de quoi « l’affaire Théo » est-elle le nom ?, par Françoise Dumont


article de la rubrique justice - police > violences policières
date de publication : jeudi 16 mars 2017
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Ci-dessous, l’éditorial de Françoise Dumont, présidente de la Ligue des droits de l’Homme, dans le numéro 273, février 2017, de LDH info, bulletin national de la LDH.

François Dumont participera à la rencontre organisée par la LDH de la région PACA, samedi 25 mars après midi, au Théâtre Mazenod (88 rue d’Aubagne 13001 Marseille, autour du thème de la crise des migrants, la crise de l’accueil... (voir le programme de la rencontre).


De quoi « l’affaire Théo » est-elle le nom ?

L’agression subie par Théo intervient quelques mois après le décès d’Adama Traoré, cette mort étant venue s’ajouter à celle de Rémi Fraisse, de Zyed et de Bouna. L’accusation de viol a révélé l’incroyable brutalité des policiers en mission à Aulnay-sous-Bois, ce jour-là. Tous quatre étaient membres de la Brigade spécialisée de terrain (BST), créée par Brice Hortefeux, chacun des policiers ainsi recrutés étant doté d’un équipement spécifique mais bénéficiant d’une très brève formation. L’acte a aussi traduit l’humiliation ressentie par tout un pan d’une jeunesse confrontée aux contrôles d’identité ciblés et à répétition. Depuis des mois et des années, nombreux sont pourtant ceux qui dénonçaient ces pratiques. Commission nationale consultative des droits de l’Homme, Défenseur des droits, associations de défense des droits de l’Homme (dont la LDH)… Chacune de ces voix a tenté de faire reconnaître l’impact de ces contrôles et la réalité des violences policières, qui ne sont pas que des épiphénomènes. Loin de les entendre, les pouvoirs publics se sont enfermés dans un déni au point de faire appel quand l’Etat français a été condamné pour « faute lourde », en novembre 2016. La même année, l’ONG française Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat) avait pourtant publié un rapport faisant état de quatre-vingt-neuf cas de blessures graves survenues entre 2005 et 2015, et ayant entraîné la mort pour vingt-six d’entre eux.

Aujourd’hui, la colère est grande parmi les habitants des quartiers populaires, et elle n’est sans doute pas prête de s’apaiser. D’autant que le récent vote à l’unanimité (moins une voix !) du projet de loi de sécurité publique continue de jeter de l’huile sur le feu. Ce projet, arrivé en procédure accélérée à l’Assemblée nationale, assouplit les règles de légitime défense pour les policiers, durcit les peines pour outrage aux forces de l’ordre et autorise l’anonymat pour les enquêteurs. Sa genèse est d’ailleurs en elle-même problématique, puisqu’elle vise à répondre à la colère des policiers après les incidents de Viry-Châtillon mais surtout à donner satisfaction aux plus déterminés d’entre eux, qui, en octobre dernier, avaient organisé de multiples manifestations nocturnes… et illégales. Après la banalisation de l’état d’urgence, la loi sur le renseignement, les nouvelles lois sécuritaires et à trois mois d’une échéance présidentielle dont nul ne peut prévoir l’issue, ce pouvoir continue donc de peaufiner un édifice juridique qui pourrait, demain, servir les pires intentions d’un pouvoir autoritaire.

Comment la police pourrait-elle regagner la confiance d’une partie de la population ? En dehors même de cette question des contrôles d’identité, pour lesquels nous n’avons même pas pu obtenir de l’actuel gouvernement une expérimentation du récépissé, le défi est immense et ne peut passer que par une refonte complète du système, en commençant par la formation. Au Danemark, par exemple, où la finalité de la mission policière est de gagner la confiance de la population, la formation dure trois ans, contre une seule année en France. Le contraste est fort avec les jeunes policiers français biberonnés aux textes de lois, aux techniques d’interpellation comme le pliage ou le plaquage ventral – utilisé sur Adama Traoré –, conditionnés par le dogme « Force doit rester à la loi ».

Mais « l’affaire Théo » a mis aussi en évidence la présence, au sein même de la police, d’un racisme antiNoirs, posture aux relents paternalistes et colonialistes qui a conduit un responsable syndical à considérer, sur le plateau de « C dans l’air », qu’après tout, « bamboula » est un terme « convenable ». Certes, ce policier a été désavoué par le ministre de l’Intérieur et par son syndicat. Il n’en reste pas moins que l’usage de ce terme, considéré comme une injuste raciste et interdit d’usage par la loi, en dit long sur le cortège d’images qui continue d’imprégner notre inconscient collectif, toutes représentatives du « bon Noir » assagi par la domination blanche. Il semble que les actes racistes aient baissé au cours des derniers mois, et nous devons nous en réjouir. Mais nous devons rester vigilants quant à toute banalisation d’attitudes dévalorisantes ou de propos stigmatisants, en particulier lorsqu’ils viennent de celles et de ceux à qui il incombe de respecter et de faire respecter l’égalité des droits.

Cette volonté de montrer que le racisme ne se divise pas, ne se hiérarchise pas sera au cœur même de notre prochain congrès. C’est un des combats menés par la LDH depuis sa fondation, il est toujours d’actualité et risque même de trouver une acuité particulière dans les mois qui viennent.

Françoise Dumont


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