des travailleuses sans droits


article de la rubrique laïcité
date de publication : mardi 21 octobre 2014
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Un article intitulé “A Toulon, « l’enfer » des travailleuses de l’Eau Vive”, publié le 4 octobre dernier dans le quotidien Var-Matin attirait l’attention sur l’existence à Toulon de travailleuses recrutées à partir de l’âge de 16 ans dans des pays d’Asie, d’Afrique ou d’Océanie, et envoyées en France à 18 ans pour y travailler dans des conditions d’une époque révolue — absence de couverture sociale, salaire de misère (15 euros par mois), confiscation des papiers d’identité ...

Une association, l’AVREF — Aide aux victimes des dérives de mouvements religieux en Europe et à leurs familles — a recueilli récemment des témoignages de jeunes femmes originaires notamment du Burkina-Faso qui ont été embrigadées dans ce système, et elle les a publiés dans un rapport téléchargeable, qui ne laisse aucun doute sur la réalité de ces dérives.

« L’Eau Vive de Toulon est un maillon de la chaîne des Restaurants ″L’Eau Vive″ gérés par les Travailleuses Missionnaires de l’Immaculée de l’Association publique des fidèles, affiliée à l’Ordre du Carmel, dénommée Famille Missionnaire Donum Dei [1]. »
Nous reprenons ci-dessous quelques éléments d’information sur une situation qui s’apparente à de l’esclavage moderne, mais qui ne semble pas beaucoup émouvoir les autorités ecclésiastiques locales pour lesquelles il n’y aurait « pas péril en la demeure [2] ». Nous terminons avec un article publié dans le journal La Croix qui permet de penser que Toulon n’’est pas le seul lieu où cette organisation s’est développée.


« J’ai failli y laisser ma santé... »

Var-Matin, le 4 octobre 2014


Originaire du Cameroun, Georgette [3] est passée par l’enseigne de l’avenue de la République en 2007. « Là-bas, j’ai vécu l’enfer », nous confie au téléphone celle qui se définit comme « très croyante », encore aujourd’hui. « Pendant un an, j’ai travaillé 15 heures par jour, sans le moindre repos. » Pour tout salaire, elle dispose de 15 euros par mois. Pour toute sortie, on l’autorise à aller jusqu’au marché du cours Lafayette... afin de ravitailler la cuisine. Comme d’autres récits compilés dans le rapport de l’Avref, Georgette explique aussi qu’on lui a confisqué passeport et titre de séjour à son arrivée en France. Que toute communication avec quiconque en dehors de « la famille Eau Vive » lui était interdite. Son courrier est « lu devant les autres travailleuses missionnaires » avant d’être envoyé à sa famille. « Censuré ». Les coups de fils vers et depuis l’extérieur sont « filtrés ». Ainsi, elle n’apprendra que « des mois plus tard » le décès de sa petite soeur au pays.

« Parler pour celles qui restent... »

Arrivée du Burkina Faso, Ginette, elle, « voulait découvrir le monde » quand elle répond à l’appel de l’Eau Vive en 1994. « Le discours était attirant. On nous promettait la poursuite de nos études. Mais ma formation s’est résumée à cuisiner et à servir pendant 8 ans. J’ai failli y laisser ma santé. » En 2004, à Toulon, elle tombe gravement malade. « Comme je n’avais pas de sécu, les responsables ont refusé de m’emmener chez le médecin. Elles me donnaient de la pommade...  » Georgette et Ginette ont finalement réussi à fuir l’emprise de l’Eau Vive. À se libérer de « la honte ». La première a dérobé ses propres papiers dans la chambre de sa responsable avant de rejoindre sa cousine, contactée en cachette, qui l’attendait à la gare. La seconde a été « renvoyée » au Burkina Faso, avant de revenir en France et de trouver le courage de témoigner. « Pour toutes celles qui restent et qui n’osent pas parler ». Aujourd’hui, elles assurent que la situation n’a pas changé. Pour elles, en revanche, la vie a repris ses droits. « Quand je suis partie, je n’avais pas de diplôme, je ne savais pas la valeur d’un euros, je ne savais même pas prendre le bus. J’ai dû apprendre la liberté. »

Qui est Donum Dei

La famille missionnaire Donum Dei a été fondée en 1950 par un prêtre français, Marcel Roussel-Galle. Elle gère plusieurs branches, dont les Travailleuses missionnaires de l’Immaculée. Ces jeunes femmes « donnent au Christ » selon le site Internet de l’association, « leur premier amour et leur virginité pour toujours, tout en restant d’humbles travailleuses ». Pas de voeu prononcé. Mais comme Thérèse de Lisieux — leur grande source d’inspiration — quittant son Carmel pour aller « vivre au milieu des païens », elles sont réparties entre les restaurants « L’Eau vive », présentés comme autant de « carmels dans le monde ». Malgré les apparences, « ce n’est pas une congrégation », explique le diacre Gilles Rebêche, « mais une association publique de fidèles ». Pour passer au statut supérieur, «  il faut être au clair sur toutes les questions comme le for interne et le for externe »

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Le malaise des anciennes Travailleuses missionnaires de « L’Eau vive »

par Céline Hoyeau, La Croix, le 16 juillet 2014


Une cinquantaine d’anciennes Travailleuses missionnaires de l’Immaculée ont quitté leur communauté ces dix dernières années.
Dans ces établissements, un travail effréné et un climat semble-t-il très autoritaire ont poussé certaines Travailleuses missionnaires de l’Immaculée à porter plainte.
Plusieurs font part d’un malaise et demandent une réforme de cette association internationale laïque connue pour ses restaurants « L’Eau vive » et rattachée au tiers ordre des Grands Carmes.

Près de 50 départs depuis 2005, 15 plaintes déposées au printemps à l’Avref (association d’Aide aux victimes des dérives de mouvements religieux en Europe et à leurs familles)… Derrière le sourire et les chants dont elles régalent, en costume traditionnel, les clients des restaurants « L’Eau vive » qui ont fait leur notoriété, un profond malaise traverse la communauté des Travailleuses missionnaires de l’Immaculée (TM).

À visage découvert ou dans l’anonymat [4], originaires du Burkina Faso et du Cameroun, une quinzaine d’entre elles évoquent les mêmes difficultés rencontrées au cours des quinze ou vingt années qu’elles ont passées dans cette communauté.

« Nous avons quitté notre pays très jeunes, attirées par la vie consacrée, mais nous nous sommes retrouvées à travailler à un rythme effréné dans les restaurants : lever à 5 h 30, prière, gymnastique, lectures, travail, et coucher à minuit, après avoir servi le dernier client… Tu peux passer des années ainsi, sans une minute pour réfléchir, discerner, évoluer humainement et spirituellement », résume Émilienne, 40 ans, aujourd’hui aide-soignante en région parisienne, et menant toujours une vie consacrée.

UN CLIMAT AUTORITAIRE INFANTILISANT

C’est au cours d’une session organisée à Rome par les supérieures majeures pour les formatrices de communautés internationales que cette Burkinabée, dévouée à cette famille spirituelle où elle était entrée à 16 ans et avait fait ses « épousailles » [5], a un « déclic » : « J’ai pu mesurer le gouffre qui nous séparait des autres congrégations : nous vivions en autarcie sans les clés d’une vraie liberté intérieure », explique Émilienne, partie en 2010 après un long discernement avec une accompagnatrice spirituelle extérieure.

Passeport confisqué par les responsables, courrier lu en public, logement en dortoir, sans ressources personnelles (5 € à 15 € mensuels tout au plus), communication restreinte avec la famille et interdiction de lier amitié avec les clients du restaurant : la plupart se plaignent d’un climat autoritaire infantilisant.

Camerounaise, Gracia, elle, a quitté les TM en 2006 et mène des études de droit : « Je ne peux pas dire que je me suis trompée de vocation, mais elles ne savent pas entretenir leurs vocations… J’aurais aimé qu’elles tiennent compte de nos aspirations et de notre charisme personnel. Même après seize ans chez les TM, j’étais considérée comme la petite nouvelle qui n’a pas son mot à dire, aucune idée à apporter… J’étouffais, j’avais besoin de donner le meilleur de moi-même. »

COMPTES RENDUS À ROME

Comme Gracia, la plupart de ces femmes, recrutées à 14, 16 ou 18 ans dans leur pays, expriment une même frustration de ne pas avoir reçu de formation solide, contrairement à ce qu’on leur avait promis. « Lorsque j’ai demandé à étudier, on m’a répondu que Jésus n’avait pas de diplôme…  », confie Astrid.

Elles déplorent aussi un manque de considération et de soin, ainsi qu’un défaut de respect du for interne. « On nous demandait de tout dire à une TM au cours de dialogues mensuels, mais ensuite, elle répétait aux responsables et cela nous retombait dessus », glisse Marie-Amélie. Émilienne, chargée de la formation des jeunes, se souvient : « Le carme qui accompagnait les TM me faisait un compte rendu et moi je faisais remonter à Rome. ’’Dans une famille, on se dit tout’’, justifiaient les responsables. »

Sollicités par La Croix, les Grands Carmes n’ont pas souhaité répondre, précisant ne pas avoir de contact direct avec les TM. Membre du conseil de direction international de la Famille missionnaire Donum Dei, Magali Gaussen dit prendre acte de leur « frustration de n’avoir pas trouvé auprès de nous ce qu’elles cherchaient, ou rêvaient », mais rejette ces critiques. Elle estime que ces témoignages « émanent de personnes qui maintenant souhaitent avant tout s’installer en France. Elles ont perdu le sens de leur vocation première et, avec, le sens de ce qu’elles voulaient vivre. »

« QUE L’ÉGLISE PRÊTE ATTENTION »

De leur côté, les anciennes missionnaires refusent de se situer « contre » leur communauté. Certaines se disent même toujours attachées et reconnaissantes, mais espèrent un « changement du système ». « En aucun cas nous ne souhaitons que cette communauté se désagrège. Mais que l’Église prête attention, désigne des prêtres pour l’accompagner dans une thérapie interne, car beaucoup souffrent à l’intérieur, assure Pascal, ancien de la branche masculine des TM. Dans toutes les maisons où je suis allé, les plaintes des filles, dès que les responsables avaient le dos tourné, étaient les mêmes… » Comme Émilienne ou Gracia, lui aussi dit avoir cherché à insuffler un changement de l’intérieur, mais avoir été marginalisé avant de jeter l’éponge.

Aujourd’hui, toutes ces femmes se retrouvent sans rien : la plupart n’ont pas de cotisations pour la retraite, nul document attestant de leurs compétences professionnelles et, pour tout dédommagement, 300 €, ainsi que le prix d’un billet aller simple pour leur pays d’origine [6].

Notes

[2Var-Matin, 4 octobre 2014.

[3Les prénoms ont été changés afin de garantir l’anonymat des témoins.

[4Certains prénoms ont été changés.

[5Engagement définitif, après les « fiançailles ».

[6La dernière TM qui vient de quitter la communauté, en juin, a reçu 2 000 €.


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