous le coup d’un tir de flash-ball provenant d’un policier qui n’était pas en état de légitime défense.

[Mise en ligne le 13 juillet, complétée le 31 juillet 2009]



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« J’ai un œil en moins » (Toulouse, le 24 mars 2009)

L’auteur du tir de Flash-Ball n’était pas en légitime défense

par Isabelle Mandraud, Le Monde daté du 31 juillet 2009


L’enquête de l’Inspection générale de la police (IGS) sur les incidents graves survenus le 8 juillet à Montreuil (Seine-Saint-Denis) au cours desquels Joachim Gatti, 34 ans, a perdu un oeil après un tir de Flash-Ball, est presque achevée. [...] Selon nos informations, il apparaît que l’auteur du tir, un policier de la brigade anticriminalité (BAC), ne se trouvait pas en situation de légitime défense. [...]

L’IGS a entendu M. Gatti et les fonctionnaires de la BAC à plusieurs reprises. Au fur et à mesure des auditions, des précisions ont ainsi été apportées. Le fonctionnaire n’était pas directement menacé. Dans ces conditions, les conséquences pour le policier de la BAC peuvent être lourdes, du fait de la gravité des blessures infligées à M. Gatti. A tout le moins, ce tir de Flash-Ball, hors des conditions d’usage, sera considéré comme une riposte disproportionnée. Embarrassée par cette affaire, la hiérarchie policière attend les dernières conclusions. « Le fonctionnaire en question n’est pas une brutasse », indique, sous le couvert de l’anonymat, un responsable policier.[...]

La présence de membres de la BAC, qui ne sont pas des spécialistes du maintien de l’ordre et qui, à la différence des CRS et des gendarmes mobiles, sont dotés de Flash-Ball, est néanmoins sujette à questions. « Les CRS n’étaient pas disponibles ce jour-là, on a pris les policiers qu’on avait sous la main », plaide un responsable hiérarchique sous le couvert de l’anonymat. Dans les faits, les policiers de la BAC, en civil avec un brassard orange de la police sur le bras, travaillent surtout dans le cadre des violences urbaines, où selon les statistiques de la direction départementales de la sécurité publique, les Flash-Ball sont souvent utilisés. Trois fois par jour en moyenne rien qu’en Seine-Saint-Denis.[...]

C’est au cours de cette journée que le journaliste stagiaire du Monde a été interpellé et placé plus de huit heures en garde-à-vue bien qu’il ait fait état à plusieurs reprises de sa qualité.

Isabelle Mandraud


Soutien à Joachim Gatti

Joachim Gatti a perdu un œil, sous le coup d’un tir policier de flash-ball survenu à Montreuil. Il est actuellement hospitalisé, les médecins tentent des interventions en vue de reconstituer une partie de son visage entièrement défigurée par le tir, qui a éclaté les os de sa pommette.

La préfecture de Seine-Saint-Denis avance une présentation des faits. La prudence interprétative, que toute préfecture redécouvre à l’occasion de tout épisode de cette nature, serait simplement ridicule si elle n’était odieuse : « Nous avons bien eu connaissance qu’un jeune homme a perdu son œil mais pour le moment il n’y a pas de lien établi de manière certaine entre la perte de l’œil et le tir de flashball ».

Que s’est-il passé ? Le père du jeune homme, Stéphane Gatti, le raconte. Le 8 juillet, la police a évacué une clinique occupée en centre-ville de Montreuil. Elle avait pris la forme d’un centre social tel qu’il s’en créé en Italie : logements, projections de film, accueil et conseil aux sans-papiers, repas. Vies militantes, collectives, communautaires. L’évacuation policière n’a pas traîné.

Pour protester contre cette évacuation, résidents et amis ont décidé une gigantesque bouffe dans une rue piétonne de la ville. A 20 heures, Stéphane Gatti quitte son fils. Avec d’autres, il organisait à quelques pas de là une exposition sur Mai 68, dont c’était le dernier jour. D’un coup, des jeunes ont surgi dans la salle, effrayés, puis repartent. Stéphane, lui, est appelé ; son fils est à l’Hôtel-Dieu, à Paris. « Son visage est couvert de sang qui s’écoule lentement, comme s’il était devenu poreux ». Il y a peu de chances, lui apprend-on, qu’il retrouve l’usage de son œil éclaté. Eclaté, en effet, car il y a « trois fractures au visage, le globe oculaire fendu en deux, la paupière arrachée ».

Qu’est-ce qui a provoqué le tir policier ? Joachim, à l’Hôtel-Dieu, lui raconte qu’il remontaient la rue vers la clinique, d’où semble-t-il des tirs de feu d’artifice étaient tirés. Des policiers marchaient devant eux. Soudain, ils ont tiré au flash-ball en direction du petit groupe. « A ce moment-là je marchais et j’ai regardé en direction des policiers. J’ai senti un choc violent au niveau de mon œil droit. Sous la force de l’impact je suis tombé au sol ».

La préfecture, elle, sait à qui parler. À l’AFP. L’agence de presse, qui relève et relaie : « Un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui occupait, avec d’autres personnes, un squat évacué mercredi à Montreuil (Seine-Saint-Denis), a perdu un œil après un affrontement avec la police, a-t-on appris de sources concordantes vendredi. Le jeune homme, Joachim Gatti, faisait partie d’un groupe d’une quinzaine de squatters qui avaient été expulsés mercredi matin des locaux d’une ancienne clinique. Ils avaient tenté de réinvestir les lieux un peu plus tard dans la soirée mais s’étaient heurtés aux forces de l’ordre. Les squatters avaient alors tiré des projectiles sur les policiers, qui avaient riposté en faisant usage de flashball, selon la préfecture, qui avait ordonné l’évacuation ». Que Joachim Gatti n’avait pas une vingtaine d’années, mais 35 ans ; qu’il ne s’est pas affronté aux policiers ni n’avait tiré de projectiles, mais que ces derniers ont tiré sans raison ni sommation à hauteur des visages des jeunes gens ; qu’il ne tentait pas de réinvestir un lieu mais de se rendre à la clinique ; qu’enfin un œil ne se sectionne pas comme une fleur se fâne à l’automne, tout cela l’AFP ne le précise pas. Car l’AFP, sans souci de croiser les sources, reproduit le communiqué de la préfecture.

Vacarme tient à témoigner de toute son affection à Stéphane Gatti et à son fils, Joachim. Joachim est membre du collectif Précipité, dont le travail en 2003 avec les résidents du foyer Emmaüs de la rue des Pyrenées s’est traduit, dans le numéro 25 de Vacarme, par la première Sonore, avec Rodolphe Burger, ainsi qu’au Lieu Dans la frontière. Ils avaient enregistré des témoignages individuesl sur l’expérience de se déplacer ou de migrer. Une fois par semaine, ils se portaient à la rencontre des histoires et des réalités portées par les migrants, autour d’une table de discussion. Avec quelques hébergés, ils parcouraient Paris et sa région, pour découvrir la géographie propre des hébergés, faite d’attente, d’invisibilité et d’errance forcées. Plus récemment (Vacarme numéro 45), Joachim avait interviewé, avec Emmanuelle Cosse, Abou N’Dianor, qui s’était porté à l’avant de la protestation parmi les étrangers retenus au centre de rétention du Mesnil-Amelot.

La nouvelle de l’accident qui frappe Joachim est à elle seule révoltante. Elle montre l’usage manifestement incontrôlé d’armements supposés « non-létaux », dont il est manifeste que ceux qui s’en servent ou appellent à s’en servir oublient qu’ils restent non mortels seulement dans des conditions précises d’emploi. Tristement, la course de vitesse que la Préfecture de Seine-Saint-Denis a engagé auprès des agences de presse pour diffuser des informations manifestement erronées, nous rappelle cet autre communiqué, que nous avions à l’époque amplement documenté, relatif à la mort de Mohammed Berrichi, en mai 2002. Comme si chaque fois que des incidents mettent en jeu la police, l’essentiel, pour le préfet, pour l’Etat, consiste à vaincre sur le front sordide de l’opinion publique. Un accident est toujours possible. La mécanique communicationnelle de l’Etat, elle, est systématique.

Pour l’heure, à Vacarme, nous renouvelons notre affection à l’égard de Joachim et de ses proches, et formons des vœux de rétablissement le plus rapide possible. Nous souhaitons (mais peut-être est-il déjà trop tard…) que les personnels hospitaliers le protègent des tentatives d’intimidation et de pression que les policiers ne manquent pas, en pareille circonstance, d’exercer sur la victime. Nous appelons le plus grand nombre à se joindre aux initiatives qui se forment autour de cette triste affaire : rendez-vous dimanche 12 juillet pour la réunion de la Clinique en exil et à une manifestation lundi 13 juillet.

VACARME [2]


Nicolas Sarkozy : « Le flash-ball est fait pour impressionner »

Trois semaines après qu’il ait été nommé ministre de l’Intérieur, Le Monde avait publié le 31 mai 2002, un entretien avec Nicolas Sarkozy. Ce dernier avait relu et amendé le texte dont voici deux extraits.

« Nous voulons passer d’une stratégie défensive - qui peut se résumer ainsi : délit ou crime, victime, plainte, intervention de la police - à une conception offensive, qui se traduit par l’action en amont de la police et de la gendarmerie, pour porter le fer dans les zones de non-droit. Il faut aller chercher et combattre les délinquants et les mafias sans attendre que des victimes donnent l’opportunité de le faire. C’est tout l’intérêt des groupements d’intervention régionaux (GIR) : 28 unités rassemblant 1 600 fonctionnaires permanents, qui devront reconquérir chaque centimètre qui a été abandonné à la mafia, à l’économie souterraine. »

« Le flash-ball est une arme de défense, moins dangereuse que les armes à feu. Elle permet de proportionner la riposte. J’ai le devoir d’assurer la protection des fonctionnaires ; j’ajoute qu’il n’y a jamais eu d’accident mortel en service avec ce matériel. Le flash-ball est fait pour impressionner. Quand les policiers en sont équipés, les voyous ne viennent pas les chercher. Dire que la police doit rester républicaine, ce n’est pas la condamner à l’inefficacité. »

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Référence : F120SP (http://www.flash-ball.com)

Notes

[1Extrait de « Fash-scandale », éditorial du Monde du 14 juillet 2009.

[2Creative commmons.


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