fin de perpétuité pour les prisonniers d’Action directe


article de la rubrique prisons > les longues peines
date de publication : lundi 28 février 2005
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Depuis samedi 26 février 2005, les quatre militants d’Action Directe emprisonnés sont potentiellement libérables.

La prison à vie n’a pas de sens.


Condamnés à la prison à vie, ils sont en prison depuis février 1987. Samedi, prend fin la période de sûreté de dix-huit ans qui assortit la peine perpétuelle des prisonniers d’Action directe. Ils étaient quatre : Joëlle Aubron, Nathalie Ménigon, Jean-Marc Rouillan et Georges Cipriani, en 1985 et 1986, qui, au nom de la lutte anti-impérialiste, assassinèrent le général Audran et le PDG de Renault, Georges Besse. Samedi, devant les prisons où ils vivent (Lannemezan, Bapaume, Ensisheim), des proches, des militants et le collectif Ne laissons pas faire, manifesteront pour leur libération. Dans les jours qui suivront, tous (à l’exception de Joëlle Aubron, libérée en juin pour soigner un cancer du cerveau) déposeront une demande de libération conditionnelle, aujourd’hui possible.

Chacun a un projet de vie, mais aucun n’est indemne après toutes ces années à l’ombre. A 48 ans, Nathalie Ménigon est malade, suite à plusieurs accidents vasculaires cérébraux. A sa sortie, elle serait hébergée en Lozère, avec un travail à temps partiel de paysagiste. Alain Pojolat du collectif Ne laissons pas faire, la voit régulièrement. « Elle a récupéré beaucoup de sa mémoire perdue, elle lit à nouveau beaucoup. Elle aime Harry Potter, le Seigneur des anneaux et la science-fiction. Physiquement, ce n’est pas terrible... Mais pour la première fois, depuis si longtemps, elle parle de dehors. » Déjà, à deux reprises, la suspension de peine pour raison médicale lui a été refusée.

Voyage dans la folie. Georges Cipriani, 54 ans, lui, va mieux. Revenu de la folie dans laquelle il avait sombré. « Je l’ai vu il y a quinze jours, nous allons demander sa libération conditionnelle le 13 mars, explique son avocat Jean-Louis Chalanset. Il veut aller vivre en Allemagne, auprès de sa fille. » Jean-Marc Rouillan, 52 ans, qui est devenu écrivain en détention, continue d’écrire, mais son cas médical pose de nombreuses questions sur la médecine en prison. En décembre 2003, les médecins de la centrale de Moulins lui apprennent qu’il souffre d’un cancer du poumon. Quelques mois plus tard, transféré à Lyon pour des examens complémentaires, on lui annonce qu’il n’a finalement rien, mais ce diagnostic est contesté à Moulins. Il est alors transféré à l’hôpital pénitentiaire de Fresnes. Là, pas de cancer non plus. Enfin, envoyé à la centrale de Lannemezan, il vient d’apprendre le « retour » de son cancer. « C’est un médecin, à la voix désolée qui le lui a annoncé par vidéoconférence, raconte Hellyette Bess, une ancienne et historique d’Action directe qui le visite chaque semaine. Il aurait, à nouveau, un cancer du poumon avec atteinte de chaîne ganglionnaire. Et, en plus son dossier médical s’est perdu pour la seconde fois ! » En sortant, Rouillan pourrait devenir lecteur chez Agone, sa maison d’édition.

Fusillade. Le cinquième, Régis Schleicher, est en prison depuis vingt et un ans, sa période de sûreté était de quinze ans. Il n’est pour rien dans les meurtres de René Audran et Georges Besse : il a été au coeur d’une fusillade à Paris, où un policier a été tué. Cette semaine, sa libération conditionnelle lui a été refusée pour la seconde fois. Même si les juges ont reconnu que son projet de sortie était, comme sa volonté de réinsertion, sérieux.

Avec un appartement à Avignon loué par sa mère et un travail de correcteur dans deux maisons d’édition. Schleicher doit, en effet, être prochainement jugé pour avoir tenté de s’évader de l’ultrasécuritaire prison de Moulins et les juges ont estimé qu’une possible réincarcération ruinerait ses efforts.

Parmi le personnel politique, bien peu osent réclamer la libération de ceux d’Action directe, même au nom du temps passé. Seul courageux, le PCF, résolument engagé dans la lutte contre la condition carcérale, les Verts, la LCR et Lutte ouvrière. En fait, et malgré tout, ils espèrent. Derrière les discours, tel celui de Ménigon (« Il est essentiel de lutter encore plus pour nos vies et pour l’émancipation des opprimés et des exploités. A bas le capitalisme mondial, à bas les prisons impérialistes ! »), derrière le refus de reconnaître les dérives sanglantes, il y a sans doute aussi une lassitude infinie de ces jours, ces mois, ces années d’incarcération.

Dominique Simonnot [Libération, samedi 26 février 2005]

La prison à vie « n’a pas de sens »

par Martine Herzog-Evans [1]

propos recueillis par Elsa Evrard [Libération, samedi 26 février 2005]

« La peine de perpétuité n’a pas de sens. Il n’existe qu’une petite frange de cas intraitables, mais qui se comptent sur les doigts d’une main dans la population carcérale. Pour tous les autres, cette peine ne sert à rien. Les détenus évoluent pendant leur détention et certains ont, après leur sortie, des parcours intéressants. En outre, la société prend des risques lorsqu’elle libère un individu trop tard. Certains de ses projets, travail ou hébergement, ne fonctionneront plus et les refus de sortir successifs l’ont découragé. Il n’est alors plus dans les meilleures conditions pour se réinsérer et risque de récidiver plus facilement. Il existe un moment clé pour la remise en liberté de chaque détenu qu’il faut percevoir mais avec la période de sûreté, on peut passer à côté.

D’une manière générale, les peines ne devraient pas dépasser quinze à vingt ans. Ainsi les pays scandinaves et le Portugal ne connaissent pas l’emprisonnement à vie. Le Portugal considère même que c’est un traitement cruel et inhumain. Pour autant, diminuer le maximum des peines dépend de ce que l’on fait de cette peine. Si une personne condamnée à quinze ans de prison n’en fait que sept, cela n’est pas compris par l’opinion. C’est tout le système de la peine qu’il faudrait repenser à ce moment-là. »

Notes

[1Martine Herzog-Evans est maître de conférences à Nantes.
Le dernier ouvrage qu’elle ait publié : Droit de l’application des peines, Dalloz, 66 euros.


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